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Vis ma vie de grand électeur américain

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 08.11.2012 à 15 h 01

Mardi, les Américains n'ont officiellement pas réélu Barack Obama, mais les 538 membres du collège électoral qui le reconduiront en décembre. Portrait de ces électeurs de luxe, moins godillots qu'ils n'en ont l'air.

Les grands électeurs du District de Columbia remplissent leur devoir électoral, le 18 décembre 2000. A gauche, Barbara Letts-Simmons, la seule grande électrice à s'être abstenue cette année-là. REUTERS/Str Old.

Les grands électeurs du District de Columbia remplissent leur devoir électoral, le 18 décembre 2000. A gauche, Barbara Letts-Simmons, la seule grande électrice à s'être abstenue cette année-là. REUTERS/Str Old.

«C'est la chose la plus précieuse sur laquelle j'ai jamais apposé ma signature.» Vainqueur quatre fois du Superbowl avec les Pittsburgh Steelers, Franco Harris ne parlait pas d'un ballon autographié mais du bulletin avec lequel il a validé, le 15 décembre 2008, l'élection à la présidence des Etats-Unis de Barack Obama face à John McCain. Et, avec lui, 537 autres électeurs de luxe.

Ce 6 novembre, les Américains n'ont en effet officiellement pas réélu le président sortant, mais seulement les 538 membres du collège électoral chargés de se prononcer pour eux. Le «lundi qui suit le deuxième mercredi de décembre», soit cette année le 17 décembre, à midi heure locale, ceux-ci se réuniront pour départager officiellement, en deux scrutins séparés, Obama et Mitt Romney, et le vice-président Joe Biden et Paul Ryan.

Et pas, comme on pourrait le croire, tous dans un même hémicycle, mais Etat par Etat. «Nous nous sommes rassemblés à Albany, la capitale de l'Etat, se souvient Eliot Spitzer, ancien procureur général et gouverneur démocrate de New York, et deux fois grand électeur en 2000 et 2004. C'était un moment très auguste, il y avait un vrai sens du décorum, avec la lecture d'un discours pour en rappeler l'importance, puis les votes et la signature par nous tous d'un papier les récapitulant.»

C'est ensuite le Congrès qui, le 6 janvier, dépouillera officiellement l'ensemble des votes de ce collège électoral, qui ne sera rassemblé en un seul lieu que le 21 janvier, ses membres étant invités à la cérémonie d'investiture.

Le Congrès dépouille les votes des grands électeurs de la présidentielle de 1928, le 12 février 1929 (Library of Congress)

«Une métaphore ou un programme informatique»

L'institution reste encore méconnue des Américains. «Vous seriez surpris de la variété de réponses que vous obtiendriez du grand public si vous lui demandiez comment notre président est élu», explique Sam Canders, qui figurait sur la liste républicaine pour le collège électoral dans le Maine cette année.

Même ceux qui en connaissent un membre n'en ont qu'une idée très vague. «En tant que fanatique d'histoire et d'instruction civique et étant donné la nature historique de la candidature d'Obama, premier président élu afro-américain, j'étais doublement fier d'être membre du collège électoral, explique Wade Kapszukiewicz, grand électeur démocrate de l'Ohio en 2008 et à nouveau cette année. Mais personne ne partageait réellement cette émotion avec moi. J'ai l'impression que les gens pensent que le collège électoral est comme une métaphore ou un programme informatique.»

La grande majorité des électeurs ne connaissaient sans doute pas cette année leurs délégués, dont les noms n'apparaissent quasiment jamais sur les bulletins. «Aujourd'hui, il ne doit plus rester qu'une poignée d'Etats qui les mettent. Dans beaucoup d'Etats, ceux-ci précisent seulement "Vote pour les électeurs engagés en faveur de Barack Obama"», explique Robert Alexander, professeur à l'Ohio Northern University et auteur d'un ouvrage sur les grands électeurs de 2000, 2004 et 2008.

