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Dernier débat: pas besoin pour Romney d'être belliqueux

John Dickerson, mis à jour le 23.10.2012 à 17 h 09

Obama a remporté la bataille, mais le candidat républicain se voit déjà gagner la guerre, et a dragué les électeurs indécis des Swing States pendant toute la soirée.

Mitt Romney lors du dernier débat avec Barack Obama, le 22 octobre 2012. REUTERS

Mitt Romney lors du dernier débat avec Barack Obama, le 22 octobre 2012. REUTERS

Mitt Romney s’est lancé dans une fusillade avec pour seule arme un couteau. A beurre. Lors du troisième et dernier débat présidentiel, centré sur la sécurité nationale et la politique étrangère, le challenger républicain semblait décidé à respecter le serment d’Hippocrate: surtout ne faire de mal à personne.

Et cela a donné une discussion principalement passive, souvent très consensuelle, avec son rival le commandant en chef. Le président Obama, en revanche, était offensif, a plusieurs fois traité Romney d’irresponsable et correspondait tout à fait au portrait du politicien qui se pense à la traîne dans les sondages.

Un étudiant ou un commandant en chef?

Le président Obama a remporté le troisième débat, en verbalisant ses politiques avec plus de force, en offrant davantage de détails et un exposé cohérent de sa politique étrangère. Romney a généralement étalé des platitudes et ses arguments dans un style parfois hésitant.

Dans le domaine de la politique étrangère, Romney ressemblait par moments à un étudiant qui essaie de montrer qu’il a bien bachoté, débitant à toute vitesse des noms de pays et les points importants qu’il venait de mémoriser. Au final, la question n’est pas tant de savoir qui a gagné le débat sur la politique étrangère que de voir si Romney a réussi à se présenter comme un commandant en chef plausible.

Les électeurs le choisiront en se fondant sur sa capacité à gérer l’économie, ce qui signifie qu’il n’a pas besoin d’être aussi compétent sur une question secondaire, comme la politique étrangère. Il faut juste qu’il soit acceptable.

Qu’est-ce que cela veut dire, acceptable? Pour Romney, cela signifie probablement de ne pas commettre de bourde (et il n’y a pas eu de grosse gaffe). Le pays va désormais se remettre à parler de l’économie, le sujet qu’il veut, lui, aborder.

Pas irresponsable

Les sondages effectués à chaud étaient mitigés. CBS a interrogé des électeurs indécis qui ont désigné Obama comme vainqueur de la soirée, 53% à 23%. L’enquête effectuée par CNN auprès d’électeurs inscrits a donné un petit avantage à Obama, avec 48% à 40%. Si Obama a traité Romney d’irresponsable plusieurs fois, l’ancien gouverneur du Massachusetts n’a rien semblé dire ou faire pour le mériter.

Après le premier débat, les stratèges de campagne de Romney avaient expliqué que les électeurs n’avaient peut-être pas suivi les détails du programme de leur candidat, mais qu’ils avaient apprécié qu’il en ait. Lors du troisième débat, Romney espérait que ses déclaration vagues mais assurées n’effraieraient pas les électeurs indécis, même si elles devaient lui coûter les adeptes du [think tank] Council on Foreign Relations.

Et il n’a pas pris de risques en montant un argumentaire sérieux et viable à charge pour le président. Dans le sondage de CBS, 49% des personnes interrogées ont déclaré qu’on pouvait faire confiance à Romney en cas de crise internationale. Ce n’est que quelques points de plus que dans les enquêtes menées avant le débat. Si Romney devient plus plausible, ce chiffre laisse entendre que ce n’est pas de beaucoup.

Homme de politique intérieure

Lors de l’une des nombreuses incursions du débat dans la politique intérieure, quand Romney arrivait à ne pas parler de politique étrangère, on aurait dit que, soudain, quelqu’un avait actionné un interrupteur. Il redevenait sûr de lui.

Il a abandonné si radicalement le style agressif et inquisiteur du deuxième débat qui lui avait attiré des ennuis face au président sur le sujet de la Lybie qu’il était difficile d’imaginer que c’était les mêmes candidats. Les questions introductives du modérateur, Bob Schieffer, étaient elles-mêmes plus épineuses qu’aucune de celles de Romney.

«M’attaquer ne constitue pas un programme»

Obama a même pu utiliser la Libye pour illustrer son approche de la politique internationale, qui, selon lui, a montré ce que l’on peut accomplir quand on s’occupe de ses alliés:

«Moi et les Américains nous avons organisé et pris la tête d’une coalition internationale qui s’est assurée que nous pouvions, sans envoyer de troupes sur le terrain et en dépensant moins que ce que nous coûtaient deux semaines en Irak, libérer un pays sous le joug d’une dictature depuis 40 ans

Tel un boxeur étreignant son adversaire pour mieux gagner du temps, Romney a manifesté son accord avec Obama sur la Syrie, les sanctions contre l’Iran, pour défendre Israël, sur l’Afghanistan et sur l’éviction d’Hosni Moubarak.

Pour parer les attaques d’Obama, il a utilisé une expression toute faite et générique qui visait les électeurs indécis: «M’attaquer ne constitue pas un programme» (l’argument de Romney contre la politique intérieure d’Obama est qu’il n’a pas non plus dans ce domaine de programme pour un deuxième mandat).

Attention aux électrices

Romney n’allait sûrement pas dire quoi que ce soit qui puisse faire penser aux femmes des banlieues américaines, ce bloc d’électrices-clé, qu’il allait s’engager dans une quelconque guerre. «Nous ne pouvons pas nous sortir de ce bazar en tuant tout le monde», a-t-il sermonné en évoquant le Moyen-Orient.

Il a parlé d’alliances, de soutenir l’aide étrangère et d’œuvrer à la promotion de la démocratie. Lorsqu’il a évoqué la politique intérieure –en prétextant que l’Amérique ne pouvait être forte à l’international que si son économie était solide– Romney a mis l’accent sur sa volonté de travailler avec les deux partis et a rappelé sa collaboration avec les démocrates dans le Massachusetts.

Il y est revenu plusieurs fois, dans le but évident de séduire les femmes des Swing States, qui approuvent son désir de travailler de façon bipartisane.

«Les Républicains et les Démocrates se sont accordés sur une base bipartisane pour mettre en place des principes d’éducation ayant pour but d’avoir d’excellents enseignants dans les classes» a souligné Romney.

Bipartisme et éducation: les deux mamelles de l’électoralisme visant les femmes. Les deux candidats ont mentionné une plus grande liberté pour les femmes au Moyen-Orient à plusieurs reprises.

Romney traité comme un bleu

Le fait que Romney n’ait pas commis d’ostensible gaffe ne signifie pas qu’Obama ne lui ait pas de temps en temps tenu la dragée haute. Le président a traité Romney comme un bleu en faisant des apartés moqueurs.

«Les années 1980 ont appelé, elles veulent qu’on leur rende leur politique étrangère», a asséné Obama en tournant en dérision la position antirusse de Romney.

Quand ce dernier a suggéré de construire davantage de bateaux, le président l’a ridiculisé:

«Vous avez parlé de la marine, par exemple, et dit que nous avions moins de navires qu’en 1916. Eh bien, Monsieur le Gouverneur, nous avons aussi moins de chevaux et de baïonnettes, parce que la nature de notre armée a changé. Nous avons ces choses que l’on appelle porte-avions, sur lesquelles les avions se posent. Nous avons ces bateaux qui vont sous l’eau, les sous-marins nucléaires

C’est un thème récurrent; le message était que Romney est un novice et une marionnette:

«J’ai conscience que vous n’avez jamais été en position d’exercer réellement une politique étrangère –mais à chaque fois que vous avez émis une opinion, vous vous êtes trompé

Pas de quartiers sur l’automobile

La politique intérieure a également joué un rôle important dans le cadre du débat sur le plan de sauvetage de l’industrie automobile. Plusieurs fois pendant le débat, Romney a décidé de ne pas répondre aux revendications d’Obama. Il a simplement laissé filer les arguments.

Après qu’Obama s’est lancé dans une longue tirade, Romney a essayé de se faire entendre. Quand Scheiffer lui a rétorqué qu’il avait eu l’occasion de s’exprimer, Romney, qu’on a déjà vu passer outre d’autres modérateurs, a répondu:

«Eh bien c’est sans doute vrai.»

En revanche, quand il s’est agi du plan de sauvetage de l’industrie automobile, Romney s’est vigoureusement défendu de vouloir laisser le secteur faire faillite.

Les partisans adorent ça, mais quid des électeurs indécis? Et de ceux qui étaient pour Obama en 2008, mais qui trouvent qu’il a terni son image? La réplique des «baïonnettes» est en réalité liée à une idée politique –celle que l’élaboration d’une politique de défense irréfléchie manque de rigueur, est inefficace et complètement décalée par rapport aux menaces auxquelles les Etats-Unis sont confrontés.

Mais les électeurs ont pu ne pas saisir la portée du sarcasme. Ceux de Virginie, surtout dans le sud-est de l’Etat où le projet de Romney d’augmenter la taille de la marine est populaire, n’ont probablement pas trouvé ça si drôle.

Moments forts pour Obama

Le meilleur moment de la soirée pour Obama a été celui où il a défendu ses déplacements à l’étranger et raconté l’époque où, candidat, il a rendu visite à des familles israéliennes. Cela a été un moment fort parce qu’Obama a associé sa force, une touche de ressentiment et une anecdote spécifique pour soutenir sa position d’allié solide d’Israël.

Un autre moment a pu faire vibrer la fibre des électeurs, et c’est quand le président a raconté l’histoire d’une jeune fille qui avait parlé à son père pour la dernière fois quelques minutes avant que la World Trade Tower ne s’effondre le 11 septembre 2001. «Cette conversation l’a hantée pendant les dix années qui ont suivi» a rapporté le président. «Et elle m’a dit: "Vous savez, le fait que vous ayez eu Ben Laden, cela m’a aidée à tourner la page".» 

Le président qui a gagné le prix Nobel de la Paix en ayant alors très peu agi aura passé la plus grande partie du débat à souligner ses hauts faits militaires.

Après le deuxième débat, le fils aîné de Romney, Tagg, avait déclaré que les méchancetés proférées sur son père lui avaient donné envie de frapper le président.

Après le débat de lundi soir, le président a parlé à Tagg sur le plateau, ils ont ri ensemble, et le jeune Romney a posé une main dans le dos du président. Loin d’être menaçant, c’était un geste reconnaissant une certaine complicité. Dans un débat sur la guerre et la diplomatie, au final, c’est la diplomatie qui a gagné.

John Dickerson

Traduit par Bérengère Viennot

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