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La (non-)bataille pour les Juifs de Floride

David Weigel, mis à jour le 29.10.2012 à 13 h 55

Les Républicains voulaient y remonter à bloc les électeurs juifs en colère envers Barack Obama, et les Démocrates en général, mais cette campagne a fait long feu.

Une publicité anti-Obama en Floride (American Principles).

Une publicité anti-Obama en Floride (American Principles).

Juste avant d’atterrir à l’aéroport de Fort Lauderdale (Floride), en regardant par le hublot sur la droite, on aperçoit les premiers panneaux «On ne laisse pas ses amis se faire atomiser. ARRÊTEZ OBAMA.» On y voit une carte d’Israël, colorée en bleu et blanc et ornée d’une étoile de David, frappée par un missile balistique intercontinental. Sur la I-95, la route qui mène au cœur du bastion juif du sud de la Floride, se dressent d’autres panneaux dans les mêmes couleurs criardes montrant le président faisant une courbette à un prince saoudien.

Ces affiches sont financées par le comité d'action politique (PAC) American Principles. L’une d’entre elles, publiée en tête d’un d'un effrayant article du New York Times de la semaine dernière, sert à illustrer les «messages véhéments» qui s’affichent dans les swing states.

C’est également une bonne illustration de la manière dont tout le bruit de cette campagne couvre le message. Le PAC a déclaré n’avoir reçu que 126.000 dollars de fonds dont il a versé la plus grande partie à CBS Outdoor, l’entreprise qui lui loue les supports d’affichage. Les mails envoyés à son adresse officielle reviennent; les appels téléphoniques à ses bureaux tombent sur une boîte vocale pleine.

La campagne visant à remonter les Juifs inquiets contre les démocrates de Barack Obama pourrait faire long feu. Après de si grands espoirs!

Les relations du président avec Benyamin Netanyahou ne sont qu’une longue série de péripéties grotesques et d’insultes involontaires dignes d’un film d’Adam Sandler. En juillet, un sondage Gallup accordait à Obama une maigre avance de 64-29 parmi les électeurs juifs.

C'était, comme le comme le souligna Newsmax, journal basé à Palm Beach, le pire score démocrate depuis Michael Dukakis. Un tel résultat pourrait signifier des dizaines de milliers de voix en moins pour Obama en Floride, en Pennsylvanie, dans l’Ohio et le Nevada.

Mais cela n’a pas duré. Un autre sondage Gallup mené à la mi-septembre et que s'est procuré Buzzfeed donnait au président une avance de 70% contre 25% chez les électeurs juifs. C’est à peu de choses près le score qu’il avait obtenu en 2008.

Lors du dernier débat présidentiel, Mitt Romney n’a mentionné Israël qu’après que le président l’a fait et a alors déclaré: «Je crois que la tension qui a existé entre Israël et les États-Unis était très malheureuse.» En général, il a davantage survolé le sujet que lors de précédents discours de politique étrangère.

«Je me suis dit: "Wow, il doit être bien sûr de remporter la Floride", s’étonne Ana Navarro, stratège républicaine de Miami. Il a éludé une grande partie du dossier Israël. Il a complètement éludé Cuba.» Elle évoque une autre campagne d’affichage, par la Republican Jewish Coalition, mieux financée, qui sur toute la période des élections a dépensé au moins 4,5 millions de dollars en publicités montrant des électeurs d’Obama soi-disant déçus sur des affiches exhibant des jeux de mots bêtas. «Je ne crois pas que ces panneaux "OBAMA? OY VEY!" ["Oh non!" en yiddish, NDLR] aient convaincu beaucoup de gens», déplore Navarro.

L'argument Yad Vashem

Les démocrates —qui, soyons justes, jouent à ce petit jeu depuis des années— avancent qu’Obama avait gagné d’avance dans le domaine et qu’il a profité du débat pour enfoncer le clou.

L’atout de Romney sur la question d’Israël était qu’Obama ne s’y était pas rendu pendant sa tournée au Moyen-Orient, et que les Israéliens l’avaient bien remarqué. «Je suis allé à Yad Vashem, qui est là-bas le musée de l’Holocauste, pour me rappeler la nature du mal et la raison pour laquelle notre lien avec Israël ne sera jamais rompu, a rétorqué le président. Et je suis allé aux villes frontalières [sic] de Sdérot, qui avaient reçu des déluges de missiles du Hamas.» Il a évoqué les exercices militaires communs des deux pays et le système de défense du Dôme de fer, et ce fut tout.

«Parler de Yad Vashem, cela résonne chez les électeurs juifs, surtout quand il le prononce correctement, explique l’ancien membre de la Chambre Robert Wexler, représentant surmené d’Obama en charge du dossier Israël. Cela résonne aussi quand il explique pourquoi il s’est alors senti motivé à dépenser de l’argent pour le Dôme de fer.»

