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Débat des vice-présidents: pourquoi il faut s'intéresser à Joe Biden

Chloe Angyal, mis à jour le 11.10.2012 à 16 h 48

Avec ses gaffes à répétition et sa tendance aux larmes, il fait partie des rares hommes politiques à être restés authentiques.

Joe Biden et sa femme Jill écoutent le fils de Joe Biden, Beau, présenter son père à la convention démocrate de Charlotte, en Caroline du Nord, le 6 septembre 2012.

Joe Biden et sa femme Jill écoutent le fils de Joe Biden, Beau, présenter son père à la convention démocrate de Charlotte, en Caroline du Nord, le 6 septembre 2012.

L'heure du débat est arrivée aux Etats-Unis. Oui, je sais, elle était aussi arrivée le 3 octobre quand le président Obama et Mitt Romney se sont retrouvés face à face à Denver. Beaucoup de gens se sont endormis –les discussions sérieuses sur de vrais sujets politiques ont cet effet-là– ou, quand ils soutenaient Obama, sont devenus hystériques après sa défaite.

Cette semaine, les Démocrates ont néanmoins une chance de se racheter avec le débat vice-présidentiel qui oppose, ce jeudi 11 octobre, le grand-papa du parti et actuel vice-président, Joe Biden, à la nouvelle star républicaine Paul Ryan.

Habituellement, tout le monde se fiche de ce débat, sauf en 2008, quand les gens étaient fascinés par l’idée de voir comment Sarah Palin, dont on connaissait l’état dramatique d’impréparation, s’en sortirait face à Biden. C’est une erreur, car il y a des chances que l’on entende encore parler de l’un ou l’autre de ces types dans quatre ans.

Nous entendrons certainement encore parler de Ryan, qui est suffisamment jeune pour postuler à la présidence pendant les vingt prochaines années s’il le veut –et suscite, selon l'outil CNN Insights, dix fois plus de conversations sur Facebook que son homologue. Qui est pourtant, à 70 ans, loin d'être «fini», comme l'écrivait début septembre John Heilemann, journaliste politique chevronné du New York Magazine, qui pense qu’il pourrait se présenter en 2016 lui aussi, même si cela signifierait qu’il pourrait rester en poste jusqu’à 78 ans s’il l’emportait et était réélu.

Machine à gaffes

Biden n’a pas la langue dans sa poche, et il a également tendance à la laisser fourcher assez souvent. On emploie parfois l’expression «machine à gaffes» à son propos, parce qu’il a vraiment un don pour laisser échapper des paroles, phrases ou idées malheureuses, en public ou devant un micro. Heilemann en a récemment dressé une liste:

«Rien qu’à son poste actuel, il s’est moqué de la façon dont John Roberts a saboté la prestation de serment d’Obama, suscitant un regard d’incompréhension du président [le président de la Cour suprême s’était trompé sur un mot, au point que la prestation de serment avait été refaite le lendemain, NDLR]; a clamé, en pleine panique autour de la pandémie de grippe porcine: "Je dirais aux membres de ma famille, et je l’ai déjà fait, que je n’irai dans aucun endroit confiné en ce moment"; a qualifié des joueuses de lacrosse de "gazelles", un marchand de glace de "Monsieur je-sais-tout", a parlé d’un candidat à la Chambre des représentants comme s’il était candidat au Sénat, au Premier ministre irlandais de sa mère décédée alors qu’elle est vivante, du siècle actuel comme du vingtième, des Républicains du Tea Party comme de "terroristes" et de lui-même et Gabrielle Giffords [la représentante de l’Arizona blessée d’une balle dans la tête en 2011, NDLR] comme de "membres du club des têtes fêlées"; s’est moqué de la confiance d’Obama dans son prompteur; a déclaré que le président avait "un gros bâton"; et, pour finir par un gros morceau, a qualifié le vote de la réforme de la santé de "putain de bonne affaire"

Voilà une collection vraiment impressionnante de bourdes en seulement trois ans et demi. Depuis qu’il a été choisi comme colistier d’Obama en 2008, Biden a connu une cote de popularité régulièrement correcte. Pas bonne, seulement correcte: en septembre, 44% des Américains avaient une bonne opinion de lui et 45% une mauvaise.

