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Victime du droit européen, le mot allemand le plus long n'existe plus officiellement

Des vaches dans un pré en Allemagne, en septembre 2004. REUTERS/Michaela Rehle.

«Rindfleischetikettierungsüberwachungsaufgabenübertragungsgesetz.» Pendant quatorze ans[1], ce monstre de 63 lettres a porté avec panache le titre de «mot allemand le plus long», rapporte le quotidien Süddeutsche Zeitung. C'était le nom barbare d'un texte de loi instituant un contrôle systématique de la maladie de la vache folle dans les élevages bovins du Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale.

Tellement long que les Allemands eux-mêmes évitaient à tout prix de le prononcer intégralement, le texte de loi ayant vite été désigné par un acronyme tout aussi barbare: «RkReÜAÜG». L'Union européenne ayant récemment décidé d'abandonner l'usage systématique des tests de dépistage, le texte de loi allemand au titre imprononçable vient donc d'être supprimé.

L'occasion étant trop belle, Slate en profite donc au passage pour vous donner quelques notions fondamentales sur la langue de Goethe, qui offrent un éclairage intéressant sur la façon dont on pense de l'autre côté du Rhin. Pour comprendre le sens de cette pièce montée linguistique indigeste, il faut d'abord la décomposer:

  • Rind (boeuf)

  • Fleisch (viande)

  • Etikettierung (étiquetage)

  • Überwachung (surveillance)

  • Aufgaben (obligations)

  • Übertragung (transfert)

  • Gesetz (loi)

Et pour la traduire en français, il convient de la lire à l'envers: «loi sur le transfert des obligations de surveillance de l'étiquetage de la viande bovine». Rien que ça.

Pourquoi pas faire une phrase, alors? Déjà parce qu'en allemand, utiliser une phrase pour exprimer ces notions représenterait une perte de place. Résumée en une phrase, la logique qu'il y a derrière est à peu de choses près «Pourquoi faire trop long quand on peut faire plus court en construisant un seul mot très long?». J'espère que vous me suivez.

D'autre part, s'abstenir de ne pas utiliser un mot à rallonge serait une sorte d'aveu de faiblesse. Parce qu'en allemand, construire de nouveaux mots, c'est un sport. C'est le signe qu'on comprend de quoi on parle.

La langue fonctionne comme un meccano: selon ses besoins, on construit des mots sur mesure, en chaînant des mots existants les uns aux autres. C'est ce qui avait inspiré ce fameux trait d'humour à Mark Twain:

«Certains mots allemands sont si longs qu'ils ont une perspective.»

Et cela fonctionne à merveille parce que personne n'a peur de dire une bêtise ou d'avoir l'air de Ségolène Royal. Parce qu'en allemand, les néologismes, tout le monde s'en fout. Cette langue qui continue à tort d'être considérée —en général par ceux qui ne la parlent pas— comme étant «la langue la plus horrible du monde» est dynamique, créative, DIY. On peut se lâcher sans crainte d'être rappelé à l'ordre par une «Académie allemande» qui viendrait sermonner les écarts de langage de la plèbe. Et les possibilités de combinaisons sont infinies.

C'est ce qu'a d'ailleurs voulu montrer la Société pour la langue allemande, montrant par la même occasion qu'elle avait le sens de l'humour, en inventant le mot «Rindfleischetikettierungsüberwachungsaufgabenübertragungsgesetzesentw urfsdebattierklubdiskussionsstandsberichterstattungsgeldantragsformular». Une horreur dont on vous épargnera la traduction. Sauf si vous insistez[2].

Parce que personne n'a envie de s'étrangler en discutant autour d'un café, les mots les plus longs restent bien sûr l'apanage des textes de lois ou des manuels de chimie. Ces mots à rallonge ne figurent donc pas, comme l'explique Der Spiegel, dans le dictionnaire de référence Duden, dans lequel le mot le plus long ne fait «que» 36 lettres: Kraftfahrzeug-Haftpflichtversicherung (assurance responsabilité automobile). Ce qui reste quand même bien long comparé aux 25 lettres de notre «anticonstitutionnellement».

Annabelle Georgen


A Slate.fr, on aime bien les défis, donc on a relevé celui lancé par @Nakou:

Grégoire Fleurot, notre éminent germanophone qui-n'a-pas-parlé-allemand-depuis-la-terminale, a donné de sa personne:

[1] Le Franfurter Allgemeine Zeitung considère lui que le règne absolu de «Rindfleischetikettierungsüberwachungsaufgabenübertragungsgesetz» ne remonte qu'à 2007, date à laquelle son concurrent au trône «Grundstücksverkehrsgenehmigungszuständigkeitsübertragungsverordnung» (mot à mot: décret de délégation de la compétence d'autorisation des transactions immobilières) a été supprimé. Revenir à l'article

[2] «Formulaire de demande de subventions pour la couverture de l'état actuel des discussions du club de débat du projet de loi sur le transfert des obligations de surveillance de l'étiquetage de la viande bovine». Revenir à l'article

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