Pourquoi Romney n’a rien vu venir

Mitt et Ann Romney quittent la scène de Boston, où le candidat républicain vient de reconnaître sa défaite, le 7 novembre 2012. REUTERS/Brian Snyder

Mitt et Ann Romney quittent la scène de Boston, où le candidat républicain vient de reconnaître sa défaite, le 7 novembre 2012. REUTERS/Brian Snyder

Il se croyait fort en chiffres, mais avait tout mal calculé. Analyses des sondages et des bases électorales, il a eu tout faux.

Mitt Romney prétend être bon en calcul, mais au final il s’est trompé dans ses chiffres. Son équipe de campagne soutenait mordicus que les sondages publics menés dans les swing states étaient erronés et prétendait que les enquêteurs surestimaient le nombre de démocrates qui iraient voter le jour des élections. L’équipe de Romney était convaincue que les minorités ne voteraient pas autant pour Obama qu’en 2008. «Cela défiait toute logique», rapportait un conseiller haut placé à propos de l’idée qu’Obama pouvait obtenir le même score, sans parler de le dépasser, auprès des minorités que lors des élections précédentes.

Quand quelqu’un mentionnait que les candidats étaient au coude à coude dans les sondages, les enquêteurs de l’équipe de Romney répondaient que les outils étaient biaisés et on passait à autre chose. En interne, les sondages—modifiés de manière à représenter une certaine vision de l’électorat, où les démocrates étaient moins nombreux—montraient que les intentions de vote augmentaient lentement mais sûrement en faveur de Romney depuis le premier débat.

Même au matin des élections, les principaux conseillers de Romney étaient toujours très sûrs d’eux. Ils affirmaient qu’il allait «incontestablement» gagner. Cela ressemblait beaucoup à de la manipulation politique, mais le Boston Globe rapporte qu’un feu d’artifice avait même déjà été commandé pour célébrer la victoire. Romney et Ryan croyaient vraiment qu’ils allaient gagner, affirment leurs conseillers. «Nous étions optimistes. Plus que prudemment optimistes», se souvient l’un des membres de la campagne. Quand Romney a perdu, «ça a été comme s’il y avait eu un mort dans la famille

Comment l’équipe de Romney a-t-elle pu se tromper à ce point? A en croire les personnes impliquées, c’est la conséquence d’un mélange d’anecdotes enthousiastes du parti et d’une sous-estimation des talents de leurs rivaux. L’équipe de campagne de Romney croyait qu’Obama avait perdu l’affection de sa base électorale. Elle était persuadée que le Président sortant ne pourrait l’emporter qu’en gagnant à sa cause les électeurs indépendants.

L'effet des permanences de quartiers

Donc, Romney s’est concentré sur ces indépendants et sur l’économie, leur principale préoccupation. La présence des Républicains sur le terrain a visé avant tout à convaincre ces électeurs-là. «Nous nous sommes dit que le seul moyen de gagner était de faire un bon score auprès des indépendants et nous avions un succès de malades avec eux», rapporte un membre haut placé de l’équipe. Un haut conseiller a parié avec moi que si Obama remportait l’Ohio, il donnerait à l’organisation caritative de mon choix 1.000 dollars pour chaque point remporté par Romney auprès des indépendants (ce qui devrait faire la coquette somme de 10.000 dollars puisque Romney a perdu l’Ohio mais a remporté le vote indépendant de 10 points). Au final, Romney a gagné les indépendants avec un avantage de cinq points au niveau national—et cela n’a pas fait l’ombre d’une différence.

Et pendant ce temps, l’équipe de campagne de Romney regardait ostensiblement de haut le travail de terrain d’Obama. A quoi bon gaspiller tant d’argent dans des permanences de quartier, demandaient-ils? (Dans l’Ohio, par exemple, Obama disposait de presque 100 permanences de plus que Romney). Avec le recul, l’équipe de Romney ne tarit plus d’éloges envers la tactique d’Obama. «Ils ont passé quatre ans à travailler pâté de maison après pâté de maison, personne par personne pour construite leur coalition», s’ébaubit un conseiller.

Ils reconnaissent aujourd’hui que ces permanences ont été ouvertes pour établir des contacts personnels, qui sont les plus durables et les plus efficaces pour gagner des électeurs.

Les conseillers de Romney affirment qu’il était impossible de lutter contre l’énorme arsenal financier d’Obama. Ils jalousent également sa capacité à utiliser sa présidence pour optimiser sa campagne. Les nouvelles provisions pour les prêts étudiants et le soutien d’Obama au mariage gay ont touché les jeunes électeurs, sensibles à ces sujets. Les électeurs hispaniques ont été séduits par le projet du Président d’interdire l’expulsion d’enfants d’immigrés clandestins.

Un conseiller de Romney considère même les changements extrêmement débattus apportés au système de santé comme une des politiques visant à séduire l’électorat afro-américain. «C’était comme s’ils avaient un calendrier», a déploré un des assistants du candidat républicain. Chaque mois, l’administration Obama introduisait une nouvelle politique visant un segment de population qu’elle espérait attirer.

Auto-intoxication

Bien que Romney se soit qualifié de «sérieusement conservateur,» c’est l’équipe d’Obama qui a le plus pris les choses au sérieux. Elle aussi avait prédit que les démocrates seraient moins nombreux à venir voter, mais c’était pour motiver les organisateurs à travailler deux fois plus dur. Le soir des élections dans l’Ohio, quand la participation a dépassé leurs estimations volontairement modestes dans certains quartiers, ils ont su qu’ils avaient remporté l’État 45 minutes avant que les médias ne l’annoncent.