Le démocrate Ted Deutch, qui occupe aujourd’hui à la Chambre l’ancien siège de Wexler, parle déjà de la campagne «Bazardons Obama» au passé:

«D’immenses sommes d’argent ont été dépensées par les super-PAC, par Sheldon Adelson et par des groupes non-officiels, surtout dans le sud de la Floride, pour tenter de présenter le passif du président envers Israël sous un jour trompeur.»

Dans la 22e circonscription, un dossier sans enjeu

On a une meilleure vision de cette bataille pour les Juifs de Floride depuis la nouvelle 22e circonscription pour le Congrès; c’est un ensemble de petites villes et de banlieues qui s’étire de la zone de Palm Beach au sud jusqu’à Fort Lauderdale et qu’il faut 60 minutes pour parcourir. Elle est représentée depuis deux ans par Allen West, et ce depuis qu’il a humilié l’élu démocrate juif sortant Ron Klein, lors de la vague du Tea Party.

Puis l’État a légèrement modifié la carte électorale et déplacé certaines banlieues conservatrices dans d’autres circonscriptions. La nouvelle 22e circonscription a donné 57% de ses voix à Obama en 2008. West a bondi sur la 18e circonscription, qui regorge de conservateurs se donnant le plus grand mal pour claironner leur adoration envers leur nouveau représentant au Congrès.

Cette situation oblige les électeurs de la 22e à choisir entre la démocrate Lois Frankel et le républicain Adam Hasner. Les deux sont juifs, les deux nés à New York.

Hasner est arrivé en Floride avec sa famille en 1975; Frankel en 1974. La démocrate, âgée de 64 ans, a été élue maire de West Palm Beach après avoir mené la délégation amoindrie du parti à la Chambre des représentants de son État. Hanser, 42 ans, a aidé Marco Rubio à gérer la majorité républicaine qui prenait de l’ampleur. Elle a passé la moitié du temps à faie campagne contre West; lui à faire campagne pour le Sénat américain. Aujourd’hui ils s’affrontent dans une bataille où le dossier Israël est sans enjeu et où les démocrates ont tout l’avantage.

Lors d’un forum organisé avec des électeurs juifs la semaine dernière, Hasner a quand même tenté le coup. «J’ai été l’un des premiers du pays à dire: “Plus d’argent pour une autorité palestinienne dirigée par le Hamas”, a-t-il asséné. "Plus d’argent pour une Égypte dirigée par les Frères musulmans”.» Et quand «la Convention nationale du parti démocrate a décidé que Jérusalem ne serait plus la capitale d’Israël, j’ai demandé à Lois Frankel de se joindre à moi pour reconnaître qu’il s’agissait d’une question bipartisane. Elle a gardé le silence.»

Frankel, qui n’a jamais perdu son accent new-yorkais, a préféré en rire. «M. Hasner, ça me fait mal de l’admettre, a-t-elle répliqué, mais je soutenais Israël bien avant votre naissance.»

«Israël n'est pas un sujet partisan»

C’est une esquive, et ça a l’air de marcher. Frankel en est tellement fière qu’elle me la ressert quand je la rejoins lors d’une tournée de West Palm Beach. Ce n’est que le haut du panier de la circonscription, mais l’endroit est peuplé à un point effarant de gens qui appellent «Lois!» par son prénom et lui demandent si elle a déjà gagné.

La bibliothèque municipale, construite pendant son mandat, est ornée de ses propres peintures abstraites. Elle pose souvent la main sur mon épaule et me montre un tas de choses «fantastiques»—la salle informatique, les nouveaux restaurants du centre-ville, le parc où était l’ancienne bibliothèque, le bar à vin de son fils. Elle m’explique tout à trac qu’elle va gagner les zones de la circonscription hors de West Palm Beach grâce à ses spots télévisés et que la question d’Israël n’est pas un enjeu.

«Si vous regardez au Congrès, ce n’est pas un sujet partisan, dit-elle. «Regardez l'AIPAC, ils ne sont pas partisans. Nous ne rendons pas service à Israël en le transformant en un sujet partisan. Et je ne vais pas l’utiliser pour en tirer profit pour mon parti. Je dis qu’Adam Hasner est un grand supporter d’Israël, et moi aussi je suis une grande supportrice d’Israël.»

Lors d’un court entretien, lorsque je l’interroge sur Israël, Hasner botte en touche. «Je ne crois pas que le vote juif soit atypique, dit-il. Je crois que le président Obama a perdu des soutiens dans toutes les strates. Je crois que les électeurs juifs sont en train de réévaluer leur soutien en se basant sur une multitude de domaines, notamment sur l’économie.»

Dans le dernier spot de campagne de Hasner, une femme annonce aux électeurs que Frankel a dépensé 13.000 dollars pour refaire une salle de bain, avant de tirer la chasse d'eau des toilettes sur lesquelles elle est assise. «Quand faut y aller, assène-t-elle, faut y aller.» Pas franchement un missile nucléaire pointé sur Tel Aviv.

David Weigel

Traduit par Bérengère Viennot

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