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USA 2012: Comment l'Ohio est devenu le coeur de la campagne

Cécile Dehesdin et Jean-Marie Pottier, mis à jour le 24.10.2012 à 19 h 14

Cet Etat qui vote comme l'Amérique depuis 1964 fera probablement basculer la Maison Blanche dans un camp ou l'autre. Et l'Ohio est aussi devenu le terrain privilégié des polémiques électorales et des débats sur le redressement économique du pays.

Mitt Romney dans un meeting au Lake Erie College, à Painesville, dans l'Ohio, le 14 septembre 2012. REUTERS/Jim Young

Mitt Romney dans un meeting au Lake Erie College, à Painesville, dans l'Ohio, le 14 septembre 2012. REUTERS/Jim Young

Contrairement à la Californie, à New York, au Texas ou à la Floride, l'Ohio n'inspire sans doute pas grand-chose au grand public français, mais se retrouve pourtant une nouvelle fois au coeur de la campagne électorale américaine.

Comme si celle-ci se concentrait entièrement sur les 12 millions d'habitants du Buckeye State, «l'Etat aux marronniers», et sur le suspense autour du candidat qui remportera leurs 18 grands électeurs: les sondages y accordent en moyenne moins de deux points d'avance à Barack Obama, certains donnant un écart plus important, d'autre le plaçant à égalité avec Mitt Romney.

Explication en quatre points de ce qui rend l'Ohio si spécial.

1. L'Etat vraiment décisif

Dans chaque présidentielle américaine, il y a un Etat-pivot –les spécialistes américains de la carte électorale parlent de tipping-point state, celui qui, quand on «range» les Etats du plus démocrate au plus républicain, permet aux deux candidats d’atteindre ou de dépasser la majorité absolue des 538 grands électeurs; celui donc sans lequel il est impossible de gagner l’élection.

En 2000, c’était la Floride, ses «bulletins papillon» et ses quelques centaines de voix d’écart qui avaient sacré George W. Bush. En 2004, c’était déjà l’Ohio, lors d’une nuit électorale à suspense où John Kerry avait espéré l'emporter grâce aux «votes provisoires» avant de reconnaître sa défaite. Et en 2008 –mais personne ne s’en était rendu compte au vu de l’écart final–, c'était sans doute le Colorado, selon le statisticien du New York Times Nate Silver.

Cette année, donc, retour à l’Ohio qui, selon le même Nate Silver, a près d’une chance sur deux d’être l’Etat-pivot, ce que permet de comprendre assez facilement un examen de la situation mathématique des deux candidats.

Actuellement, Obama compte 201 grands électeurs «sûrs», selon le site RealClearPolitics. La Pennsylvanie et le Michigan, où il compte une avance substantielle (et où une défaite de sa part indiquerait sans doute une débâcle sur l’ensemble des swing states), l’amèneraient à 237. Viennent ensuite le Nevada, et son importante population hispanique, et le Wisconsin, qui n’a pas voté républicain à la présidentielle depuis 1984, qui l’amèneraient à 253.

Puis l’Iowa et le New Hampshire, où Obama est donné devant mais qui sont trop petits (et ont donc trop peu de grands électeurs) pour emporter la décision; et la Virginie, la Floride et le Colorado, où Romney est donné en avance. Reste donc l’Ohio comme voie la plus sûre vers la victoire démocrate.

Une carte de la situation au sein du collège électoral sans l'Ohio, fondée sur les sondages de RealClearPolitics et réalisée avec l'outil 270ToWin. Cliquez ici pour visionner la carte en grand.

La même chose vaut pour Romney, crédité de 206 grands électeurs «sûrs». Les trois swing states les plus gagnables pour lui, qui sont donc la Floride, le Colorado et la Virginie, l’amèneraient à 257. Et comme pour Obama, parmi les Etats qui restent, le moyen le plus rapide et le plus atteignable de passer les 270 est l’Ohio.

Bien sûr, les deux candidats disposent de plans de secours: Obama peut perdre l’Ohio mais gagner la Virginie et le Colorado, Romney perdre l’Ohio mais gagner le Wisconsin et le Nevada... Mais l’équilibre actuel des forces fait que ces scénarios-ci sont beaucoup moins probables.

2. L’Etat qui vote comme les Etats-Unis

Même si l’Ohio n’était pas l’Etat le plus capable de faire basculer le collège électoral en faveur d'Obama ou Romney cette année, il resterait symbolique, puisque c’est le principal Bellwether State, ou Etat-baromètre. Il est le seul à avoir systématiquement voté pour le vainqueur depuis 1964, d’où le dicton: «As goes Ohio, so goes the Nation.»

Ce qui veut dire, expliquait fin septembre un ancien responsable de la sécurité intérieure sous Bush, que «si un candidat ne peut pas remporter l’Ohio –et plus particulièrement un candidat qui a une stratégie lui permettant une très faible marge d’erreur [comme Romney, NDLR]la probabilité que ce candidat remporte assez des autres cinq à neuf swing states ne sont pas élevées».

Les candidats en sont plus que conscients. Le tandem Obama-Biden est passé dans l’Ohio 11 fois ces trente derniers jours (plus trois visites pour Michelle Obama seule), contre 21 fois pour Romney-Ryan, d’après cette carte du Washington Post qui traque les déplacements de campagne.

