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Les extrémistes racistes se préparent-ils à une victoire d’Obama?

The Root, mis à jour le 06.11.2012 à 16 h 56

Nous avons discuté avec un suprématiste blanc, et un spécialiste des groupes extrémistes sur la façon dont les racistes voient les élections du 6 novembre.

Rassemblement de néo-nazis américains à West Allis dans le Wisconsin, en 2011. REUTERS/Darren Hauck

Rassemblement de néo-nazis américains à West Allis dans le Wisconsin, en 2011. REUTERS/Darren Hauck

En dénonçant un Parti républicain «bourré de racistes» lors d’une récente interview, le colonel en retraite Lawrence Wilkerson a mis le feu aux poudres. Ce n’était pas la première fois qu’on accusait le Parti républicain d’être le parti naturel de quiconque a des tendances racistes, mais sans doute une des premières fois qu’une personnalité du camp républicain porte une accusation aussi infamante.

Wilkerson a fait la remarque tandis qu’il défendait son ancien patron et collègue au Parti républicain, l’ex-secrétaire d’Etat Colin Powell. L’annonce du soutien de Powell au président démocrate Barack Obama a conduit certains Républicains, parmi lesquels John Sununu, émissaire personnel de Romney dans la campagne, à spéculer sur la possibilité que le choix de Powell ait pu être motivé par la question raciale.

Bien que ces développements aient pu entraîner un renouveau des allégations selon lesquelles le Parti républicain est le parti des racistes, on a assez peu parlé des véritables racistes autoproclamés au cours de ces élections, et notamment ceux du mouvement suprématiste blanc.

Dans un entretien avec The Root, Mark Potok, l’un des principaux experts du pays sur les groupes extrémistes, nous a rappelé qu’au lendemain de l’élection du président Obama, il y eut un tel intérêt pour les groupes suprématistes blancs que les sites web de certains de ces groupes sont tombés en panne. Parmi les groupes dont parle Potok, qui est directeur de la publication au Southern Powerty Law Center, se trouve Stormfront, une communauté en ligne très fréquentée du mouvement suprématiste blanc, ainsi que le Council of Conservative Citizens (CCC), qu’on a appelé «Ku Klux Klan des cols blancs».

L’opinion d’un suprématiste blanc

Fondé par Gordon Baum en 1985, le CCC est considéré par beaucoup comme l’héritier idéologique du White Citizens Council, un groupe qui acquit une certaine notoriété au pic du mouvement des droits civiques comme une version «haute société» du Ku Klux Klan.

Plutôt que de brûler des croix dans les champs, le White Citizens Council avait d’autres méthodes, telles que de faire paraître dans les journaux le nom des membres de la NAACP. Le groupe a également réglé les frais de justice de Byron De La Beckwith, l’assassin de Medgar Evers, responsable de la NAACP.

Baum, ancien responsable du White Citizens Council a lancé le CCC en s’appuyant sur une vieille liste de membres du White Citizens Council. Parmi les principes de base de l’organisation en 2012, on trouve: la lutte contre l’immigration illégale, l’homosexualité, et l’opposition à «tous les efforts visant à mélanger les races qui composent l’humanité, la promotion des races non-blanches par rapport à la population européenne-américaine par le biais de la soi-disant “discrimination positive” et les mesures du même acabit, la destruction ou le dénigrement de l’héritage européen-américain, y compris l’héritage des gens du sud, et l’intégration des races par la contrainte».

Baum a indiqué à The Root, que le Council of Conservative Citizens ne se considère pas comme un mouvement politique. «D’une façon générale, nous cherchons uniquement à faire voter nos membres. Nous ne leur dictons pas pour qui voter.» Le Council a une histoire politique très connue et très controversée. En 1998, le Washington Post révélait que le le sénateur républicain Trent Lott et d’autres politiciens conservateurs du sud avaient pris la parole lors de réunions du CCC. Lott en avait même été membre, selon un parent.

Roger Wicker, actuel sénateur du Mississippi aurait assisté à une réunion du groupe en 2000. Sous l’œil du public, la plupart des politiciens en question ont condamné l’idéologie ouvertement raciste de l’organisation. Selon Baum, toutefois, bien qu’ils ne défendent plus le groupe en public, beaucoup de politiciens ont discrètement conservé des liens avec celui-ci.

«Nous avons régulièrement des intervenants venus du monde politique au niveau local, ou national», y compris des responsables fédéraux, revendique-t-il. Quand on lui demande qui en particulier, il refuse de répondre. Du fait de la mauvaise publicité dont ont souffert Lott et consorts en raison de leurs liens avec leur groupe, il ne peut divulguer le nom de ses soutiens dans le monde politique sans leur autorisation.