Je fais partie du premier camp, spécialement quand on compare Biden au nominé républicain pour la vice-présidence, le représentant du Wisconsin Paul Ryan. Est-ce que je préférerais que le vice-président soit moins enclin aux gaffes, moins distrait, moins la cible du ridicule et l’objet de roulements d'yeux exaspérés? Absolument. 

Sa dernière gaffe en date –il a déclaré à un public majoritairement noir que les Républicains opposés aux régulations financières voulaient «libérer» Wall Street et les «enchaîner à nouveau»– était embarrassante et sa couverture a monopolisé les médias pendant au moins une journée.

De quoi se demander quel genre de gaffe il serait capable de commettre durant un débat; et, de fait, ceux d’entre nous qui jouent à des jeux à boire politiques pensent qu’il y a de bonnes chances qu’il dise quelque chose qui nous fera recracher nos verres de surprise.

Ce que ces gaffes disent de lui

Ceci étant dit, j’aime bien Joe Biden. C’est comme si, en plus de l’homme politique, on avait l’être humain. Je n’aime pas particulièrement le fait qu’il commette une gaffe, mais j’aime parfois ce que ces gaffes disent de lui.

Le mois dernier, lors de la commémoration des attaques du 11-Septembre, Biden a parlé là où s’est écrasé le vol United 93, l’avion qui aurait dû s’écraser sur le Capitole à Washington, et a à la place fini sa course dans un champ en Pennsylvanie après que les passagers ont essayé de reprendre le contrôle de l’avion aux pirates. Quarante d’entre eux sont morts.

Le discours que Biden a prononcé devant un public largement composé des familles des victimes était à couper le souffle. Et cela est dû en partie au fait qu’il sait exactement ce que c’est de perdre sa famille soudainement, tragiquement, et de devoir choisir entre se renfermer sur soi-même ou remettre sa vie en place et aller de l’avant.

En 1972, alors qu’il avait à peine 30 ans, sa femme et leur petite fille sont mortes dans un accident de voiture qui a aussi manqué de tuer leurs deux jeunes fils. Biden venait d’être élu au Sénat et, malgré la tragédie, il est parti pour Washington, où il a servi pendant trente-six ans.

Il a fini par se remarier et a eu une fille avec sa deuxième femme, devenue la Second Lady. 

Il a vu l'enfer et il en est revenu

Son histoire défie la compréhension, écrit David Kurtz dans Talking Points Memo. «Je sais que tout le monde dit "On fait ce qu’on a à faire". Mais ce n’est pas vraiment vrai. On ne le fait pas. On pourrait rester en position fœtale, si ce n’est littéralement, au moins émotionnellement, et se laisser flétrir, a-t-il écrit après le discours de Biden. Je suis plus certain que c’est ce que je ferais au lieu de trouver un moyen de persévérer. Mais Biden a vécu ça.»

Kurtz a raison, Biden a «vu l’enfer et il en est revenu». Et quand il a parlé aux hommes et aux femmes qui ont perdu des êtres chers sur le vol United 93, il savait de quoi il parlait:

«Mon espoir pour vous tous est qu’année après année, la profondeur de votre douleur diminue et que vous trouviez, comme je l’ai trouvé, un véritable réconfort dans le souvenir de son sourire, de son rire, de leur contact.

Et j’espère que vous êtes aussi certains que je le suis qu’elle peut voir comment son fils a grandi et est devenu un homme merveilleux; qu’il sait tout ce que votre fille a accompli et qu’il peut entendre, qu’elle peut entendre la façon dont sa maman parle encore d’elle, du jour où il a marqué le but de la victoire, d’à quel point elle resplendissait le jour de sa remise de diplômes. J’espère que vous savez qu’il sait que la fille qu’il n’a jamais pu voir est devenue une belle enfant, et à quel point elle vous le rappelle. 

