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Six scénarios pour le 6 novembre

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 05.11.2012 à 9 h 12

Bien sûr, Obama ou Romney peuvent remporter une victoire incontestée au plan national et dans le collège électoral. Ou bien...

Rideau fermé avant un meeting d'Obama à Tampa en Floride, le 25 octobre. REUTERS/Kevin Lamarque

Rideau fermé avant un meeting d'Obama à Tampa en Floride, le 25 octobre. REUTERS/Kevin Lamarque

Si dans les jours (ou semaines) qui suivent, vous lisez dans les titres des articles en VO consacrés au duel Obama/Romney les mots tie, misfire, recount, spoiler ou faithless elector, c'est sans doute que quelque chose sera allé de travers. Ces mots désignent en effet autant de scénarios qui peuvent faire dérailler le script de l'avènement du prochain Président entre le vote du 6 novembre et l'investiture du 20 janvier, et qui peuvent même se cumuler! Revue de détails de ces six scénarios: un tranquille, cinq plus hollywoodiens.

1. Une victoire «classique» d'Obama ou Romney

C'est le scénario le moins croustillant mais le plus probable: un des deux candidats, majoritaire dans le vote national, remporte suffisamment d'Etats pour dépasser la barre des 270 grands électeurs sur 538, avec un écart tel dans les Etats décisifs que sa victoire n'est pas contestée. «La probabilité la plus forte est qu'un des deux candidats gagnera à la fois le collège électoral et le vote populaire et mettra fin à notre long marathon de 2012», écrivait (espérait?) le site Politico fin octobre.

Sauf énorme bouleversement, les Républicains sont sûrs de garder les 22 Etats gagnés en 2008 et de faire basculer l'Indiana et un grand électeur supplémentaire dans le Nebraska (le seul Etat, avec le Maine, qui n'attribue pas forcément tous ses grands électeurs au même candidat), soit 191 grands électeurs au total. Obama, lui, devrait conserver 16 Etats gagnés en 2008 et le district de Columbia, soit 201 grands électeurs.

Les onze Etats qui restent, où les candidats se tiennent en moins de cinq points, représentent 146 grands électeurs, soit un éventail de résultats allant de 347-191 pour Obama à 337-201 pour Romney.

Pour Obama, la combinaison gagnante la plus atteignable au vu des sondages passe par le Wisconsin (10), la Pennsylvanie (20), le Michigan (16), l'Iowa (6) et l'Ohio (18). Pour Romney, elle suppose de gagner la Floride (29) et la Caroline du Nord (15), où il est donné en tête, la Virginie (13) et le Colorado (9), où il a été longtemps annoncé devant en octobre, puis enfin, soit le seul Ohio, soit le Wisconsin couplé au Nevada, à l'Iowa (6) ou au New Hampshire (4). Le sort d'un seul Etat, très probablement l'Ohio, pourrait donc faire basculer celui de l'élection d'un camp vers l'autre.

>> A lire: «Comment l'Ohio est devenu le coeur de la campagne»,

2. Attention, candidat spoiler!

Il est possible qu'un des deux candidats perde un ou plusieurs Etats décisifs en raison de la concurrence d'un petit candidat, qu'on appelle alors spoiler candidate. En 2008, si les petits candidats avaient récolté un score cumulé de 1,5% et sans doute coûté la Caroline du Nord à McCain et le Missouri à Obama, ils n'avaient pas changé le résultat final; en revanche, en 2000, les 2,74% de l'écologiste Ralph Nader avaient coûté à Gore la Floride et sans doute le New Hampshire, alors qu'un seul de ces deux Etats lui aurait offert la victoire.

Cette année, Romney paraît le plus menacé par les petits candidats. Ancien gouverneur républicain du Nouveau-Mexique, le candidat libertarien Gary Johnson, qui a suggéré aux électeurs de «gâcher leur vote sur lui», est crédité par les sondages de scores compris entre 2% et 4% dans l'Ohio, l'Iowa, le Colorado, le Nevada ou la Virginie. Une Virginie dont est originaire Virgil Goode, ancien représentant démocrate tourné républicain, investi par le Parti constitutionnaliste et donné à 1% dans l'Etat.

Si Romney perd de peu certains de ces Etats, cela sera peut-être à cause d'eux. Barack Obama paraît lui un peu moins menacé sur sa gauche, avec des postulants comme l'écologiste Jill Stein ou le candidat du Parti de la justice Rocky Anderson.

>> A lire: «Des écologistes aux libertariens, des petits candidats pourraient déstabiliser Obama et Romney»

3. Décompte, recomptes et mécomptes

Pas sûr qu'on sache le nom du vainqueur dans la nuit du 6 au 7 si les résultats sont très serrés, car tous les bulletins n'auront pas été décomptés: en 2008, il avait même fallu quinze jours pour que les médias déclarent McCain vainqueur dans le Missouri, Etat le plus serré de l'élection.

Dans certains swing states, comme le Wisconsin, l'Iowa ou l'Ohio, il est en effet possible de voter par correspondance jusqu'à la veille ou au jour même du scrutin, cachet de la poste faisant foi: en 2008, dans l'Ohio, 20.000 votes par correspondance étaient ainsi arrivés après la fermeture des bureaux.

