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Boston: les théoriciens du complot déjà sur le pont

Boston, le 15 avril 2013.  REUTERS/Jessica Rinaldi

Boston, le 15 avril 2013. REUTERS/Jessica Rinaldi

Les «truthers» qui soupçonnent l’Etat américain d’être derrière les attentats de Boston vont néanmoins avoir du mal à convaincre.

Il est presque 21h. Je viens de passer un moment avec un ami enfin retrouvé après une longue période sans se voir, et qui comme moi a envie d’échapper –brièvement– aux nouvelles venues de Boston. Mission impossible. Un bar juste à côté a tourné un écran plat vers la rue, poussé le volume à fond et le direct/les interviews/les spéculations de CNN résonnent dans tout le pâté de maisons, attirant une foule ininterrompue de badauds.

Nous passons devant juste à temps pour entendre le type à la «fausse bannière». Dan Bidondi, «reporter/analyiste» (sic) pour le site d'Alex Jones (Alex Jones est un animateur de radio, adepte des théories du complot, NDE) InfoWars, a réussi à poser à Deval Patrick, gouverneur du Massachusetts, la toute première question d’une conférence de presse retransmise à la télévision dans tout le pays.

«Pourquoi les haut-parleurs hurlaient-ils au public de rester calme quelques instants avant que les bombes n’explosent? Est-ce encore une attaque mise en scène sous fausse bannière pour nous priver de nos libertés civiques et promouvoir la sécurité nationale tout en nous fouillant dans la rue jusqu’au slip?»

Le gouverneur, les yeux remplis à la fois de pitié et colère, lui répond que «non», conscient sans aucun doute de son impuissance à stopper le début de célébrité de ce type sur Internet.

Que je ne fais que renforcer en écrivant sur lui. J’en suis vraiment désolé.

Ceci dit, l’émergence des truthers était inévitable. Mon ami Alex Seitz-Wald écrivait sur le sujet moins de 90 minutes après l’attentat, expliquant que Jones et compagnie regardaient le carnage en s’imaginant que «c’est le gouvernement qui a fait ça et qui va leur faire porter le chapeau parce qu’aujourd’hui c’est le Patriots’ Day, une journée particulière pour le mouvement des miliciens».

L’article de Seitz-Wald a été rapidement partagé par plus de 11.000 personnes sur Facebook, parce qu’en attendant d’avoir des informations sur les auteurs des attentats, les truthers sont des défouloirs fort utiles. Comme le dit Seitz-Wald, il est plus facile de se moquer d’eux que de spéculer sur les motivations de l’extrême-droite (et devenir tristement célèbre sur la Fox) ou sur d’éventuels liens musulmans (et... ne subir aucun contrecoup, en réalité, mais vous rendre probablement inéligible dans 23 ou 24 Etats).

Mais les truthers vont avoir du pain sur la planche. Il manque en effet aux attentats de Boston un certain nombre d’ingrédients nécessaires pour concocter une théorie du complot vraiment convaincante. Ils sont toujours à l’affût d’un attentat «sous fausse bannière», d’une ruse fomentée par le gouvernement pour se mettre l’opinion publique dans la poche. En réalité, le dernier exemple concret qu’ils peuvent évoquer de façon crédible est celui de l’incendie du Reichstag; dans le domaine de la fiction, on aime généralement bien mentionner Watchmen en rigolant. Mais les attentats de Boston vont leur donner du fil à retordre.

1. Trop de caméras, trop de témoins. Il existe une vidéo en haute définition de la première explosion sur Boston.com, et il y en aura inévitablement d’autres réalisées par les spectateurs qui filmaient leurs amis sur la ligne d’arrivée.

Comparez cela aux sources classiques de la pensée conspirationniste: les réunions [secrètes de puissants] à Bohemian Grove, les dégâts infligés au Pentagone le 11-Septembre, l’assassinat de Kennedy. Et aucun des massacres de Sandy Hook, d’Aurora et du parking de Tucson n’a été filmé.

2. Les intox meurent plus vite aujourd’hui. Comme l’a découvert mon collègue Jeremy Stahl en 2011, la plupart des théories du complot sur le 11-Septembre s’inspiraient d’informations erronées données par les médias.

Ces choses-là arrivent; les journalistes sur le terrain se démènent et traquent rumeurs et tuyaux, et parfois publient des infos bidon. Mais les rumeurs ne dégénèrent pas autant qu’autrefois. Les rumeurs pourries font le tour de Twitter, puis sont déboulonnées; les vidéos, erreurs comprises, peuvent rester en ligne ad vitam aeternam, mais les rectificatifs apportés par les médias aussi.

3. Aucun politicien n’a rien à y gagner. Cette semaine était supposée être celle des avancées progressistes sur les thèmes des armes à feu et de l’immigration. Ces deux sujets, et les lois en rapport, vont passer au second plan des priorités pendant quelques jours.

Accordez une quelconque crédibilité à un théoricien du complot du 11-Septembre –à quoi bon d’ailleurs?– et il ne manquera pas de faire le lien avec la loi anti-terroriste Patriot Act et la guerre en Irak.

Le théoricien du complot de Sandy Hook soulignera que, comme par hasard, nous avons ensuite eu un débat sur le contrôle des armes à feu. Mais la réaction à un attentat perpétré lors d’un marathon déboucherait sur... quoi? L’imposition d’un niveau de sécurité inapplicable dans toutes les rues? Une militarisation encore plus accentuée des forces de police, ce qui de toute façon était déjà en train de se produire?

4. Pour l’instant, les théoriciens du complot n’ont pas beaucoup de grain à moudre. Et ces théories sont si facilement déboulonnées! Les «haut-parleurs hurlant au public de rester calme» n’ont jamais existé.

Jones semble vouloir prouver à tout prix qu’il y avait des chiens détecteurs d’explosifs sur place. Quelle rassurante vision du monde –la seule raison pour laquelle la police a pu avoir raté les bombes est l’existence d’une conspiration du silence. On peut comprendre pourquoi ils s’y accrochent. Mais on ne devrait peut-être pas leur laisser poser les premières questions pendant les conférences de presse.

David Weigel

Traduit par Bérengère Viennot

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