MondeUSA 2012Elections-US-2012

Débat des vice-présidents: Joe Biden fait son numéro

John Dickerson, mis à jour le 12.10.2012 à 14 h 10

Le vice-président était partout à la fois. Il a probablement remporté le débat. Et perdu quelques kilos.

Joe Biden et Paul Ryan à la fin de leur débat, dans le Kentucky, le 11 octobre 2012. REUTERS/Michael Reynolds/POOL

Joe Biden et Paul Ryan à la fin de leur débat, dans le Kentucky, le 11 octobre 2012. REUTERS/Michael Reynolds/POOL

Pendant le débat entre les candidats à la vice-présidence, Joe Biden a trouvé le moyen d’être à la fois un participant et le type affalé dans son fauteuil Barcalounger qui s’égosille devant la télé.

Il a coupé la parole à Paul Ryan, à la présentatrice Martha Raddatz, et même à lui-même à grand renfort d’interjections, de soupirs et de quolibets. Il en a appelé au Ciel, il a scruté la moquette. Il a sûrement dépensé un tas de calories à bouger autant.

Quand il ne se livrait pas à ces singeries, Biden riait et souriait en coin comme si Ryan lui avait vendu un produit illégal qu’il venait juste de s’envoyer. Il paraissait parfois si méprisant qu’on l’aurait dit à deux doigts de se laisser aller à tapoter son adversaire sur la tête.

Victoire en demi-teinte

Biden a remporté le débat, mais c’est une victoire en demi-teinte. Il a redonné de l’énergie aux Démocrates au trente-sixième dessous depuis la performance molle du président, mais il a également dynamisé les Républicains qui l’ont trouvé grossier et malhonnête. Les électeurs indécis ont pu eux aussi être rebutés. Mais cela n’a probablement aucune importance car c’est pour la tête de liste qu’ils vont voter.

Les sondages menés auprès des électeurs indécis après le débat sont serrés. Dans un sondage de CBS, 50% des personnes interrogées pensent que Biden a gagné; seules 31% en disent autant de Ryan. L’enquête de CNN révèle en revanche que pour 48% des sondés, c’est Ryan qui l’emporte. Et seuls 44% trouvent que c’est Biden qui a tiré son épingle du jeu.

Bill Clinton aurait dit: le type en face a du mal à parler quand il a votre poing dans la bouche. Biden y a mis le bras jusqu’au coude. Les Démocrates sont ravis. Barack Obama s’est trouvé «trop poli» lors du premier débat. Personne ne reprochera ça à Joe Biden.

Le jeu de dupes Romney-Ryan

La performance de Biden avait un objectif: dépeindre le programme Romney-Ryan comme un jeu de dupes. Ce qu’il a fait autant sur la forme que sur le fond. En regardant la caméra bien en face, il a asséné: «Les amis, suivez votre instinct» au beau milieu d’une discussion sur la cohérence du programme fiscal de Romney.

Avant le débat, un membre de l’équipe de Romney a expliqué que l’une des choses qui avaient bien marché pour le candidat républicain la semaine précédente était que si les électeurs ne comprenaient pas forcément ses politiques, lui avait l’air de bien les maîtriser, ce qui inspirait confiance aux téléspectateurs.

Biden a tenté le même genre de transfert. S’il pouvait transmettre son exaspération et sa frustration vis-à-vis du manque de précision de Ryan, de ses calculs impossibles et des revendications au sens large de l’équipe adverse, peut-être réussirait-il à semer le doute sur l’entreprise républicaine dans son ensemble.

Tout pour la classe moyenne

Biden n’y est pas allé de main morte avec la sémantique. Il s’est exclamé que Ryan proposait des «calembredaines.» À un moment, il a qualifié ses remarques de «tas de machins.» Il a critiqué une «déclaration bizarre» et plusieurs fois évoqué un «discours vague» et des revendications «peu soignées» (comment ça, pas de «blabla»?).

Le numéro de Biden visait la classe moyenne. Comme on s’y attendait, Biden a sorti de sa manche la vidéo enregistrée en secret où l’on entend Romney qualifier 47% des Américains de parasites et de feignants. «Ces gens, c’est mon père et ma mère —les gens avec qui j’ai grandi, mes voisins» s’est indigné Biden, au début d’un long plaidoyer en défense des Américains ordinaires de la classe moyenne.

Ryan a répondu avec son propre chiffre, 10%, le taux de chômage à Scranton, Pennsylvanie. Donnée qu’il a ensuite développée dans une attaque plus vaste de la politique économique minable d’Obama.