Interrogé sur la question de savoir si les soutiens politiques du groupe partagent une affiliation politique en particulier, Baum répond: «La plupart d’entre eux sont sans doute Républicains. Pas tous, mais la plupart, car ils ont tendance à être plus conservateurs.» Baum refuse de parler du nombre de ses adhérents, mais nous a indiqué que le groupe, qui a compté jusqu’à 15.000 inscrits, comptait des membres «dans tous les états de l’union, et douze pays étrangers».

Baum insiste sur le fait que le groupe ne parraine aucun candidat, mais s’efforce néanmoins de garder ses membres informés et mobilisés politiquement par le biais de sa lettre d’information, et par le biais de sondages. Le dernier en date, traitant de l’élection présidentielle, remonte à l’été, mais les résultats n’en seront pas communiqués avant le scrutin. Il précise néanmoins que le vainqueur en est «Romney, à une écrasante majorité».

Le résultat du sondage mené par l’organisation n’est pas particulièrement surprenant, mais le pronostic de Baum quant au vainqueur l’est plus. Après avoir critiqué le président Obama comme «le pire président que j’ai connu au cours de ma vie», Baum m’a confié:

«J’espère que vous avez un bon boulot, car on est parti pour encore quatre ans d’Obama.»

Le spectre d’une débâcle

A en croire Potok, Baum n’est pas le seul à faire montre d’une telle résignation au sein du mouvement suprématistes blanc. Selon lui, «de façon surprenante, on mesure très peu d’activité de la part du Klan et des autres». Le nombre de groupes suprématistes blanc est passé de 600 en 2.000 à plus de 1.000 l’an dernier, mais de son point de vue, «on assiste aujourd’hui à une sorte de débâcle, du fait qu’ils pressentent que ce président noir tant haï va encore gouverner quatre ans».

A peine Obama avait-il été nommé par le Parti démocrate, se souvient Potok, qu’un complot skinhead était élaboré en vue de l’assassiner, et d’autres séparatistes blancs ont été arrêtés pour des complots similaires depuis son élection. Mais, tandis que certains groupes extrémistes semblent s’être calmés à l’occasion de ces nouvelles élections, ce n’est pas le cas de leur rhétorique.

Au cours d’un reportage télévisé pour l’émission Nightline d’ABC, on a pu voir le grand wizard du Ku Klux Klan Steven Howard entreprendre de remotiver ses collègues du Klan en scandant:

«Barack Obama ne se soucie pas de nous, il ne se soucie pas de l’Amérique.»

Il affirmait ensuite de façon très posée que si le président Obama était réélu, il y aurait une guerre des races, et que les Américains blancs couraient le danger d’être internés dans des camps de concentration.

Sur Stormfront, la communauté en ligne des suprématistes blancs, qui a signé 2.000 nouveaux membres le lendemain de l’élection du président Obama, le Président et l’élection présidentielle sont plus que des sujets récurrents. Quand on y a appris que le candidat républicain à la vice-présidence Paul Ryan était autrefois sorti avec une femme noire, les différents forums de Stormfront se sont remplis de ce genre de commentaires:

«On a bien raison d’être dégoûté et indigné de ce qu’il a pu faire autrefois, mais à un moment, il faut être réaliste: il a aujourd’hui une magnifique famille blanche, mais ce n’est même pas le plus important. La question importante, c’est Obama et la Cour suprême et les autres choses qu’Obama a pu faire/fera si on lui en donne la possibilité, sans parler du déshonneur d’avoir un noir à la Maison Blanche… Comme je l’ai dit auparavant en ce qui concerne le camp Romney/Ryan: ils ne nous sont peut-être d’aucune utilité, mais Obama constitue une menace tout à fait claire… Obama va remplir la Cour suprême de ses copains anti-blancs. Regardez ce qu’il a déjà fait: une hispanique qui hait les blancs et un juif qui est un cinglé gauchiste.»

Et celui-ci:

«Une fois de plus, la vraie droite est totalement incapable de trouver un pro-blanc viable, voire un candidat de la droite traditionnelle pour affronter les candidats des deux partis. Sommes-nous supposés permette au mulâtre Obama de rester à la Maison Blanche, et ainsi encourager les millions de femmes blanches à penser que “les hommes noirs, c’est OK et le mélange des races, c’est OK?” Pour ma part, je voudrais au moins gagner le lot de consolation et par mon vote, virer le singe noir de la Maison Blanche pour qu’il soit étiqueté président d’un seul mandat et échec du recrutement sur quota. Espérons que dans la foulée, le mélange des races devienne moins populaire.»