Depuis juin dernier, l’Ohio est le deuxième Etat le plus parcouru par les candidats, avec 89 visites au total (derrière les 98 visites en Floride, autre swing state aux nombreux grands électeurs). Les Républicains y sont allés 46 fois au total, contre 43 pour les Démocrates.

3. L’Etat de toutes les polémiques

Probablement en partie à cause de son statut si important dans la course à la présidentielle, l’Ohio a enchaîné les polémiques électorales ces dernières semaines.

Dernière en date, celle, relayée par un article de Forbes, sur les liens de la famille Romney avec une entreprise de machines à voter et le fonds d'investissement qui la détient. Hart Intercivic fournit un système de vote au Texas, à l’Oklahoma, à Hawaii, au Colorado et donc à l’Ohio –et ce alors qu'en 2007, une étude réalisée à la demande de celle qui était alors la secrétaire d'Etat démocrate de l'Etat, Jennifer Brunner, avait conclu que le système était facile à trafiquer et qu’Hart ne répondait à aucune des douze meilleures pratiques pour un système plus sécurisé.

Or, des membres du conseil d’administration de l’entreprise ont donné de l’argent à la campagne de Romney, tandis que le fonds d’investissement qui la soutient, HIG Capital, est un gros collecteur de fonds pour le candidat républicain. HIG Capital a annoncé son investissement dans Hart Intercivic le 6 juillet 2011, précise le site Salon, soit un mois après l’entrée officielle en campagne de Mitt Romney, et plusieurs de ses directeurs sont des anciens de Bain Capital, le fonds d’investissement fondé par le candidat républicain, qui l'a quitté à la fin des années 1990.

Sans compter que HIG Capital partagerait, selon plusieurs médias, des intérêts économiques avec Solamere Capital, le fonds dirigé par un des fils Romney, Tagg... Bref, tout pour faire une polémique digne de la Floride 2000 en cas de résultat serré le 6 novembre.

Avant cette polémique sur le décompte des votes, il y avait eu celle sur la possibilité même de voter par anticipation: les élus républicains de l'Ohio voulaient éliminer, sauf pour les militaires, la possibilité de voter le week-end avant l’élection, bien pratique aux Etats-Unis, où l’élection a lieu un mardi et n’est pas un jour férié. Leurs opposants démocrates avaient rétorqué que comme par hasard, en 2008, les Eglises noires et hispaniques avaient mobilisé un grand nombre de leurs fidèles pour aller voter le dimanche avant l’élection.

Après une bataille judiciaire, la Cour suprême fédérale a finalement confirmé mi-octobre la décision d’une cour d’appel qui avait estimé que le vote par anticipation devait être proposé de la même manière à tous les citoyens s’il était proposé aux militaires, d’autant que le système avait fonctionné sans problème dans le passé.

A signaler enfin deux polémiques plus mineures de ces derniers jours. Après deux semaines de débat, une entreprise de publicité a fini par accepter de retirer des affiches géantes, financées anonymement, prévenant que «la fraude électorale est un crime», uniquement collées dans des quartiers afro-américains. Une tentative d’intimidation, d’après un syndicat local.

Et la commission électorale d’un comté du nord de l’Etat, gérée par des Républicains, a envoyé des informations erronées à plusieurs quartiers, avec une mauvaise date pour l’élection et une mauvaise adresse pour le bureau de vote. Elle a ensuite assuré que c’était une erreur et que la bonne version serait rapidement envoyée.

4. Un Etat symbole de la gestion de la crise

«La nuit dernière, le gouverneur Romney vous a regardé droit dans les yeux, m’a regardé dans les yeux et a essayé de prétendre qu’il n’avait jamais dit "Laissons Detroit faire faillite". […] Mais les gens n’oublient pas. Les gens de Dayton n’oublient pas. Les gens de l’Ohio n’oublient pas. […] Si Mitt Romney avait été président quand l’industrie automobile était au bord de l’effondrement, nous n’aurions peut-être plus d’industrie automobile aujourd’hui. […] Et vous savez à quel point c’est important pour l’Ohio.»

C’est ce que déclarait Barack Obama au lendemain du troisième et dernier débat, quelques jours après avoir diffusé un clip de campagne mettant en scène des travailleurs licenciés et se terminant par l'inscription «Mitt Romney — Not one of us» sur fond de carte de l'Ohio.

Le président des Etats-Unis entend faire de l’Ohio un Etat-symbole des politiques économiques menées pendant son mandat, du plan de relance au sauvetage de General Motors et Chrysler –derrière le Michigan, l’Ohio est le deuxième Etat américain en ce qui concerne la production automobile, et est aussi connu pour ses industries minières.

Et l’Ohio fait effectivement partie des Etats qui se redressent économiquement: supérieur au taux national au plus fort de la crise, le taux de chômage y est aujourd'hui inférieur de près d'un point, à 7%.

Dans une longue enquête publiée par le New York Times début septembre, John Kasich, le gouverneur républicain de l'Etat depuis 2010, niait l'influence de la politique économique de l'administration Obama sur ce redressement, et en attribuait le mérite à ses politiques pro-entreprises et ses relations avec les patrons. Au point, comme l'ont noté certains journalistes, de parfois contredire le discours plus pessimiste de Romney.

Cécile Dehesdin et Jean-Marie Pottier

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