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Terreur ou terrorisme, telle n'est pas la question [Deuxième débat Romney/Obama]

David Weigel, mis à jour le 17.10.2012 à 14 h 24

Les Républicains coupent les cheveux en quatre sur la signification du mot «terreur» et passent à côté de l’occasion de mettre Obama en difficulté.

L'intérieur du consulat américain de Benghazi, après l'attaque du 11 septembre - Esam Al-Fetori / Reuters

L'intérieur du consulat américain de Benghazi, après l'attaque du 11 septembre - Esam Al-Fetori / Reuters

A une époque moins heureuse, alors qu’il s’adressait à des donateurs de Floride tout en étant filmé à son insu, Mitt Romney évoqua la partie de plaisir qu’avait été pour Ronald Reagan la course à la présidentielle contre Jimmy Carter.

«Le fait d’avoir des otages en Iran, je veux dire, nous ne parlions que de ça», rappela Romney. «Et nous avions eu les deux hélicoptères qui s’étaient écrasés dans le désert, je veux dire c’est —c’était— c’était au centre de tout, et le fait qu’il l’ait résolu a fait toute la différence.» Quel genre de crise sur le terrain des affaires étrangères serait susceptible d’éclater en 2012? Quelle qu’en soit la nature, «si une occasion de ce genre se présente, je tâcherai de tirer parti de la situation».

L’occasion s’est présentée pour Romney le 11 septembre. Des militants musulmans ont attaqué le consulat américain à Benghazi, en Libye, et tué quatre Américains dont l’ambassadeur Chris Stevens. Ce fut, comme les Républicains ne tardèrent pas à le souligner, le premier meurtre d’ambassadeur depuis les années Carter. La première réaction de l’équipe de campagne de Romney fut un véritable cafouillage, sous forme de déclaration proclamant que l’administration «sympathisait» avec les agresseurs —l’ambassade américaine en Égypte ayant condamné un film satirique particulièrement stupide sur Mahomet que les manifestants égyptiens avaient invoqué comme prétexte.

Le Benghazi-gate

Mais dans les semaines qui ont suivi, Romney, les républicains et les médias conservateurs ont obtenu davantage de détails. Les journalistes ont révélé que le consulat de Benghazi avait demandé des renforts de sécurité, que Stevens lui-même en avait demandé le jour de sa mort. Les porte-parole du président n’ont pas parlé de «terrorisme.» On a assisté à la naissance d’un «Benghazi-gate,» l’histoire d’une affaire que l’on cherche à étouffer, et, selon les termes répétés à l’envi par des conseillers et représentants de Romney tel Dan Senor, qui incarne «le délitement de la politique étrangère d’Obama

Et puis le sujet a fait l'objet d'un débat —et Romney a raté le coche. Kerry Ladka, l’un des électeurs indécis choisis pour participer au deuxième débat présidentiel, a déclaré que son «brain trust» [ses conseillers] se posaient une question: «Qui a refusé de renforcer le niveau de sécurité, et pourquoi?» Le président a donné une réponse évasive à laquelle s’attendaient les républicains: il avait immédiatement fait des pieds et des mains pour enquêter sur l’attaque, ajoutant «nous allons en trouver les auteurs, et nous allons les traquer».

La mauvaise réponse de Romney

Romney s’est levé et a péniblement cherché de quoi répondre:

«Je —je crois que le président a dit tout à fait justement que —que la responsabilité débute à son bureau» a-t-il déclaré, «et —et il assume la responsabilité de —de ce— de cela —de l’échec à fournir ces moyens de sécurité, et ces choses effroyables peuvent arriver de temps à autres

Il n’a pas fait remarquer, comme il l’aurait pu, que le commandant en chef venait d’esquiver la question de Ladka. Il a souligné que la décision d’Obama de ne pas annuler une soirée de levée de fonds le 12 septembre avait «une portée symbolique, et peut-être même matérielle

Mais sur ce terrain-là aussi, Obama était prêt.

«Le lendemain de l’attaque, Monsieur le Gouverneur, dans la Roseraie de la Maison Blanche, j’ai annoncé au peuple américain et au monde entier que nous allions découvrir exactement ce qui s’était produit, et qu’il s’agissait d’un acte de terreur

Echange perdu pour Romney

Romney y a vu l’opportunité de coincer le président. Il s’est engouffré dans la brèche. «Vous avez dit dans la Roseraie que c’était un acte de terreur le lendemain de l’attaque» a-t-il rétorqué, «que n’était pas une déclaration spontanée, c’est ça que vous affirmez?»

Obama et Romney ont froidement croisé le fer au sujet de la véracité de cette déclaration, pour définir si oui ou non Obama avait réellement dit cela dans la Roseraie. Cela ne serait pas très compliqué à vérifier à dire vrai. Mais la modératrice, Candy Crowley, y a mis le holà. «Il l’a en effet qualifié d’acte de terreur», affirma-t-elle. Romney était prêt à discuter de la Libye, mais pas à débattre, avec une modératrice, des termes exacts employés dans une phrase datant du 12 septembre dernier. Cet échange, pour la plupart des spectateurs, était perdu.

