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Attentats de Boston: le héros, figure obligée des catastrophes américaines

Cécile Dehesdin, mis à jour le 17.04.2013 à 16 h 08

Après les explosions au marathon de Boston, comme après l'ouragan Sandy ou le 11-Septembre, les Américains cherchent leurs héros ordinaires.

Devant l'entrée barricadée de Boylston Street, près de la ligne d'arrivée du marathon de Boston, le 16 avril 2013. REUTERS/Shannon Stapleton

Devant l'entrée barricadée de Boylston Street, près de la ligne d'arrivée du marathon de Boston, le 16 avril 2013. REUTERS/Shannon Stapleton

Au lendemain des attentats du marathon de Boston qui ont fait trois morts et des centaines de blessés, Barack Obama a dit:

«Ce que le monde a vu hier après les explosions étaient les histoires d'héroïsme et de bonté, de générosité et d'amour.»

Le Président américain a dressé la liste de ces histoires: les coureurs épuisés qui ont continué à courir vers l'hôpital le plus proche pour donner leur sang, les gens qui ont déchiré des vêtements pour fabriquer des garrots de fortune pour les victimes, ceux qui sont en train de soigner les blessés, les habitants de Boston qui ont ouvert leurs foyers aux victimes... Avant de conclure:

«Donc si vous voulez savoir ce que nous sommes, ce qu'est l'Amérique, comment nous répondons au mal, voilà. De façon généreuse. Pleine de compassion. Sans peur.»

Et c'est en effet une image très américaine que celle des héros ordinaires surgissant des décombres d'une catastrophe pour redonner foi en l'humanité. Dans le cas de Boston, c'est Carlos Arredondo, un quadragénaire militant pacifiste qui a perdu un fils en Irak et dont le second s'est suicidé fin 2011, qui s'est empressé d'aider des dizaines de personnes. C'est l'ancien footballeur américain Joe Andruzzi, qui a transporté une femme blessée. Les premiers secours qui se sont rués vers le danger et y sont retournés. Les restaurateurs qui ont donné à manger gratuitement à ceux qui ne pouvaient pas payer, les habitants qui ont sillonné les rues pour rassurer les victimes...

Le tout résumé par le comédien Patton Oswalt, citant un animateur américain connu pour une émission bon-enfant:

«Cherchez ceux qui aident. Vous trouverez toujours des gens en train d'aider.» Fred Rogers, sur ce qu'il faut faire quand on entend des informations effrayantes.

Ces images, vous avez pu les voir en boucle pendant l'ouragan Sandy: c'était alors les pompiers et policiers venant à l'aide de leurs compatriotes, le personnel hospitalier qui avait évacué des dizaines de très jeunes patients en les faisant respirer manuellement, ou avait monté une chaîne humaine pour transporter de l'essence pour des générateurs de secours.

Idem lors de la fusillade dans un cinéma d'Aurora: avec ces trois hommes qui avaient sauvé leur petite amie en les protégeant de leur corps; ou à Newtown, avec ces maîtres d'école qui sont morts pour sauver leurs élèves.

La figure du héros est à la base éminemment liée à la guerre, et si en France «la figure du résistant est devenue la dernière incarnation du héros national», comme on peut le lire dans l'introduction du pendant en ligne de l'exposition Héros: d'Achille à Zidane, à la BNF en 2008, aux Etats-Unis, les héros sont toujours bien vivants. Eux aussi lié à la guerre –dans les guerres d'Irak et d'Afghanistan, où l'armée a créé les héros Jessica Lynch et Pat Tillman via des histoires complètement réécrites et rapportées par les médias américains dans l'espoir de s'attirer davantage de soutien du public américain–, on les retrouve désormais dans les catastrophes sur le sol américain, dont la plus marquante est sans doute le 11-Septembre, sous la forme de héros ordinaires.

Le traumatisme des attentats contre le World Trade Center a vu l'amplification de l'importance de cette figure du héros ordinaire. Pensez par exemple au récit des passagers et de l'équipage du vol United 93, qui ont empêché leur avion contrôlé par des terroristes de s'écraser sur sa cible initiale, ou aux nombreuses photos, vidéos, puis films des sauveteurs à New York, qui «les déréalisent en évacuant complètement les morts et donc l'horreur de l'attentat» d'après Odile Faliu et Marc Tourret, commissaires de Héros: d'Achille à Zidane.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, une partie des héros s'est construite contre la guerre, analyse cette exposition. L'engagement physique et la violence de l'action héroïque de ces «héros humanitaires» sont alors mises au service d'une action pacifique. Les pompiers et sauveteurs divers deviennent alors des héros «parce qu'ils défendent les victimes et la vie humaine aujourd'hui sacrées» [PDF].

Ils sont également héros parce qu'on raconte leur histoire, poursuit la présentation de l'exposition:

«C’est en effet la publicité, la médiatisation de leurs exploits réels ou fictifs, qui les fabriquent en tant que héros et nourrissent le culte dont ils sont l’objet. Comme le rappelle André Malraux, "il n’y a pas de héros sans auditoire" (L’Espoir, 1937). Tout héros est ainsi le produit d’un discours.»

Le discours derrière les héros

Face à la menace terroriste extérieure, les héros ordinaires du 11-Septembre se sont transformés en «porte-drapeaux de l’Amérique derrière lesquels la population et les médias se sont ralliés et se sont unis dans une période de deuil», analysait la doctorante Elody Rustarucci dans une dissertation sur le mythe du héros post 11-Septembre dans les médias américains.

Le discours américain, au lendemain de Boston comme au lendemain du 11-Septembre, est celui d'une nation qui s'élève au-dessus de la tragédie et qui puise ses ressources dans la bonté de ses citoyens. Ses héros le reflettent, analyse Nicole Bacharan, sociologue et politologue spécialiste des Etats-Unis, co-auteure de 11 Septembre, le jour du chaos:

«Ils sont une manière de mettre l'accent sur le fait qu'on n'est pas vaincu, qu'on n'est pas à terre, que les gens qui nous ont attaqués n'ont pas gagné.»

Elle relève également la valeur accordée à «l'individu ordinaire qui peut être un modèle pour tous». Cette émulation de l'individu ne se fait pas contre la société, au contraire. Il y a l'idée que ces individus extraordinaires «tirent la communauté vers le haut, vers le mieux» grâce à leurs actions.

Comme l'explique également le professeur de philosophie Scott Labarge sur le site de Santa Clara University:

«Nous définissons beaucoup nos idéaux à travers les héros que nous choisissons, et nos idéaux –des choses comme le courage, l'honneur, la justice– nous définissent beaucoup. Nos héros sont des symboles de toutes les qualités que nous voudrions posséder et de toutes les ambitions que nous voudrions satisfaire.»

Parce que ces gens sont si ordinaires, des héros accidentels, ils ne sont pas nous mais ils pourraient l'être. Ils sont la meilleure version de nous-mêmes, ceux que nous voudrions être face à une telle situation.

Cécile Dehesdin

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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