Non que le camp de Romney n’ait pas atteint sa cible. Selon ses membres, il a atteint son objectif en termes de sensibilisation de l’électorat dans l’Ohio. Pendant l’été, il a visé plus de 2 millions d’électeurs qui n’avaient pas voté lors des primaires des partis. Il s’agissait des indépendants dont le vote déterminerait l’issue du scrutin aux yeux des organisateurs de campagne. La stratégie paraissant payante dans les sondages internes et externes qui montraient Romney en tête parmi les électeurs indépendants, l’équipe de Romney s’est dit que son plan fonctionnait. «Nous avons fait tout ce que nous avions prévu», explique un stratège républicain en évoquant les initiatives dans l’Ohio. «Nous ne nous attendions pas à ce que le vote afro-américain soit si important

La participation de la frange afro-américaine de la population dans l’Ohio a bondi de 11% à 15% de l’électorat entre 2008 et 2012. «On n’a rien vu venir. Nous pensions qu’ils avaient cartonné la dernière fois.» Mais ce n’était pas l’unique problème. Romney a fait moins bien que George Bush en 2004 dans la majorité des comtés de l’Ohio, pas seulement dans ceux doté d’une population afro-américaine conséquente.

Dans l’analyse post-électorale, les problèmes du ticket Romney-Ryan avec les électeurs hispaniques ne sont pas un mystère. Pendant les primaires, Romney s’est placé tellement à droite sur le sujet de l’immigration qu’il n’était même plus en position de rechercher les faveurs des électeurs hispaniques. Or, les Afro-américains sont traités comme s’ils constituaient une catégorie complètement indifférente à la campagne. Comme s’ils allaient voter pour Obama quoi qu’il arrive.

Les noirs votent-ils pour des noirs parce qu'ils sont noirs?

C’est un peu la façon de penser de John Sununu. L’ancien gouverneur du New Hampshire a laissé entendre que Colin Powell soutenait Barack Obama parce qu’il était noir (quand Condoleezza Rice a regretté que son parti envoie des «messages contradictoires,» c’était sûrement à cela qu’elle pensait). Il vaut la peine de noter cependant que pour un électeur afro-américain, il existait une foule d’autres raisons de voter contre Mitt Romney et le parti républicain.

Donald Trump a colporté haut et fort l’idée que Barack Obama était illégitime. C’était une accusation farfelue, mais qui trouvait un certain écho culturel dans un segment de la société dont les membres ont souvent subi le genre de discrimination par le biais de la chasse aux disqualifications dont Donald Trump est si friand. Aucun autre collecteur de fond n’a suscité autant d’enthousiasme public chez Romney que Trump. Les tentatives énergiques des Républicains dans des États comme l’Ohio, la Pennsylvanie et la Floride de limiter les votes de manière à pénaliser de façon disproportionnée les quartiers afro-américains ont aussi pu contribuer à motiver la base démocrate. Le rôle de ces initiatives n’est pas tout à fait clair, mais cela n’a sûrement pas porté préjudice aux efforts de l’équipe d’Obama pour attirer les électeurs afro-américains.

Si vous basez toute votre campagne sur l’électorat blanc, cela vous laisse une marge d’erreur minimale. C’est là où le bât blessait pour le candidat Romney. Un membre de son état-major de l’Ohio a admis que le spot d’Obama sur l’avortement avait fait du tort à Romney auprès des femmes dans la région de Columbus. Tout comme les spots «Romney augmentera les impôts de la classe moyenne» et ceux qui attaquaient son passif à Bain Capital. Romney ne pouvait se permettre de perdre aucun vote des blancs, et c’est pourtant ce qu’il s’est passé. Comme ces attaques sont survenues à un moment où il manquait de liquidités, il n’a pas été capable de réagir de façon adéquate.

Les dix derniers jours précédant les élections, un fossé a commencé à se creuser entre les deux campagnes. L’équipe d’Obama vous mitraillait d’une rafale de données, spécifiques et mesurables, et vous expliquait comment elle était parvenue à ce résultat. Toute demande de preuve écrite était immédiatement satisfaite. Ils étaient tellement au point sur leurs dossiers que Romney aurait pu les engager pour travailler chez Bain.

Orca a planté

L’équipe de Romney, en revanche, restait plus dans le flou, rechignait à partager ses chiffres et s’appuyait davantage sur les idées que sur des données précises. Ce qui aurait pu être une différence d’approche suggérait plutôt un manque de rigueur dans le camp Romney. Le jour des élections, toute la stratégie de terrain de Romney s’est écroulée.

ORCA, le programme informatique tant vanté servant à détecter la participation des électeurs en temps réel, est tombé en panne. Ce système était supposé être une approche high-tech dans le domaine de la veille électorale, permettant aux militants de savoir qui était allé voter. Ceux qui ne s’étaient pas déplacés auraient ainsi pu être identifiés et des volontaires auraient reçu la mission de les trouver et de les conduire aux bureaux de vote. ORCA était censé rationnaliser le processus, mais aucun test préalable n’avait été organisé.

Les membres de l’état-major sur le terrain n’ont jamais vu passer de version bêta. Ils ont demandé à la voir, mais on leur a répondu que tout serait prêt le jour de l’élection. Quand ils l’ont mis en route mardi, ça a été le bazar. Les utilisateurs ne pouvaient pas se connecter et quand ils y parvenaient, les champs supposés être renseignés étaient vides. «Je voyais un zéro et je savais que je n’étais pas censé voir un zéro», rapporte un militant. Une salle d’opérations avait été aménagée au Boston Garden pour contrôler les résultats d’ORCA, mais au final Romney et Ryan ont été obligés de regarder CNN pour savoir où en était leur équipe de campagne. Finalement, le gars bon en chiffre aura fait le mauvais calcul, dans tous les sens du terme.

John Dickerson

Traduit par Bérengère Viennot

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