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Décès de Margaret Thatcher: oui, il faut critiquer les morts célèbres

Quand une personnalité politique meurt, ses opposants aussi ont le droit de s'exprimer, même si cela paraît de mauvais goût.

Photomontage publié sur la page Facebook de "A Revolt/Digital Anarchy."

Après l’annonce de la mort de Margaret Thatcher, deux camps se sont dessinés: d’un côté, le camp de l’euphémisme respectueux, de l’autre, celui de la haine viscérale.

Exemple du premier cas de figure, le leader du Pparti travailliste Ed Milliband a décrit la Dame de Fer comme une «figure immense et imposante sur la scène mondiale», une femme «controversée» qui remuait de «profonds sentiments» chez les Britanniques. «Mais aujourd’hui n’est pas le jour pour faire de la politique», a-t-il conclu. Parmi les haineux, on peut citer, au choix, les centaines de personnes qui ont célébré la mort de Thatcher dans les rues de Brixton et de Glasgow, une bonne partie de l’Internet, ou Jean-Luc Mélenchon, qui a résumé ses idées en un tweet mystique:

La mort de toute figure publique un tant soit peu controversée pose le même problème: peut-on continuer de critiquer une personne dont les proches sont en deuil? Détester quelqu’un qui n’est plus peut sembler mesquin. Notre collègue britannique de Slate.com June Thomas a ainsi expliqué qu’elle «haïssait Maggie» –au passé. Elle qui portait toujours sur elle une carte de la «Thatcher-hating society», la société de détestation de Thatcher, a avoué s’en être séparée en apprenant la mort de l’ex-Premier ministre conservatrice.

Aucun doute: dire du mal des morts est souvent de mauvais goût. Mais il s'agit d'un mal nécessaire. C'est ce que souligne le journaliste Glen Greenwald dans un article du Guardian sur Thatcher qui fait écho à une tribune sur Salon, publiée lors du décès d’un ancien journaliste de Slate, très polémique lui aussi, Christopher Hitchens. Pour Greenwald, l’étiquette sur la manière dont on doit parler des morts varie selon qu’il s’agisse d’une figure publique ou d’une personne privée. Si les anonymes ont droit à un silence respectueux après leur mort, ce n’est pas le cas pour les personnalités engagées.

«Quand une figure publique est connue pour ses actes politiques... toute discussion après sa mort sera forcément politisée. La manière dont on s’en souvient ne tient pas uniquement à la sensibilité de ses proches: elle a un impact important sur la culture de ceux qui la commémorent.

Autoriser que des personnes politiques importantes soient louées par des requiems à sens unique –encouragés par de fausses (même si bien intentionnées) notions d’étiquette et de discrétion interdisant que l’on parle de leurs erreurs– ce n’est pas de la politesse; c’est de la tromperie et de la propagande.»

En ce qui concerne Thatcher, «quoiqu’on puisse dire d’autre à son propos, elle s’est engagée dans des actes qui ont affecté des millions de personnes dans le monde», ajoute Greenwald. Il n'a pas tort: en politique extérieure, par exemple, la Dame de Fer a eu un rôle clé dans la guerre du Golfe et a publiquement encouragé la guerre en Irak en 2003; elle a également dénoncé Nelson Mandela comme étant un «terroriste», chose que même l’actuel Premier ministre David Cameron a dû désavouer; elle était amie avec Pinochet, Saddam Hussein ou le dictateur indonésien Suharto. De même que les opposants au régime de Hugo Chavez ont eu raison de dire «bon débarras» quand l’ancien président vénézuélien est mort, il est normal que les personnes qui «haïssaient» Thatcher le fassent savoir le jour de son décès.

Certes, il serait plus facile d'accepter la critique si elle n'était pas aussi souvent mêlée d'injures: les pancartes «the bitch is dead» («la salope est morte») portées par ceux qui fêtent la mort de Thatcher vont trop loin, et mettent donc mal à l'aise. Mais exiger le silence des «antis», sous prétexte de politesse, c'est permettre qu'un groupe de personnes, toutes du même avis, réécrive l'histoire. Que les critiques de la Dame de Fer rappellent ses fautes n’est donc pas seulement un droit. C’est un devoir de mémoire collective. 

D.D.

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