Le terrorisme en général

Les Républicains furent abasourdis. A la fin du débat, j’ai retrouvé le représentant Jason Chaffetz, presque seul dans la Spin Room [salle réservée aux journalistes et conseillers, NDT]. Son comité House Oversight and Government Reform avait exigé des documents sur la Libye, publié tout ce qu’avaient pu lui fournir ceux qui avaient tiré la sonnette d’alarme, et avait amené des diplomates à témoigner de l’échec de l’administration. Il avait en main la transcription d’une conférence de presse tenue le 18 septembre au cours de laquelle Jay Carney [porte-parole de la maison Blanche] n’avait pas qualifié les meurtres de Benghazi de «terrorisme». Il l’avait annotée à l’encre bleue pendant le débat.

«Le fait que le président laisse entendre qu’il a parlé d’attaque terroriste à Benghazi est totalement faux», a grincé Chaffetz. «Il parlait du terrorisme en général, pas de terrorisme spécifiquement à Benghazi

Les républicains ont raison sur ce point: les mots «attaque terroriste» n’apparaissent pas dans les déclarations de la Roseraie. Mais ils ont tort sur cet autre: Obama a fait référence à «une attaque de notre poste diplomatique» avant de promettre qu’«aucun acte de terreur n’ébranlera jamais la résolution de cette grande nation.» Ce fut vague, fleuri, et vite oublié. Et ce fut ça, le problème du gouvernement. La mitraille de questions, de documents, de témoins, d’avis d’experts et d’analyses chronologique qui s’ensuivit s’aggloméra en une bouillie radioactive irradiante, le «Benghazi-gate» qui montrait une administration simplement pitoyable, ignorante et incapable de verbaliser l’existence du terrorisme.

Terreur ou terrorisme?

«Le fait est que je crois qu’il a utilisé le mot TERREUR», a observé Tom Ridge, l’ancien secrétaire [républicain] à la Sécurité nationale.

«Le fait est que sept jours plus tard, dans l’émission de David Letterman, il l’attribuait encore à une réaction spontanée à cet horrible film. Oh, d’ailleurs —regardez son discours aux Nations unies! Ce n’est pas dans David Letterman, ce n’est pas dans la Roseraie, c’est devant la communauté internationale. Il en a parlé comme d’une réaction spontanée à un film.»

Ici encore, c’est presque vrai. Devant les Nations unies, le président a dit, presque incidemment, qu’«aucune vidéo ne justifie l’attaque d’une ambassade.» Mais dans les jours qui ont suivi le 11 septembre, des foules encore plus grandes se sont pressées devant les ambassades, sous prétexte de manifester contre la vidéo. L’antenne de Benghazi était un consulat et non une ambassade, et ses attaquants ont en effet mentionné le film pour justifier le meurtre. A un autre moment de son discours devant l’Onu, le président a dit que «les attaques contre les civils à Benghazi étaient des attaques contre l’Amérique».

Mais Obama n’a pas prononcé le mot «terrorisme.» C’est l’argument-clé de ceux qui l’accusent de laxisme en la matière –le président a évincé les mots et les expressions comme «jihadisme», «terrorisme» et «guerre mondiale contre le terrorisme» de son vocabulaire, ce qui prouve bien qu'il ne prend pas les choses au sérieux. La confusion de Benghazi s’est avérée être le véhicule idéal de cette opinion. Et maintenant, il y a un risque que les électeurs aillent de nouveau regarder les déclarations du 12 septembre d’Obama et se demandent si les reportages confus d’après l’attentat étaient vraiment si contradictoires que cela.

Les Républicains insistent

Les Républicains ont tenté de s’approprier cela en contestant de nouveau les «actes de terreur». Reince Priebus, président du RNC [comité national républicain] est arrivé dans la Spin Room, s’est entretenu avec Chaffetz et ses papiers annotés, et a souligné que Crowley avait injustement volé à la rescousse d’Obama.

«Il ne l’a pas qualifié d’attentat terroriste dans la Roseraie», s’est indigné Priebus. «Il ne l’a pas qualifié d’attentat terroriste dans la Roseraie. Nous avons la transcription de quand Jay Carney, [et] le président ont à plusieurs reprise fait référence à une attaque spontanée». Il restait six jours avant le débat sur la politique étrangère, et cela allait hanter Obama.

«Si vous mentez de but en blanc au peuple américain sur un point qui est déjà un casse-tête pour vous, cela ne fait rien pour arranger les choses

[Les Républicains] pensent que la différence terreur/terrorisme —que Candy Crowley a admise lors d’interviews post-débat— est assez nette pour aggraver le problème. Mais il est difficile d’embrouiller de nouveau un point qui a déjà été éclairci.

David Weigel

Traduit par Bérengère Viennot

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