De plus, certains bulletins peuvent être considérés comme «provisoires», si l'électeur ne figure pas sur la liste de son bureau, s'il avait réclamé un bulletin de vote par correspondance avant de changer d'avis... Là encore, l'Ohio se distingue, avec plus de 200.000 bulletins provisoires en 2008 (3,5% des bulletins [PDF]): la loi donne dix jours après l'élection aux électeurs pour prouver qu'ils ont voté dans les règles, et les bulletins ne sont décomptés qu'après ce délai.

La presse locale a déjà fait part de ses inquiétudes, car le gouverneur de l'Etat a facilité l'obtention de bulletins de vote par correspondance, ce qui pourrait à la fois doper les votes par correspondance tardifs et les bulletins provisoires. En 2004, Kerry avait mis plusieurs heures à reconnaître sa défaite dans l'Etat, et donc sa défaite nationale, car son retard sur Bush était en gros similaire au nombre de bulletins provisoires.

Et dans certains Etats, si le résultat de l'élection est très serré, la loi de l'Etat impose un recompte des voix; un candidat peut aussi en réclamer un. En 2000, il avait fallu cinq semaines de recompte et de procédures en Floride, finalement interrompues par la Cour suprême, pour sacrer Bush. Les Etats doivent normalement avoir terminé leur recompte au plus tard six jours avant la date de rassemblement des grands électeurs, le 17 décembre.

La Cour suprême après la décision Bush v. Gore, en 2000. REUTERS/William Philpott.

4. Deux «vainqueurs», un seul président

Dans le vocabulaire politique américain, on appelle ça une electoral college misfire: un candidat gagne le vote national, un autre le vote du collège électoral, et devient donc président avec moins de voix que son adversaire. Cela s'est produit à quatre reprises, en 1824 (mais il y avait quatre grands candidats et le premier n'avait fait «que» 40%), en 1876, en 1888 et en 2000 (mais uniquement si on part du principe, contesté, que George W. Bush y avait gagné à la régulière en Floride).

Interrogé par le New York Times, un expert électoral, Charlie Cook, a évalué la probabilité de ce scénario à 10 ou 15% cette année; un sondeur démocrate, Stanley B. Greenberg, à une chance sur trois; et le statisticien du quotidien, Nate Silver, à 8% environ lundi 5 novembre. Et s'il se produit, cela sera très probablement en faveur d'Obama, constamment donné vainqueur au sein du collège électoral, mais au coude-à-coude avec Romney dans les sondages nationaux.

Explication: si l'avance du candidat démocrate a fondu depuis 2008 (il l'avait emporté avec plus de sept points d'avance sur McCain), elle a beaucoup moins baissé dans l'Ohio, où les Républicains n'auraient réussi à grignoter que deux points sur lui. Et le vote Romney serait géographiquement plus concentré: selon l'institut Gallup, le républicain écraserait Obama dans le Sud, région la plus peuplée, mais serait derrière dans le Nord-Est, bastion démocrate, et le Midwest et l'Ouest, plus mixtes.

>> A lire: «A quel sondage ou prévision se fier pour suivre les élections américaines?» et «Pourquoi la campagne des présidentielles américaines n'a lieu que dans 15 Etats»

5. Egalité parfaite et cohabitation

C'est le scénario —auquel Nate Silver attribue une probabilité de 0,3%— qui pourrait faire passer Bush-Gore 2000 pour une aimable plaisanterie: Obama rafle tout dans le Nord-Est et le long des Grands Lacs, mais Romney l'emporte dans tout le Sud-Est, le Colorado, le Nevada et l'Iowa. Score final: 269-269, confirmé un mois plus tard par le vote officiel des grands électeurs.

Dans ce cas (qui ne s'est produit qu'en 1800), la Constitution américaine prévoit que c'est la nouvelle Chambre des représentants qui élit le président en janvier, avec un mode de scrutin original: la délégation de chaque Etat dispose d'une voix, ce qui fait que le seul élu du Wyoming, 560.000 habitants, a autant de pouvoir que les 53 de Californie, 38 millions d'habitants. Le vainqueur doit au moins recueillir 26 voix sur 50.

Dans la Chambre des représentants sortante, les Républicains dominaient 33 délégations étatiques, et devraient garder la majorité dans la prochaine. Mais c'est au Sénat, qui devrait rester démocrate de justesse (car on vote aussi mardi pour renouveler une partie des sénateurs), qu'appartiendrait la tâche d'élire le vice-président de Romney, avec une voix par sénateur: l'élu s'appellerait donc sans doute... Joe Biden.

>> A voir: les combinaisons des 11 swing states qui provoqueraient une égalité au collège électoral

6. Le lâchage d'un «électeur infidèle»

Imaginons —même si ce scénario est improbable— qu'Obama perde le vote national mais gagne le Michigan, la Pennsylvanie, le Nevada, le Wisconsin, la Virginie et le New Hampshire, et perde les autres swing states: il atteindrait alors pile 270 grands électeurs. Idem si Romney gagne la Caroline du Nord, la Virginie, la Floride, l'Ohio et le New Hampshire.

Seraient-ils alors sûrs d'être d'élus? Uniquement si aucun grand électeur ne les «lâche» le 17 décembre pour basculer en faveur de l'adversaire. Par le passé, il est arrivé qu'un grand électeur ne vote pas pour «son» candidat, sans jamais que cela n'affecte le résultat de l'élection. Mais selon le professeur de sciences politiques Robert W. Alexander, auteur d'une étude sur les grands électeurs, de véritables campagnes de lobbying et de pression ont lieu pendant un mois à destination des grands électeurs, qui hésitent parfois sur leur vote.

Jean-Marie Pottier

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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