«Apparatchiks et gros portefeuilles»

Qui sont-ils, les membres de cette Amérique en miniature, modestement indemnisés pour leur tâche civique (10 dollars plus 5 cents par kilomètre parcouru pour gagner la capitale Sacramento en Californie, par exemple)? «Des apparatchiks et des gros portefeuilles», selon l'expression peu amène de deux auteurs d'un livre sur le collège électoral, Lawrence Longley et Neal Pierce.

Ou, de manière plus neutre, des membres de l'élite politique américaine, selon Robert Alexander: des mâles à 60%, qui frôlent la soixantaine, sont pour la moitié issus d'un foyer gagnant plus de 100.000 dollars par an et à plus de 80% des Blancs. Et sont évidemment très actifs politiquement, plus de la moitié ayant déjà détenu une fonction publique (ceux qui occupent une fonction fédérale au moment de l'élection sont inéligibles) et 40% à 50% contribuant financièrement à des campagnes.

La liste des grands électeurs du parti républicain dans le Massachusetts en 1856 (Library of Congress)

Un profil logique car, dans la quasi-totalité des cas, les grands électeurs sont choisis par les partis: soit par leurs conventions étatiques, qui ont lieu avant la convention nationale, soit par leurs instances. «Quand j'ai été sélectionné, j'étais impliqué en politique depuis 22 ans. Je travaillais sur des campagnes et j'avais gagné l'investiture républicaine pour le Congrès en 1992. Pour devenir un grand électeur, j'ai d'abord dû être nominé à un caucus local, puis gagner la nomination au niveau de mon district», détaille le professeur de sciences politiques Richard Hardy, grand électeur du Missouri en 2004.

Mais la fonction n'est pas forcément âprement disputée. «Beaucoup de gens postulaient pour être délégué à la convention nationale à Denver, mais peu pour le poste de grand électeur car on doutait des chances d'Obama de gagner l'Etat», se souvient Sam Spencer, adoubé grand électeur en Caroline du Nord 2008 après deux jours de dépouillement.

Dans deux Etats, les grands électeurs ne sont même pas élus. En Pennsylvanie, ils sont désignés par le candidat à la présidence; en Californie, par les candidats au Congrès, ce qui a permis à un Démocrate, cette année, d'offrir un cours d'instruction civique grandeur nature à un lycéen d'à peine 18 ans recommandé par son professeur.

«Parfaitement libres d'exercer leur jugement»

Investis par les partis ou des élus, ces grands électeurs sont-ils pour autant des godillots dont le vote est joué d'avance? En 1874, un rapport du Sénat expliquait que l'idée du collège électoral voulait que ses membres puissent être «indépendants des passions populaires, ne pas être influencés par le tumulte, la cabale et l'intrigue, et laissés parfaitement libres d'exercer leur jugement dans la sélection de la personne appropriée comme président».

Si leur «liberté» est aujourd'hui toute relative, l'intrigue demeure. Au point de donner lieu à «une nouvelle campagne pour la présidence» après le 6 novembre, écrit Robert Alexander dans son livre. Même si celle-ci n'a jamais abouti à changer le sort de l'élection, ce qui ferait s'effondrer selon lui le système politique américain «comme un délicat château de cartes».

Ceux qui décideraient de voter pour un autre candidat —et même pas forcément quelqu'un qui l'était en novembre!— peuvent sous certaines conditions le faire. Dans 30 Etats, la loi prévoit que les grands électeurs doivent voter pour le ticket du parti qui les a investis, mais seulement neuf ont voté des dispositions concrètes (encore jamais mises en oeuvre) pour qu'elle soit appliquée: annulation du vote, remplacement du dissident, amende, voire dix-huit mois de prison au Nouveau-Mexique. Dans les 20 autres Etats, les délégués peuvent voter librement.

