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L’exceptionnalisme américain au cœur de la campagne

Mugambi Jouet, mis à jour le 20.10.2012 à 9 h 04

Si les Républicains défendent ce concept en l'assimilant à une supériorité de leur pays, il se manifeste surtout aujourd'hui par un relatif obscurantisme.

A Times Square, le 29 septembre 2012. REUTERS/Andrew Burton.

A Times Square, le 29 septembre 2012. REUTERS/Andrew Burton.

Mugambi Jouet est l’auteur d’un essai à paraître sur les dimensions politiques, culturelles et historiques de l’exceptionnalisme américain. Il a effectué ses études en histoire, politique et droit aux Etats-Unis, avant d'exercer le droit à New York et dans un tribunal pénal international à La Haye. Ses divers articles sur la politique américaine sont accessibles sur son site personnel.

«L’exceptionnalisme américain» est devenu une question clef de la présidentielle américaine car les Républicains se sont emparés de ce concept en l’assimilant à la supériorité des Etats-Unis. Mitt Romney, le candidat du parti à la présidence, définit notamment cet exceptionnalisme comme l’idée que l’Amérique est «la plus grande nation de l’histoire».

D’après lui, le Président Obama «pense que l’Amérique est une nation comme les autres» et veut la transformer en «une société d’assistanat à l’européenne». Mitt Romney est lui convaincu que la grandeur du pays est l’œuvre de Dieu, qui souhaite que les Etats-Unis dirigent le monde.

L’exceptionnalisme américain a été étudié par divers politologues et se réfère en fait aux particularités de la société étasunienne au sein du monde occidental, celles-ci pouvant être perçues de façon positive ou négative. Les origines du concept sont souvent attribuées aux observations d’Alexis de Tocqueville dans son célèbre ouvrage De la démocratie en Amérique, publié en 1835.

Outre l’amalgame entre «exceptionnalisme américain» et chauvinisme, l’élection présidentielle soulève des questions sur le caractère unique du pays. Les Etats-Unis sont dans une phase de déclin économique et la montée de la Chine pourrait les mener à perdre leur statut de seule superpuissance.

A l’image de Romney, les dirigeants républicains avancent que l’administration Obama a précipité la décadence du pays en cherchant à européaniser les Etats-Unis. Selon eux, l’Amérique régresse car elle devient moins «exceptionnelle».

En réalité, l’Amérique demeure très exceptionnelle et certaines dimensions de cet exceptionnalisme contribuent fortement au déclin du pays: l’obscurantisme, le fondamentalisme religieux et la méfiance viscérale envers l’Etat. Ces courants d’idées se renforcent mutuellement et sont concentrés dans «l’Amérique profonde» des Républicains ultra-conservateurs. Ils cultivent une idéologie hostile au compromis qui empêche une résolution rationnelle des problèmes nationaux.

Etre trop éduqué est jugé prétentieux

La réforme modérée du système d’assurance santé par le Président Obama a ainsi été taxée de «tyrannie socialiste», en dépit du fait que la couverture médicale universelle est acceptée par la droite et la gauche dans tous les autres pays occidentaux. Ces derniers ont des dépenses médicales considérablement inférieures à celles des Etats-Unis, tout en les devançant sur des indices comme l’espérance de vie, la mortalité infantile et la mortalité due à des affections guérissables.

Avant la réforme de 2010, 50 millions d’Américains ne disposaient pas d’assurance médicale et 25 millions étaient sérieusement sous-assurés. Les frais médicaux exorbitants contribuaient à la majorité des déclarations de faillite personnelle, selon une étude de 2007. Les Républicains ont néanmoins persuadé de nombreux citoyens que les Américains bénéficient d’un bien meilleur accès aux soins que les autres Occidentaux.

Le fait qu’une grande partie de l’électorat américain accepte cette propagande et soit prête à voter contre son propre intérêt est relié à un problème plus fondamental du déclin du pays. Un fort obscurantisme est implanté au sein de l’Amérique conservatrice contemporaine, comme le démontre le succès relatif de leaders peu cultivés comme George W. Bush et Sarah Palin, qui manifestent un dédain envers l’éducation.

Comme l’avait démontré l’historien Richard Hofstadter, ce type d’obscurantisme est fondé sur l’idée qu’avoir «trop» d’éducation est prétentieux et inutile car le «bon sens» (common sense) est suffisant. John Boehner, le Président républicain de la Chambre des représentants, a ainsi déclaré: «Croyez moi, ce que j’ai appris durant mon enfance est ce dont j’ai vraiment besoin pour faire mon travail.»

Les conservateurs associent souvent le fait d’être éduqué à «l’élite» démocrate. Rick Santorum, ancien sénateur et candidat à la primaire républicaine, a notamment accusé Barack Obama d’être un «snob» pour avoir fixé l’objectif d’une éducation universitaire pour tous les jeunes américains au XXIe siècle.

Les Etats-Unis avaient auparavant la plus forte proportion mondiale de jeunes diplômés universitaires. Ce n’est plus le cas mais les Républicains se sont pourtant engagés à réduire le budget de l’éducation. Un sondage indique par ailleurs que 42% des Américains ne savent pas que les Etats-Unis ont proclamé leur indépendance en 1776 et que 24% ignorent quel pays les gouvernait antérieurement (la Grande-Bretagne).

Pays né de l'esprit des Lumières

La dévalorisation de la connaissance dissuade nombre d’Américains de s’informer et explique en partie pourquoi certains sont prêts à croire tout et n’importe quoi sur les manigances du gouvernement fédéral. En 2009, Sarah Palin avait convaincu un tiers des Américains qu’Obama avait créé des «comités de la mort» (death panels) pour choisir quels citoyens «méritaient» de recevoir des soins médicaux. Les théories du complot sur l’acte de naissance factice d’Obama ou sur la «duperie» du réchauffement climatique occupent aussi une large part du débat politique.

L’exceptionnalisme américain n’est évidemment pas limité à l’obscurantisme. Le récent décès de Neil Armstrong nous rappelle que les Américains étaient les premiers sur la Lune. L’atterrissage de la sonde Curiosity sur Mars illustre également les remarquables contributions des Américains à la science.

Il est toutefois paradoxal que 40% de la population étasunienne rejette la théorie de l’évolution en faveur d’une interprétation littérale de la Genèse. Les fondamentalistes religieux perçoivent souvent l’éducation et la science comme des obstacles à la foi. Presque la moitié des protestants américains ignorent qui était Martin Luther.

L’évolution de la démocratie américaine tend à faire oublier que c’est un pays né de l’esprit des Lumières. Les fondateurs du pays étaient des hommes érudits, à l’image de Thomas Jefferson et Benjamin Franklin. Le Marquis de Condorcet écrivit en 1786 que, grâce à la Révolution américaine –qui précéda la Révolution française– le monde n’aurait plus à apprendre les droits de l’homme en étudiant la philosophie mais pourrait désormais suivre «l’exemple d’un grand peuple». Or, revers de l’Histoire, l’obscurantisme est devenu le talon d’Achille de l’Amérique contemporaine.

Mugambi Jouet

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