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Imaginons: Romney est élu

Lauric Henneton, mis à jour le 30.10.2013 à 17 h 37

Même vainqueur, le candidat républicain pourrait avoir à faire face à une opposition féroce d'un Sénat resté aux mains des Démocrates, notamment sur la politique étrangère et les nominations de juges.

Mitt Romney en campagne dans l'Ohio, le 10 octobre 2012. REUTERS/Shannon Stapleton.

Mitt Romney en campagne dans l'Ohio, le 10 octobre 2012. REUTERS/Shannon Stapleton.

Lauric Henneton est maître de conférences à l’Université de Versailles-Saint-Quentin et vient de publier chez Flammarion une Histoire religieuse des Etats-Unis.

Un mois est une éternité en politique. Début octobre, les sondages semblaient promettre à Barack Obama une réélection assez facile face à un adversaire inepte, gaffeur et déconnecté —et ce malgré le déficit d’enthousiasme que suscite sa réélection, bien loin de l’atmosphère de 2008.

La tentation pour les Démocrates était alors de céder aux sirènes du triomphalisme alors que les Républicains s’employaient, à contre-courant, à mobiliser leurs troupes dans les swing states. C’était sans compter sur la débâcle du premier débat et un écart de plus en plus réduit dans les sondages, un scénario qui paraissait théoriquement possible mais franchement improbable.

Alors que l’échéance approche, on annonce que le scrutin peut se jouer à quelques voix près dans un état-clé: d’après les simulations rendues possibles par les outils du New York Times et de RealClearPolitics, Obama peut se permettre de perdre trois gros Etats de la côte Est qu’il avait remportés en 2008 (la Virginie, la Caroline du Nord et la Floride) ainsi que le Colorado, où il est au coude-à-coude avec Romney, à condition, premièrement, de remporter l’Ohio; et deuxièmement, soit de gagner le Nevada, l'Iowa et le New Hampshire, soit le Wisconsin et au moins un des trois Etats précédemment cités.

Dans ces cinq Etats, la moyenne des sondages le donne actuellement devant Romney. Pour que ce dernier l’emporte, il lui faut donc confirmer des sondages relativement bons dans une série d'Etats (Floride, Virginie, Colorado, Caroline du Nord) et renverser la tendance, soit dans plusieurs petits Etats penchant vers Obama, soit dans le seul Ohio, où la victoire se jouera comté par comté.

Modéré, pragmatique et assez atypique

Cependant, malgré l’avalanche médiatique, le candidat républicain, qu’on avait un peu vite enterré, reste une énigme, un caméléon politique plus complexe que la campagne ne le laisse voir. A quoi pourrait ressembler une «présidence Romney»? Est-elle sérieusement envisageable?

Si l’on fait abstraction du prisme déformant que constitue une campagne électorale, Mitt Romney apparait plutôt comme un républicain modéré, pragmatique et assez atypique dans un parti de plus en plus radicalisé. Ce n’est pas un professionnel de la politique et il conserve une bonne image dans l’opinion en matière économique: son passé de businessman lui donne un certain crédit pour s’attaquer au déficit.

Par ailleurs, Romney apparait comme un modéré face à ses anciens rivaux républicains, comme Rick Santorum, ou au miroir de son colistier, Paul Ryan. Le choix du colistier, éminemment stratégique, sert à compléter un profil en élargissant le spectre, à combler une lacune, à rassurer une partie de la base. Le choix de Paul Ryan devait donc rassurer la droite du parti républicain, tout en neutralisant la carte catholique que les démocrates jouaient avec Joe Biden.

Romney est aussi l’antithèse de la caricature républicaine, sudiste et évangélique, à la Rick Perry: ancien gouverneur du Massachusetts, Etat démocrate par excellence, mormon donc en marge de l’Amérique religieuse traditionnelle, et parlant très bien le français, ce qui fut reproché à John Kerry en 2004.

Il était favorable au droit à l’avortement lors de son élection comme gouverneur du Massachusetts en 2002, et c’est pendant son mandat que le mariage entre homosexuels y fut légalisé. C’est également lui qui mit en place un système de santé surnommé «Romneycare», dont l’«Obamacare» s’est inspiré.

Les grands enjeux d’une présidence Romney

Pourtant, s’il est élu, il promet d’abandonner cet «Obamacare», mesure phare du mandat de Barack Obama, tout juste approuvée par la Cour suprême en juin dernier. D’où l’importance capitale des candidats qu’un président Romney pourrait proposer pour y siéger.

Pour l’instant, la Cour suprême penche plutôt du côté conservateur (sans forcément y tomber, comme l'a prouvé le vote décisif de l'un d'entre eux, le président John Roberts, en faveur d'Obamacare en juin), mais l’ajout d’un ou deux juges opposés au droit à l’avortement pourrait signifier un retour sur l’arrêt Roe v. Wade de 1973, qui garantit ce droit. C’est ce que souhaitent et promettent les conservateurs sociaux depuis les années 1970, mais ça n’est jamais arrivé, malgré vingt ans de présidence républicaine entre 1980 et 2008.

En 1987, la candidature à la Cour suprême de Robert Bork, proposée par Ronald Reagan, avait été vigoureusement rejetée par le Sénat, et notamment par Ted Kennedy. Ce qui montre bien l’importance du troisième pouvoir: le Congrès, et particulièrement le Sénat, qui approuve (ou pas) les nouveaux juges à la Cour suprême. Or, le Sénat devrait rester à majorité démocrate, selon toute vraisemblance. Dans un climat de polarisation exacerbée, il semble hautement improbable qu’un Sénat démocrate laisse passer un autre Robert Bork.

C’est également le Sénat qui ratifie (ou pas) les traités internationaux. Or, en matière de politique étrangère, on table plus sur la continuité avec le mandat d’Obama que sur une rupture nette, malgré les néoconservateurs qui gravitent autour de Romney. Il semblerait donc que la politique d’un président Romney se distingue surtout en matière économique et fiscale plutôt que sociétale et diplomatique, notamment grâce au contrepouvoir sénatorial.

Les Démocrates au Sénat comme les Républicains à la Chambre?

Pourtant, là encore, on peut s’attendre à une opposition systématique des sénateurs démocrates à des coupes budgétaires drastiques comme celles préconisées par Paul Ryan, au nom de la justice sociale. Difficile d’imaginer un Sénat démocrate se résoudre à détricoter un «Obamacare» si emblématique pour lui. La majorité démocrate au Sénat, sous la houlette de Harry Reid –un autre mormon– jouerait le rôle de la majorité républicaine à la Chambre depuis 2010.

Dans cette perspective, la marge de manœuvre d’un Président Romney, même avec une Chambre des représentants toujours républicaine, comme cela semble acquis, serait faible. La paralysie du pouvoir législatif, sur fond d’amertume partisane, n’aurait pour conséquence que d’ajouter au discrédit historique du Congrès dans l’opinion. Et si Obama l’emporte, il sera très probablement confronté à la même situation, celle qu’il connaît depuis 2010.

Ce qui pourrait encore plus empoisonner la vie politique américaine? Un scénario comparable à celui de l’an 2000, avec Romney majoritaire en voix mais Obama qui l’emporte au nombre des grands électeurs, accusé comme George W. Bush l’avait été d’avoir «volé l’élection». A moins que ce soit là le seul facteur qui permette une convergence vers le centre, des compromis, un travail «bipartisan» et un déblocage des institutions.

Lauric Henneton

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