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Barack Obama et le gouvernement divisé, épisode 2

Cécile Dehesdin, mis à jour le 08.11.2012 à 10 h 37

Le président démocrate a beau avoir été réélu, il se retrouve à nouveau dans une situation de cohabitation bloquante avec les Républicains au Congrès.

Le Capitole, le 25 septembre 2012. REUTERS/Kevin Lamarque.

Le Capitole, le 25 septembre 2012. REUTERS/Kevin Lamarque.

Barack Obama a été réélu, place aux grandes réformes? Pas nécessairement, en fait. Ailleurs sur Slate, Eric Leser explique qu’il a en fait deux ans jusqu'aux élections de mi-mandat de 2014, comme tous ses prédécesseurs réélus à la Maison Blanche, pour tenter de peser sur la politique intérieure américaine, avant de devenir un lame duck (impotent).

Mais Obama pourrait même avoir du mal pendant les deux premières années de son nouveau mandat. En effet, les élections ont à nouveau donné la majorité aux Républicains à la Chambre des représentants. Au Sénat, les Démocrates sont en revanche passés de 53 sénateurs à 55 (dont deux indépendants qui devrait s’allier à eux), contre 45 pour les Républicains.

Soit la majorité des 100 sièges, certes, mais une majorité trop petite pour leur assurer une marge de manœuvre. Sans compter que le système politique américain est bicaméral, et donc qu'une majorité du parti adverse dans une des deux Chambres suffit à bloquer le passage d’une loi si ce parti le souhaite, et à mettre le parti au pouvoir dans «une impasse politique», appelée gridlock, explique Marc Hetherington, professeur en sciences politiques à l'université de Vanderbilt (Tennessee).

Bloqué par un «gouvernement divisé»

Résultat: on a à nouveau, comme depuis 2010, un divided government, ou «gouvernement divisé», un genre de cohabitation à l'américaine (on notera le choix parlant des mots). Les gouvernements divisés sont devenus de plus en plus courant depuis les années 70 –les partis présidentiels n’ont contrôlé le Congrès que six ans depuis 1980–, et n’ont pas toujours empêché les différents présidents d’accomplir de grandes réformes.

Mais depuis les années 90, la polarisation des partis politiques s’est faite de plus en plus intense et rend leur cohabitation malaisée, analyse Stephen Wayne, professeur en sciences politiques à Georgetown, à Washington D.C.:

«Ce sont les profondes divisions politiques, la surreprésentation des extrémistes dans les deux partis au Congrès et le fait qu’ils ne vivent plus à Washington DC qui la rend très difficile.»

«Les gens ne se connaissent plus autant qu’avant», poursuit-il, et Washington, en tant que siège de l’establishment, a une mauvaise réputation. Aujourd’hui, «on fait davantage de choses dans l’arène publique, et c’est plus difficile de faire des compromis, de changer d’avis devant des caméras», ajoute-t-il.

La principale arme d’obstruction parlementaire des Républicains s’appelle le filibuster. C’est la possibilité de débattre sans limite de temps d’une proposition de loi, mais aussi d'une nomination effectuée par le président.

Seule façon de contrer ce filibuster, un vote de 60 des 100 sénateurs pour clôturer les débats et passer au vote. Récemment, la procédure (ou la menace d'y avoir recours) est devenue très courante, de la part des Républicains aujourd’hui mais aussi des Démocrates sous Bush, pour faire céder l’autre parti ou le président, explique Marc Hetherington.

En 2009, les Républicains ont battu un record avec 100 filibusters en moins d’un an (les Démocrates avaient la super-majorité au Sénat à ce moment-là, et ont donc enchainé les votes de clôture). Quelques mois plus tard, le sénateur Al Franken prenait la parole devant ses collègues pour critiquer cet usage abusif :

«C’est une perversion du filibuster et une perversion du rôle du Sénat. Avant, le filibuster était réservé à des sujets de grande importance, aujourd’hui c’est devenu un moyen de jouer la montre.»

Que peut faire Obama?