L’argument a ensuite été transformé en une défense de Romney, avec à l’appui cette magnifique histoire où le candidat républicain finance les études d’un homme de sa paroisse dont les enfants ont été paralysés dans un accident de voiture. Cet échange était à l’image du débat dans son ensemble: Biden défendait la classe moyenne, Ryan défendait Romney.

L’atout de Biden: sa fougue

Biden a descendu en flammes le projet de Ryan de transformer Medicare et a souligné que le prochain président désignerait des juges à la Cour Suprême susceptibles de limiter le droit à l’avortement.

Dans le domaine des affaire internationales, si Biden a pataugé sur la Libye, il a harcelé Ryan sur l’Irak et l’Afghanistan en lui demandant avec efficacité si la conclusion logique de la position agressive de Romney envers l’Iran et Afghanistan impliquait plus d’engagement militaire dans le conflit. «Une nouvelle guerre est la dernière chose dont nous ayons besoin» a martelé Biden.

Le plus grand atout de Biden a été sa fougue. S’il a pu dépasser les bornes, on pouvait conclure en le regardant qu’il se laissait emporter par sa passion pour la cause de la classe moyenne. Le président Obama aura du mal à en faire autant dans le cas où il espérerait utiliser la performance de Biden comme outil pédagogique pour son débat de la semaine prochaine. Biden avait l’air ravi d’être là. Obama va devoir trouver le moyen de montrer qu’il en a au moins un peu envie.

L’émotion, pas une arme pour tout

Mais l’émotion ne marche pas pour tout. Le débat a en effet débuté par une question sur l’attentat dirigé contre les diplomates américains en Libye, où l’administration perd de sa crédibilité à chaque nouveau flash info. L’équipe de Ryan savait que la question de la Libye viendrait en premier. Elle s’était préparée à critiquer haut et fort le penchant d’Obama à imputer les responsabilités aux autres.

Aujourd’hui, un haut responsable de campagne d’Obama a laissé entendre que la question de la Libye était devenue politique à cause de Romney et de Ryan. «D’abord ils ont mis ça sur le dos de la vidéo YouTube. Maintenant ils essaient de reprocher au ticket Romney-Ryan d’en faire un problème» s’est indigné Ryan.

L’objectif était plus large: il s’agissait de monter qu’Obama était à court d’idées, et que par conséquent, lui et son équipe n’étaient capables que de trouver des excuses. L’interprétation de Ryan n’était pas fantastique, mais tout ne va pas si bien à Obamaland pour justifier sourires de dédain et démonstration d’insolence.

À mesure que l’état de l’économie s’améliore (ou que les gens commencent à croire qu’il s’améliore), le camp de Romney va peut-être devoir s’appuyer sur d’autres arguments pour vendre l’incompétence d’Obama.

Ryan ne s’est pas laissé démonter

Biden a essayé de transformer Ryan en Dan Quayle. Mais Ryan n’entrait pas dans le moule. Il avait bien appris ses leçons et ne s’en est pas laissé remontrer, a défendu ses projets pour Medicare et a insisté sur le fait que la croissance économique créée en réduisant les taux d’imposition permettrait à Romney de tenir ses promesses budgétaires.

Les Républicains ne vont pas être aussi déprimés que les Démocrates après la piètre performance d’Obama. Ryan n’a pas proposé d'interprétation particulièrement remarquable du programme de Romney pour la classe moyenne, mais ça c’est le travail du candidat (aucun des deux n’a d’ailleurs beaucoup parlé de projets pour l’avenir —sauf quand il s’agissait de se défendre). Ryan n’a pas non plus répondu aux questions sur les détails du programme, ce qui reste un problème rémanent dans la campagne.

Ryan le faux-jeton

Le pire moment pour Ryan a été celui où il a dû admettre qu’il avait écrit deux lettres dans lesquelles il demandait des fonds de relance. Biden a dépeint Ryan comme un faux-jeton, qui se répand en injures contre le plan de relance d’un côté et demande de l’argent de l’autre. C’est l’argument le plus solide d’Obama contre Romney-Ryan.

Mais le moment où Biden a traité Ryan d’hypocrite du plan de relance ne restera probablement pas gravé dans les mémoires (cela aurait aidé s’il avait eu les lettres, mais les règles du débat interdisent tout support visuel). Trouver un exemple que les gens n’oublient pas aiderait le camp d’Obama à étayer ses critiques de Romney et de son colistier.

Si la performance de Biden a été bonne pour son équipe, elle ne restera pas au centre des conversations pendant des jours. Il n’a pas eu de saillie qui perdurera, mais les Démocrates n’en avaient pas besoin. Ils connaissent le texte par cœur. Tout ce qu’ils voulaient, c’était l’entendre dans la bouche d’un membre de leur équipe.

John Dickerson

Traduit par Bérengère Viennot

John Dickerson
John Dickerson (83 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte