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Faut-il classer les scientifiques en fonction de leur apparence physique?

Un magazine américain publie le classement des 50 scientifiques les plus sexy du moment. A quand le top des bombasses du CNRS ou des beaux gosses de l'Inserm?

Poptech 2010- Camden, Maine / Flickr CC Licence By

Siobhan Pattwell a 29 ans, elle aime le shopping, la course à pied, les petits animaux, la cuisine et la musique country. Mais elle a aussi un postdoctorat en neurosciences et est une spécialiste des circuits neuronaux associés à la peur et à l’anxiété chez la souris…

Paul Zak, 51 ans, aime faire de la chute libre et sa dentition est digne de celle d'un acteur de sitcom, mais dans la vie, il est directeur du centre d’études en neuro-économie de l’université Claremont, où il étudie le rôle de l'ocytocine dans les comportements altruistes des êtres humains.

Quand elle ne construit pas des robots dotés d’intelligence sociale, Heather Knight (photo ci-dessus) aime danser la salsa, faire du karaoké, voyager et assister à des festivals de cinéma.

Etc.

Ces profils ne viennent pas de la section bac + 15 de Meetic ni d’un nouveau site Adopte un savant, mais du top 50 des scientifiques les plus sexy réalisé par le site Business Insider. L’idée de ce classement? Il est difficile de rendre sexy microbes, téléscopes et mathématiques théoriques. Alors, quand on peut allier vulgarisation scientifique et physique de rêve, autant en profiter.

Les mensurations remplacent les prix

Parler des atouts physiques de membres du petit monde académique, ce small world aux moeurs et processus de sélection et de reconnaissance si particuliers? Sacrilège! Dans un monde académique où la compétition fait rage, ces questions sont absolument tabou. Evidemment, les réactions outrées n'ont pas tardé à tomber sur Twitter, le message se résumant en substance à des «What the fuck?» consternés.

Enfin, à l'exception de celles et ceux qui ont eu le privilège d'être sélectionnés dans ce classement... Comme Heather Knight, qui s'est félicitée de sa place de 4ème et s'est dite flattée.

«Je suis assez âgée à présent pour être d'accord avec le principe de cette liste», a par ailleurs répondu Lisa Randall, spécialiste de physique théorique et MILF du classement, à Business Insider.

Imagine-t-on une seconde le scandale national que créerait un article dans Elle sur «les beaux gosses de l'Inserm» ou un diaporama de FHM sur «les bombasses du CNRS»? La science serait alors à la merci de critères de sélection médiatique extérieurs à la qualité du travail ou à l'impact des recherches.

Nos chercheuses et chercheurs emprunteraient le chemin de carrière déjà connu des sportifs, politiques, cuisiniers, curés, imams, infirmiers et people en tout genre, pour qui des médias sous le charme ont aidé à former une bulle accroissant artificiellement leur valeur. Dans un futur éloigné, les mensurations et les passages en une de Vogue remplaceraient les prix de la communauté scientifique et le nombre de citations dans des revues spécialisées...

Les bourdieusiens, en France, l'avaient bien senti dans leurs critiques des intellectuels médiatiques, ces mercenaires du travail intellectuel qui allaient chercher dans les médias la reconnaissance que le milieu académique composé de leurs seuls pairs ne leur accordait pas ou peu... Et si l'apparence devenait une des stratégies de différenciation? Les cols de chemise de BHL ou, plus récemment, la stratégie en marge du monde académique de la juriste sexy du CNRS Marcela Iacub offrent de bons exemples des risques de cette sélection esthétique qui hisse au rang de stars du monde intellectuel les personnalités attractives et dotées de charme.

«Lady Gaga des maths»

Mais les critiques qui se sont abattues sur Business Insider et son classement, aussi artificiel soit-il, méritent peut-être d'être nuancées. Car ces palmarès dont les magazines raffolent font aussi remonter des personnalités dont les activités ont de quoi susciter l'intérêt du grand public pour des vies hors norme, consacrées à des secteurs très pointus et mystérieux de la recherche.

Exemple récent: le mathématicien français Cédric Villani, récompensé par la médaille Fields, est devenu populaire en passant régulièrement à la télévision et en revêtant un look vestimentaire baroque. Renommé «Lady Gaga des maths» par Télérama, il a publié un livre grand public, Théorème vivant, dans lequel il raconte l'élaboration d'un théorème de maths. Un ouvrage sur un sujet complexe, qui n'aurait sans doute pas trouvé preneur en librairie sans l'originalité ni la notoriété du personnage qui l'a écrit.

Et ce n'est finalement pas un Adonis qui emporte la première place du classement de Business Insider, mais Bobak Ferdowsi, dit «Mohawk Guy», 33 ans, directeur du vol et de la mission Discovery sur Mars, qui était rapidement devenu l’attraction des médias et du web grâce aux photos de sa coupe de cheveux, lorsque le rover Curiosity s'est posé sur la planète rouge en août 2012.

Dans un autre de ces articles qui classent les jeunes scientifiques pulpeuses selon les critères d'une publication de camionneurs, on apprend que la sublime astrophysicienne Amy Mainzer, repérée lors de ses passages télé aux Etats-Unis, a donné son nom à l'astéroïde 234750, découvert en 2002. N'est-ce pas une histoire profondément sexy?

J.-L.C.

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