Le résultat de ce gouvernement divisé est clair pour Marc Hetherington, qui compare les victoires législatives de Barack Obama dans ses deux premières années (plan de relance, régulation de Wall Street, réforme du système de santé, plan de sauvetage de l'automobile, abolition du «Don't Ask Don't Tell»...), à la situation depuis 2010:

«Rien ne s’est passé, et la situation est devenue si dysfonctionnelle qu’ils n’ont pas été capables de trouver un accord sur le plafond de la dette, et on se retrouve avec une dégradation de la note américaine par une agence de notation.»

«Des législations majeures et innovatrices mais qui ont des coûts importants en termes d’impôts ou qui sont controversées sont très difficiles à passer», confirme Stephen Wayne.

La seule réforme importante qu’a réussie à faire avancer le président depuis 2010, c’est le DREAM Act, un texte sur les sans-papiers mineurs, note Marc Hetherington. Et seulement parce qu’il l’a mise en place via un ordre exécutif, l’équivalent d’un décret présidentiel.

Ce texte propose de régulariser la situation des jeunes immigrés clandestins: sont éligibles ceux qui sont arrivés aux Etats-Unis avant leurs 16 ans, en ont moins de 30, sont dans le pays depuis cinq ans et et y font ou y ont fait des études. Devant le blocage au Congrès, Obama a signé un ordre exécutif disant au ministère de l’Intérieur de ne pas déporter ces jeunes.

Le président pourrait signer plus d’ordres exécutifs durant son nouveau mandat, mais leur champ est «extrêmement limité», note Stephen Wayne, puisqu’ils «s’appliquent uniquement au gouvernement, pas au grand public».

Le pouvoir du dernier mandat

Obama a aussi un pouvoir de veto sur les propositions de loi émanant du Congrès, et a laissé entendre qu’il pourrait s’en servir pour forcer les Républicains à accepter une augmentation des impôts sur les plus riches Américains. A la fin de l’année, le «mur fiscal» (fiscal cliff) peut automatiquement conduire à des hausses d'impôts et des coupes budgétaires importantes. Obama a menacé d’opposer son veto à une proposition de loi pour l'éviter qui ne comprendrait pas des hausses d’impôts pour les riches Américains.

Il peut se le permettre: il n’est plus soumis à réélection, contrairement aux sénateurs et représentants, qui ont tout intérêt à ne pas paraître complètement déraisonnables à leurs électeurs. Le présidenr républicain de la Chambre, John Boehner, s'est d'ailleurs déclaré ouvert au dialogue mercredi.

De plus, certains des candidats au Sénat les plus extrêmes, comme Todd Akin ou Richard Murdock, n’ont pas été élus mardi, et Stephen Wayne estimait que si c’était le cas, le parti républicain «pourrait être davantage prêt à des compromis» dans les premiers mois.

Pour Marc Hetherington, de meilleurs conditions économiques profiteraient également à Barack Obama:

«C’est très facile pour le parti de la minorité d’être contre ce que fait la majorité ou le Président, en disant "Oh, si on était au pouvoir, tout irait mieux". Mais si on se met à avoir une augmentation du PIB de 5%, le parti minoritaire commence à avoir l’air stupide, à force de s’opposer à tout. Et le Président devient plus populaire, ce qui met la pression au parti minoritaire.»

Or, comme le note Matthew Yglesias sur Slate.com, les analystes sont optimistes sur une reprise de l’économie et de l’emploi, et le Président en profitera même s’il n’en est pas directement responsable.

Obama devrait déjà s’atteler à consolider ce qu’il a obtenu pendant son premier mandat, notamment la mise en place du nouveau système de santé, considérée comme «une des plus importantes législations des dernières cinquante années» par Theda Skocpol, du département des sciences politiques d’Harvard.

Il pourrait également avoir une chance de réforme en matière d’immigration, estime l'agence Reuters, celle-là même qu’il n’avait pas eu durant son premier mandat, si les Républicains sont assez intelligents pour se rendre compte qu’ils ont un gros problème avec l'électorat latino, qui a massivement voté Obama dans les swing states.

Cécile Dehesdin (à Washington D.C.)

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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