La peur du président noir, 2.0

Il est tentant de prendre ces discours incendiaires à la légère en les considérant comme dérangeants mais finalement inoffensifs. Mais la connexion entre la rhétorique raciste et la violence réelle ne peut être totalement ignorée. Après avoir salué Steven Bowers, un Klansman aujourd’hui décédé, considéré comme le cerveau de l’assassinat de trois militants des droits civiques comme «le plus grand Klansman ayant jamais vécu», le Klansman Steven Howard déclarait à Cynthia McFadden sur Nightline qu’il «n’approuvait pas le meurtre». Mis au pied du mur, il a néanmoins refusé de désavouer toute forme de violence.

Avec ses collègues du Klan, il parle de l’imminence d’une guerre des races, que précipiterait la réélection du président Obama, comme «la tempête». Selon Howard, la seule façon d’éviter un tel conflit serait de diviser les Etats-Unis d’Amérique selon la race. Quant à ceux qui refuseraient de coopérer, et notamment les juifs et les noirs réticents à quitter le Sud, Howard prévient :

«S’ils ne veulent pas le faire dans la paix, alors ce sera par la violence.»

Ce n’est peut-être que de la rhétorique passionnée, mais de nouvelles données témoignent d’une augmentation de la violence raciste. Un rapport tout juste publié par le LACCHR (Los Angeles County Commission on Human Relations) constate que les crimes racistes dans ce comté «en relation avec l’idéologie suprématiste blanche sont passés de 18% à 21% de l’ensemble des crimes racistes» entre 2010 et 2011 (remarquant toutefois que les crimes racistes d’une façon générale étaient à leur niveau le plus bas depuis 22 ans).

Le Southern Poverty Law Center a également observé que la rhétorique violente aiguillonnée par la potentielle réélection d’Obama s’est répandue parmi ce que l’on appelle les «extrémistes patriotes». Ces groupes haïssent le président noir, redoutent sa réélection, mais ont également de forts sentiments antigouvernementaux. «Ils s’attendent à quatre ans de plus sous un président noir détesté — détesté par eux. On peut donc déceler des signes de colère très nette de ce fait. Ces gens disent qu’on est déjà en guerre, qu’il faut aller acheter des AK-47 et des balles à tête creuse, du matériel pour faire dérailler les trains», déclarait Mark Potok à Raw Story au début de l‘année.

Ce que suggèrent ces événements est plutôt inquiétant: les groupes extrémistes, qui semblent moins actifs à l’occasion de cette élection pourraient être en train de se préparer à passer à la vitesse supérieure en cas de réélection du président.

Plus que la haine des noirs

On imagine généralement que les suprématistes blancs craignent la présidence Obama en raison de la couleur du Président, mais selon Baum, à en croire les données de leur sondage, l’immigration reste une question clé pour les membres du CCC, un point qui de plus en plus les a braqués contre les Démocrates.

Sur les forums de Stormfront, la crainte que le président soit pro-latino et plus particulièrement pro-immigration, est latente. Potok note qu’Obama représente en fait pour bien de ces groupes non pas uniquement un noir ou un «mulâtre», mais le symbole d’une nouvelle «Amérique multiculturelle» (les données du dernier recensement ont confirmé que pour la première fois, les bébés blancs étaient minoritaires chez les nouveaux-nés.)

Si ce que Potok souligne est vrai, il est alors possible que la colère que ressentent ces groupes vis-à-vis du président Obama soit peu de choses en comparaison de la rage qu’ils éprouveront à l’égard des candidats des deux partis d’ici quatre ans.

Des Républicains comme Jeb Bush ont prédit que les hispaniques feraient bientôt la pluie et le beau temps lors des élections présidentielles, ce qui signifie que les candidats des grands partis seront enclins à tempérer leur discours sur les questions comme l’immigration pour flatter les électeurs latinos. Ce jour-là, les suprématistes blancs se retrouveront dépourvus de toute option viable sur l’échiquier politique traditionnel.

Pour l’instant, ils espèrent voir se réaliser leur scénario le plus optimiste, et se préparent pour ce qu’ils estiment être le pire: quatre ans de plus avec Barack Obama à la Maison Blanche.

Keli Goff
Correspondante politique de
The Root

Traduit par David Korn

The Root
The Root (9 articles)
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