Et quelques mois après des primaires internes, les grands électeurs d'un parti ne sont pas tous forcément des chauds partisans de son candidat. En 2000, quatre grands électeurs républicains avaient fait part à Robert Alexander de leurs doutes sur la légitimité de George W. Bush. En 2008, certains délégués républicains sondés par lui préféraient Mitt Romney ou Mike Huckabee à John McCain. Et cette année, une grande électrice de l'Iowa supportrice de Ron Paul, Melinda Wadsley, a préféré démissionner plutôt que devoir voter pour Romney, et deux de ses collègues ont fait part de leurs hésitations.

«Nous faisions notre marché»

Pour convaincre ces électeurs tangents, de véritables campagnes de démarchage discrètes ont lieu. En 1977, après une élection très serrée —et perdue—, le candidat républicain à la vice-présidence Bob Dole l'avait tranquillement reconnu devant le Congrès:

«Nous faisions notre marché —ce n'est pas la bonne expression, excusez-moi—, nous jetions un coup d'oeil aux grands électeurs.»

En 2000 et 2004, après les victoires étriquées de Bush, c'est un tir de barrage de lettres, coups de fil et mails qui s'est abattu sur les grands électeurs, spécialement en Floride et dans l'Ohio. Et même en 2008, après la large victoire d'Obama, plus de 80% des grands électeurs ont, selon Robert Alexander, été contactés pour changer leur vote, avec notamment une grande offensive des birthers.

«Je ne peux vous dire combien de lettres ou de pétitions (souvent envoyées par livraison spéciale ou FedEx) j'ai reçues de gens dans tout le pays, me demandant de ne pas voter pour Obama à moins d'être sûr à 100% qu'il soit citoyen américain, explique Wade Kapszukiewicz. La théorie dingue "Obama est né au Kenya", c'est là que je l'ai entendue en premier.» Au final, 36 électeurs ont avoué à Alexander avoir été tentés, de manière plus ou moins forte, de changer leur vote, mais ne sont pas passés à l'acte.

«John L. Kerry» et «John Ewards»

Seulement neuf d'entre eux ont osé, depuis le début du XXe siècle, y gagnant pour les livres d'histoire le titre de faithless elector. Sans foi? La plupart ont pourtant agi par conviction politique.

En 1956, un grand électeur de l'Alabama, W.F. Turner, a ainsi trahi le candidat démocrate Adlai Stevenson, jugé trop libéral envers les minorités raciales, et a voté pour un juge de son Etat. Vingt ans plus tard, Mike Padden, de l'Etat de Washington, a préféré Ronald Reagan à Gerald Ford à cause des vues de ce dernier sur l'avortement.

D'autres électeurs infidèles ont divergé par principe démocratique. En 1988, une grande électrice de Virginie occidentale, Margaret Leach, a manifesté son autonomie en votant pour le candidat démocrate à la vice-présidence Lloyd Bentsen comme président, et pour la tête du ticket Michael Dukakis comme vice-président. Et en 2000, une de ses consoeurs démocrates de Washington D.C., Barbara Letts-Simmons, s'est abstenue pour protester contre l'absence de représentation au Congrès de la capitale fédérale.

Les 31 votes pour «John L. Kerry» de l'Etat de New York en 2004 (Office of Federal Register)

Mais parfois, un petit détail suffit à faire dérailler le grand électeur. En 2004, toute la délégation de New York avait failli voir ses votes en faveur de «John L. Kerry» gâchés, avant que quelqu'un ne se rende compte que le second prénom du candidat démocrate est Forbes.

Le résultat du vote des électeurs du Minnesota en 2004 (Office of Federal Register)

Une chance que n'a pas eue, la même année, un grand électeur étourdi du Minnesota qui a voté, à bulletins secrets, pour John Edwards comme vice-président et pour... «John Ewards» comme président. Un an plus tard, le code électoral de l'Etat était amendé pour imposer aux grands électeurs, en plus de remplir leur bulletin en public, de signifier leur choix «à haute voix ou d'une manière non-verbale».

Jean-Marie Pottier

 

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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