Parce que je sais que vous voyez votre femme à chaque fois que vous voyez votre enfant sourire. Vous vous souvenez de votre fille à chaque fois que vous entendez son frère rire. Et vous vous rappelez votre mari à chaque fois que votre fils touche votre main.»

Biden a tout juste réussi à finir son discours sans pleurer, et ses larmes sont une des choses qui me font tant l’apprécier. On ne manque pas d’hommes politiques qui affirment éprouver des émotions fortes, ni qui prétendent être en train de les éprouver (la plupart d’entre eux sont des hommes, puisque les femmes politiques ne peuvent pas se permettre un comportement si «féminin»). Mais Biden est l’un des rares dont les émotions sont suffisamment sincères pour qu’elles se finissent en larmes publiques.

Des larmes sincères

Lors de la Convention démocrate de cette année, quand son fils Beau a prononcé le discours l’introduisant une nouvelle fois candidat à la vice-présidence, Biden a visiblement eu les larmes aux yeux, et a dû prendre quelques instants pour se calmer.

Dans un métier où tellement des choses que nous voyons sont feintes, exagérées et chorégraphiées, ses larmes étaient une démonstration d’émotion sincère, et c’était fichtrement rafraîchissant. Quand Beau l’a introduit devant une foule survoltée, appelant son père son héros, le vice-président a réellement tenté de ne pas pleurer. Ça n’a pas marché. Il a pleuré, et des vraies larmes.

Je suppose que c’est pour ça que, même si je grogne quand j’apprends la gaffe de la semaine de Biden (ce n’est pas vraiment aussi fréquent, mais on en a l’impression), elle ne m’ennuie pas tant que ça. Parce que je pense que ses gaffes sont exactement comme ses larmes, authentiques. 

Authentiquement authentique

On entend beaucoup ce mot ces jours-ci, en partie parce que Biden et Obama sont en lice contre Mitt Romney, un homme souvent comparé à un robot humanoïde et qui a du mal à adopter une seule position sur un sujet et à la conserver. Son manque d’authenticité est tel que parfois il est pour les humains l’équivalent de l’aspartame pour le sucre. Mais, comme le président l’a lui-même récemment noté, «authentique» est «un mot suremployé. Et ces jours-ci, les gens s’entraînent pour être authentiques».

Joe Biden, en revanche, semble s’entraîner pour empêcher son authenticité de transparaître, ce à quoi il échoue fréquemment. Ce n’est pas pratique, mais c’est aussi d’une certaine manière une source d’inspiration: après quatre décennies à Washington, Biden est toujours aussi gaffeur, il laisse toujours autant les gens et les médias entrevoir des aspects de sa vraie personnalité, plus qu’occasionnellement et plus que la raison ne le commanderait.

S’il est candidat à la présidence en 2016, on peut s’attendre à ce que sa langue fourche pendant la campagne, et s’il gagne, pendant son mandat. Mais imaginez le Président Joseph Robinette (oui, vraiment, Robinette) Biden Jr., leader du monde libre. Il s’en sortirait très bien, j’en suis sûre, mais si on se fonde sur son mandat de vice-président, il serait également très amusant.

Il appellerait le leader de la majorité au Sénat «Sénateur Crétin». Il balancerait une blague à l’ONU sur le fait de «Ban Ki Mooner» quelqu’un. Mais il serait un choix historique. Parce qu’enfin, et pour la première fois, l’Amérique aurait un président qui vient d’une minorité sous-représentée, à laquelle j’appartiens: ceux qui oublient parfois qu’on n’est pas censé lâcher un «Putain» quand son micro est allumé.

Chloe Angyal

Traduit par Cécile Dehesdin et Jean-Marie Pottier

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