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Pourquoi Hugo Chávez adorait «Les Misérables»

Daphnée Denis, mis à jour le 07.03.2013 à 11 h 19

Hugo Chavez tient un livre de ses propositions gouvernementales en allant s'inscrire comme candidat à la présidentielle, le 11 juin 2012. REUTERS/Jorge Silva

Hugo Chavez tient un livre de ses propositions gouvernementales en allant s'inscrire comme candidat à la présidentielle, le 11 juin 2012. REUTERS/Jorge Silva

Hugo Chávez adorait lire. Il aimait tellement lire qu'il a attribué son tournant vers le socialisme, en 2005, au classique de Victor Hugo Les Misérables. Dans une nécrologie du New Yorker, Jon Lee Anderson, qui l'a rencontré plusieurs fois, se souvient de l'avoir interrogé sur son évolution politique.

«Je lui ai demandé pourquoi il avait décidé d'opter pour le socialisme, si tardivement», écrit Anderson. «Il a admis qu'il s'y était mis tard, longtemps après que la plupart du monde avait abandonné le socialisme, mais il a dit qu'il y avait trouvé du sens après avoir lu le roman épique de Victor Hugo, Les Misérables. Après ça, et après avoir écouté Fidel [Castro]».

En fait, le Comandante a passé beaucoup de temps à citer et analyser le roman social de Victor Hugo, l'histoire des damnés de la France au début du 19ème siècle –Cosette l'orpheline, Fantine la prostituée, Jean Valjean le bagnard. A l'époque, estimait Chávez, la France était très similaire au Venezuela d'aujourd'hui, et même à l'Amérique latine plus généralement. C'est ce qu'il a expliqué pendant une conférence de presse parisienne, en 2007. «Vous voulez rencontrer Jean Valjean?», a-t-il demandé à la foule de journalistes:

«Allez en Amérique Latine. Il y a beaucoup de Jean Valjean en Amérique Latine. Beaucoup. J'en connais certains. Vous voulez connaître Fantine? Il y a beaucoup de Fantine en Amérique latine, et en Afrique également. Vous voulez connaître la petite Cosette et tous les autres... vous voulez voir Marius? Ils sont tous là-bas, en Amérique Latine.»

Pour Chávez, faire l'éloge du roman d'Hugo était un moyen de montrer sa conscience sociale, pas seulement aux Français mais aussi aux masses venezueliennes qu'il affirmait éduquer. Il évoquait souvent le livre pour défendre ses politiques, rappelant au public que son gouvernement était dévoué aux classes ouvrières, «à ceux qui passent la plus grande partie de leur vie dans une misère totale, comme Victor Hugo le disait», expliquait-il dans un discours de 2005.

Cela dit, l'héritage littéraire de Chávez, comme le reste de son style de gouvernance, est critiquable. Sous sa houlette, les clubs de lecture sont devenus une affirmation politique. L'homme qui donna un jour à Barack Obama une copie des Veines ouvertes de l'Amérique latine, un livre d'Eduardo Galeano qui détaille la façon dont les pays latins furent exploités par l'Europe, et plus tard par les Etats-Unis, soutenait des livres très précis. Son «plan de lecture révolutionnaire», un programme qui comprenait des dons géants de livres et une liste de textes recommandés par le gouvernement, a été dénoncé comme une forme d'endoctrinement par l'opposition du pays.

Parmi les livres approuvés par Chávez qui ont rapidement rempli les bibliothèques du Venezuela on trouve, de façon peu surprenante, le Manifeste du Parti Communiste, de Karl Marx ainsi, ce qui est plus original, le Don Quichote de Cervantes. Un livre dont Chávez pensait qu'il pouvait «nous nourrir d'un esprit combattif et d'une volonté de réparer le monde». (On y trouve aussi Les Misérables, bien sûr). Ces ouvrages ont été choisis pour «renforcer le socialisme du 21ème siècle».

Les agences gouvernementales en charge ont affirmé qu'elles n'étaient pas le bras armé d'une police de la pensée: «Nous mettons des livres à la disposition de tous, y compris de la littérature pour enfants sans aucun contenu politique», a dit Edgar Roa, qui était en charge des dons. «Ou Les Misérables, de Victor Hugo, qui peut être interprété de nombreuses différentes façons, en fonction de vos couleurs politiques», a-t-il ajouté.

Mais des «escadrons du livre», qui controlaient les zones publiques en encourageant les Venezueliens à lire ont semblé gêner le message éducatif du plan de lecture, et ressemblaient un peu à quelque chose tout droit sorti de 1984 de George Orwell (un livre qui ne fait pas partie de la liste de Chávez). Comme la BBC l'expliquait, «chaque escadron porte une couleur différente pour identifier leur type de livre. Par exemple, l'équipe rouge promeut les autobiographies tandis que l'équipe noire discute des livres sur la "résistance militante"».

En ce qui concerne l'oeuvre de Victor Hugo, Chávez ne s'est peut-être pas rendu compte que l'auteur français a écrit Les Misérables en partie durant son exil politique, quand il protestait contre le leadership autocratique de Napoléon III. D'autres livres d'Hugo, comme le recueil de poèmes satiriques Les Châtiments, sont très critiques de gouvernement autoritaires. A ma connaissance, Chávez n'a jamais lu ces poèmes.

Daphnée Denis

Traduit par Cécile Dehesdin

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