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Comment Obama en a repris pour quatre ans

John Dickerson, mis à jour le 07.11.2012 à 19 h 48

Celui qui avait été élu sur le rêve américain en 2008 s'est réinventé en 2012 en défenseur acharné des classes moyennes et a bénéficié d'un excellent travail de terrain de son équipe de campagne.

Barack Obama lors de son discours de victoire, le 7 novembre 2012 à Chicago. REUTERS/Kevin Lamarque.

Barack Obama lors de son discours de victoire, le 7 novembre 2012 à Chicago. REUTERS/Kevin Lamarque.

Au final, cela n’a pas été serré. Barack Obama a été réélu haut la main face à Mitt Romney avec 332 grands électeurs, bien plus que les 270 nécessaires. Des neuf États à l’issue incertaine, sept ont été remportés par le président sortant, qui n’a perdu que la Caroline du Nord (les résultats ne sont pas encore connus pour la Floride).

Mais si Obama a gagné ces États, il ne s’y est pas imposé largement; il a plutôt remporté toute une série de petites victoires bien précises.

Il n’a pas gagné parce que son leadership pendant l’ouragan Sandy a fait tourner toutes les voix indécises en sa faveur (bien que cela ait pu y contribuer). Le président a gagné parce qu’il a mené une campagne permanente, en gardant ses bureaux ouverts dans les États à conquérir depuis sa campagne de 2008, en s’occupant de sa coalition avec assiduité, et parce qu’il n’a jamais cessé de décortiquer la personnalité de son rival.

Sa campagne a été la meilleure. Le candidat démocrate «de l’espoir et du changement» a battu le Républicain du big business dans les tranchées, un État après l’autre.

Vainqueur haut la main auprès des minorités

La victoire tactique du président Obama apparaît clairement quand on regarde les résultats de l’élection.

Les chiffres de mardi ne lui accordent pas un crédit inconditionnel. Il a été réélu, mais ses politiques n’ont pas remporté de victoire. Les électeurs n’ont pas levé des yeux pleins d’espoirs vers la vision qu’il leur proposait, comme ils l’avaient fait en 2008.

Lorsqu’on leur a demandé, à la sortie des urnes, quel candidat avait une vision pour l’avenir, c’est Romney qu’ont cité la majorité d’entre eux (55% contre 43%). Interrogés sur le système de santé, la marque de fabrique d’Obama, les électeurs ont manifesté leur réprobation: 49% ont déclaré qu’ils souhaitaient une abrogation partielle ou intégrale de la loi. Ils ont également estimé que le gouvernement fédéral était trop présent.

On constate de profonds clivages en fonction de l’ethnie et de l’âge des électeurs. Le président peut se targuer d’un soutien très fort auprès des femmes: il mène par 11 points de pourcentage auprès d’elles, tandis que Romney mène par 7 points auprès des hommes.

Obama bénéficie aussi d’un avantage chez les électeurs les plus jeunes: il a remporté les suffrages de la majorité des moins de 45 ans, tandis que les plus âgés ont quant à eux opté pour Romney.

Obama a perdu des électeurs blancs par rapport à 2008, où il avait obtenu 43% de leurs voix, contre 40% seulement ce mardi. Ils représentaient pratiquement la même proportion de l’électorat qu’avant. Mais il a compensé cette perte en gagnant haut la main auprès des minorités, qui représentaient une proportion des voix légèrement plus importante.

Dans les sondages de sortie des urnes, la meilleure nouvelle pour le président est qu’il a réussi à finir ex-æquo dans la bataille sur l’économie. Les électeurs inquiets de l’état de celle-ci ont privilégié Romney par un point de pourcentage seulement par rapport à lui, 49% contre 48%.

Pourtant, Obama n’a fait que neutraliser son rival; rien dans ce chiffre ne suggère une confiance inconditionnelle. Certes, 60% des électeurs ont soutenu son appel à augmenter les impôts des contribuables gagnant plus de 250.000 dollars par an, mais cette proposition ne survivra pas à la campagne électorale. Les sondages montrent que les électeurs soutiennent cette idée depuis longtemps: elle ne se réalise pas parce qu’elle ne se débarrassera jamais suffisamment de l’opposition partisane pour pouvoir se concrétiser.

Une campagne permanente sur le terrain

À présent, le candidat «de l’espoir et du changement» doit panser ses plaies et se préparer à un nouveau round. La moitié du pays va être déçue du résultat des élections et le président, qui savait autrefois jouer la musique de la réconciliation, va devoir improviser vite fait un message mobilisateur pour les mois à venir.

