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La machine à voter américaine souffre de problèmes de design

Des électeurs votent par anticipation à Denver (Colorado), le 25 octobre 2012. REUTERS/Rick Wilking.

Des électeurs votent par anticipation à Denver (Colorado), le 25 octobre 2012. REUTERS/Rick Wilking.

Défaillances techniques et soupçon de fraude massive? Peut-être, mais pas seulement: le fautif, c'est aussi le mauvais design.

«Peut-on vraiment avoir confiance en nos machines?», s'interrogeait récemment David S. Levine sur Slate.com. Failles sécuritaires des machines à voter (identifiées par exemple en 2006, pour le modèle Diebold, par trois étudiants de l'Université Princeton, ou en 2011 par l'Argonne National Laboratory, une division du Ministère de l'Energie), inquiétudes sur les possibilité de réaliser un audit papier en cas de soupçons dans le cas du «Direct Recording Electronic system» (DRE, qui permet un vote 100% électronique, sans aucune donnée imprimée), soupçons sur l'impartialité d'Hart Intercivic, troisième plus important fabricant de machines à voter du pays, depuis son rachat par HIG et la révélation des liens entre ce fonds d'investissement et Mitt Romney... Les machines à voter ont mauvaise presse, mais il est un problème dont on parle moins, celui de leur design.

La couverture de Time fin octobre 2008, avant l'élection d'Obama

En juillet 2012, le Brennan Center for Justice de la New York University School of Law publiait un document intitulé «Better design, better elections». Cette étude d'une cinquantaine de pages décortiquait la source des anomalies rencontrées par les machines à voter utilisées aux Etats-Unis. Punch-cards, machines électroniques ou dotées d'un scanner optique, toutes ont connu des défaillances.

L'exemple le plus marquant demeure celui du cafouillage de 2000 en Floride, qui vit George Bush l'emporter sur son opposant Al Gore sur décision de la Cour Suprême, malgré les failles reconnues de certaines machines. L'Amérique a régulièrement eu à en découdre avec elles: «Better design, better elections» évoque par exemple les quelque 50 à 60.000 votes perdus à New York en 2010 lors de l'élection du gouverneur.

Les machines à scan optique flambant neuves avaient signalé par erreur des overvotes sur les bulletins, invalidant les voix de ces électeurs. Ironie du sort, les machines neuves avaient été commandées pour remplacer un système plus ancien, soupçonné de favoriser ce type d'anomalie.

«Problèmes de design de premier ordre»

Une erreur technique plutôt alarmante: dans le cadre des actuelles élections présidentielles, Lawrence Norden, Whitney Quesenbery et David C. Kimball arguent que l'utilisation de ces mêmes machines (toujours largement en usage) pourrait multiplier par deux le nombre de votes invalidés.

«Les élections américaines sont entachées par des problèmes de design de premier ordre», précisent en exergue les auteurs. Les membres de ce think tank fustigent la lenteur de l'évolution du design dans le domaine électoral: là où «smartphones et autres tablettes ont convaincu nombre de particuliers et d'entreprises de l'importance du "good design" et de l'usabilité», les machines à voter sont autant de cas patentés de «mauvais design».

L'AIGA, la plus importante association de design aux Etats-Unis, s'est penchée sur le sujet à partir de 2000. Après avoir mis en exergue les failles dans le design des bulletins, l'association a mis au point une liste de suggestions, proposée par le biais du site Design for Democracy, qui peuvent s'appliquer aux bulletins papier —qui peuvent être scannés par des machines—, mais aussi aux machines à voter elles-même.

Taille des caractères, contraste, couleurs...

Une galerie avant-après vient illustrer les solutions de design en question. Mieux vaut, par exemple, opter pour une police de caractère comme Arial, Helvetica, Univers ou Verdana, sans empattement, pour le bulletin papier comme pour l'écran. Si ce dernier est tactile, il faut prévoir large: une police de caractère de 25 points, contre 12 dans le cas de la machine à scan optique.

La taille des caractères indique également une hiérarchisation de l'information. Contrastes, couleurs et ombrés sont eux à utiliser sans restriction: sur les bulletins imprimés comme sur les écrans tactiles, l'information y gagne en clarté. En revanche, les reproductions de photos sont à éviter, car rarement de qualité suffisante, tout comme l'emploi de visuels qui prêteraient à confusion.

La précision peut sembler superflue, mais on se souviendra d'un cas de détournement d'illustration resté célèbre dans l'histoire des Etats-Unis: le candidat républicain Rutherford Hayes a été désigné président en 1876 après l'invalidation des votes démocrates en Louisiane, Caroline du Nord et Floride, où son concurrent Samuel Tilden l'avait emporté en utilisant l'effigie de Lincoln sur ses bulletins de vote, séduisant les nombreux votants illettrés qui croyaient choisir le candidat républicain.

Aberrations physiques

A ces problèmes de texte ou d'illustration viennent s'ajouter certaines aberrations physiques. Un écran unique et trop petit force par exemple l'utilisateur à «scroller» sans fin des pages et des pages d'instructions et de choix de votes (certaines machines récentes s'équipent pour résoudre ce problème de trois écrans LCD qui proposent les options simultanément).

Il n'y a pas de possibilité de zoomer, et les boutons peu signalisés laissent les personnes âgées désemparées. Les machines de type DRE proposent souvent un clavier alphabétique virtuel permettant d'insérer un message ou une annotation personnalisée: une option qui complique encore, pour cette population peu familiarisée avec l'électronique, la maniabilité de la machine à voter.

A l'encontre des préconisations du Help America Vote Act (HAVA) de 2002, les machines ne seraient par ailleurs pas forcément adaptées aux 33 millions d'handicapés que compte le pays. Ecrans inaccessibles car trop hauts ou trop éloignés pour un fauteuil roulant (les Lever machines sont destinées à être utilisées debout), manque de maniabilité, rarissimes boutons en braille... La liste des embûches est longue, et pas sans conséquences: les handicapés pourraient être 20% plus nombreux que les valides à ne pas se déplacer le 6 novembre.

Si l'AIGA ou le Brennan Center for Justice proposent des solutions afin de contrer les défauts de conception des machines à voter, certains Etats préfèrent simplement bouder, par souci de sécurité, le tout-électronique au profit du bon vieux papier. Et d'aucuns préconisent une solution plus radicale: l'éradication pure et simple, à l'instar du Canada ou de l'Irlande, des machines à voter.

Elodie Palasse-Leroux

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