La Maison Blanche a su quel ton adopter en publiant sa première photographie post-élections, qui n’était pas une image d’allégresse mais presque de soulagement. Dans son discours, Obama a tout de suite commencé à œuvrer pour la réconciliation. «Nous triomphons ou nous chutons ensemble, comme une seule nation», a-t-il déclaré. Il a ensuite rendu hommage à Romney et à sa famille:

«De George à Lenore jusqu’à leur fils Mitt, la famille Romney a choisi de se dévouer à l’Amérique en s’engageant en politique, et voilà un héritage que nous devons respecter et applaudir ce soir.»

Il a promis de rencontrer Romney dans les semaines qui viennent pour «discuter et faire en sorte que ce pays aille de l’avant». Il a dit que cette élection avait été un vote pour que les choses bougent, pour se concentrer sur l’emploi et que, dans les semaines et les mois à venir, il travaillerait avec le parti adverse:

«Que j’aie remporté votre voix ou pas... vous avez fait de moi un meilleur président. Je retourne à la Maison Blanche plus déterminé que jamais.»

Ce qui a été ratifié le soir des élections, ce sont les bénéfices d’une campagne permanente et le talent de l’équipe d’Obama. Sa présence tant vantée sur le terrain semble avoir été bien réelle: le candidat de David Axelrod a gagné de bien plus que d’un poil, et Axelrod aura le droit de garder les siens: il avait juré de se raser la moustache si Obama perdait la Pennsylvanie, le Michigan ou le Minnesota. 

Son équipe de campagne a été si formidable qu’elle a compensé toutes les insuffisances, les vulnérabilités et les faux-pas (vous vous souvenez du premier débat?) d’un président sortant affaibli dans une économie enlisée. Elle a déployé tous les efforts possibles et imaginables: Bill Clinton, Bruce Springsteen, Stevie Wonder et Katy Perry, cette dernière dans une robe aussi serrée que la marge d’Obama en Floride.

Quelques théories de sciences politiques se sont confirmées. Les débats n’ont pas changé l’issue du scrutin et les électeurs qui se décident à la dernière minute n’optent pas pour le challenger. 9% des électeurs ont déclaré avoir pris leur décision trois jours avant les élections, et ils ont été 51% à choisir le président, contre 44% pour Romney.

C'était l'empathie le problème

Au final, ce dernier avait raison. L’économie était au cœur de tout. Mais les Américains voulaient apparemment davantage qu’une personne décidée à résoudre le problème: ils voulaient quelqu’un qui leur donne l’impression de se soucier d’eux. C’était l’empathie le problème, imbécile [1]

Quand on a demandé aux électeurs quel candidat se préoccupait le plus de leur sort, ils ont été plus de 80% à répondre Obama. Le président a gagné chez les Afro-américains, qui représentent 13% de l’électorat, par 93% contre 6%. Il a gagné chez les Hispaniques par 70% contre 30%. Le médiocre résultat de Romney auprès de ces derniers en particulier va probablement déclencher une vague d’introspection dans le parti pour trouver comment toucher la minorité la plus en croissance du pays.

Ce n’est pas l’unique débat qui aura lieu au sein du parti républicain. Maintenant que Romney a perdu, les Républicains vont commencer à se positionner pour l’avenir en trouvant le bon argument pour justifier cette campagne.

Trois raisons possibles seront avancées pour expliquer la défaite de Romney. Premièrement, c’était un mauvais candidat. Deuxièmement, le parti est en décalage avec les évolutions démographiques du pays. Troisièmement, l’ouragan a arrêté net l’élan de Romney.

La vérité est probablement quelque part dans un mélange des trois. Romney était un candidat imparfait, déphasé par rapport à son parti et parfois par rapport à lui-même. Son virage, dans les dernières semaines, vers un ton plus modéré ressemblait à un retour de dernière minute vers une attitude plus proche de sa vraie personnalité.

La tempête a-t-elle joué un rôle? Difficile d’imaginer que oui, mais ils sont 64% à estimer que la réaction du président à l’ouragan a été l’un des facteurs de leur prise de décision. 42% ont estimé qu’elle a été importante pour leur vote présidentiel. Les experts en sciences politiques nous aiderons à déterminer si ces réponses ont un lien avec les 9% qui ont déclaré s’être décidés à voter pour Obama dans les trois derniers jours.

Pare-feu du Midwest

L’équipe d'Obama a toujours clamé que plusieurs voies menaient à la présidence, tout simplement parce qu’il a commencé avec 237 grands électeurs acquis, éléments de ce qui ressemble à un inébranlable mur démocrate. Cette campagne a ainsi confirmé que le Nouveau-Mexique était un bastion démocrate pour les présidentielles, ainsi probablement que le Nevada et le Wisconsin.

Obama a gagné grâce à un mélange des voies que ses conseillers avaient mis en avant. Il a remporté le Nevada, la Virginie et le Colorado grâce à un mélange de minorités et d’électeurs blancs des classes moyennes, et aussi grâce aux électeurs blancs des banlieues chics. Avec l’Ohio, le Wisconsin et l’Iowa, il a gagné dans des États dépourvus de minorités à grande échelle, mais où il a obtenu assez du vote des Blancs pour s’en sortir.

Le pare-feu mis en place dans le Midwest par son équipe de campagne a tenu bon, bien que les sondages de sortie des urnes aient été un peu compliqués à déchiffrer. Dans l’Iowa, Obama a gagné chez les femmes blanches, avec 58% des voix, mais dans l’Ohio il a perdu dans la même catégorie de population, avec 47% contre 52%.

Dans certains États, la performance du président a été encore plus mauvaise. En Virginie, Obama a perdu le vote des femmes blanches par 41% contre 58% —c'est ce qui était si étonnant dans la force de sa «nouvelle coalition» dans des États comme la Virginie, où il a pu compenser ce déficit auprès d’autres types d’électeurs.

Il faudra du temps pour venir à bout des sondages de sortie des urnes, mais dans l’Ohio, État qui a été l'objet de tant d’attention et qui a placé Obama au sommet, il l’a emporté pour deux raisons. Premièrement, il a pu faire campagne en se servant du plan de sauvetage de l’automobile, résultat économique tangible que les électeurs pouvaient concrètement apprécier (plus de la moitié des électeurs de l’Ohio ont approuvé ce plan).

Deuxièmement, il y a également gagné parce qu’il a transformé Romney en symbole de l’économie qui les avait justement jetés dans cette impasse. Dans l’Etat, à la question «Qui se soucie de vous?» Obama a été cité par 84% des électeurs.

Qu’ont fini par décider les électeurs au sujet de Mitt Romney? Ils n’ont pas estimé qu’il avait suffisamment l’étoffe d’un sauveur de l’économie, et il n’a gagné que 47% d’opinions favorables. 50% avaient une mauvaise opinion de lui.

Le verdict sur le choix de Paul Ryan semble qu’il n’a été ni une aide, ni une entrave. Obama a remporté la circonscription au Congrès de Ryan dans le Wisconsin (d’après un dépouillement préliminaire, qui peut encore changer); sa présence sur le ticket républicain n’a non seulement pas aidé Romney à remporter l’État, mais elle ne semble même pas l’avoir aidé à gagner le secteur qu’il représentait.

En revanche, le projet Medicare de Ryan était supposé coûter à Romney la Floride. Ces craintes étaient franchement infondées, car Romney-Ryan ont en réalité rossé le président chez les seniors de l'Etat . Sur la question spécifique demandant quel candidat gérerait le mieux la question de Medicare, il a perdu de très loin: 54% des seniors de Floride ont déclaré qu’ils faisaient dans ce domaine davantage confiance à Romney qu’à Obama, contre 40% d'opinion inverse.

Rien ne sera plus facile

Quoi qu’il se passe pendant son second mandat, le président a remporté une immense victoire en protégeant les réussites du premier, tout particulièrement l’Affordable Care Act que Romney avait promis d’abroger.

Bien qu’il ait gagné avec des marges plus minces, il a gardé tous les États remportés en 2008 à deux exceptions près. C’est une incroyable prouesse quand on regarde l’économie qu’il a dû gérer ces quatre dernières années (et les deux États qu’il a cédés —la Caroline du Nord et l’Indiana—devaient de longue date retomber dans le giron du parti républicain).

Politiquement, rien ne porte à croire que son second mandat sera plus facile que le premier. Les Républicains vont évoquer une victoire tactique et utiliseront le décompte des voix au niveau national pour se convaincre que rien dans cette élection ne doit les inciter à céder du terrain lors de la prochaine bataille budgétaire.

Barack Obama a gagné en 2008 comme un homme planant au-dessus d'une vaste et admirable nation. En 2012, il s’est réinventé en combattant de rue déterminé, défenseur des classes moyennes. Pendant sa première campagne, il avait cité Martin Luther King Jr., qui avait dit: «L’arc de l’univers moral est long, mais il est tendu vers la justice

Il a été le premier président afro-américain de l’histoire du pays. Aujourd’hui, il est le premier président afro-américain à être réélu. Maintenant qu’il est libéré des contraintes qu’entraîne la perspective de se faire réélire, le président qui avait mis ses prestigieuses visions de côté pour survivre va pouvoir s'y consacrer à nouveau.

John Dickerson

Traduit par Bérengère Viennot

[1] Référence à un slogan de campagne de Bill Clinton contre Bush père en 1992: «C’est l’économie le problème, imbécile» Revenir à l'article

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