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Sept idées reçues sur les élections américaines

Des masques d'hommes et femmes politiques américains dans un magasin de New York. REUTERS/Andrew Burton.

Des masques d'hommes et femmes politiques américains dans un magasin de New York. REUTERS/Andrew Burton.

Non, l'opposition Démocrates/Républicains n'est pas binaire, les Américains pas inciviques, le président des Etats-Unis pas forcément l'homme le plus puissant du monde, le perdant pas obligé de quitter la scène politique...

Depuis plus de deux siècles, les Etats-Unis sont une terre de fantasmes pour les Français, et les élections américaines n’y dérogent pas. Revue non-exhaustive d’idées préconçues sur le système électoral américain.

1.Les Républicains sont plutôt conservateurs et les Démocrates plutôt libéraux

Certes, c’est chez les Républicains que l’on va trouver le plus de plaidoyers contre l’IVG ou le mariage gay, mais si l’on y regarde de plus près, on trouve des progressistes dans le camp républicain et d’authentiques conservateurs dans le camp démocrate. C’est le discours des deux partis qui est plutôt orienté de la sorte, mais certains représentants ou gouverneurs savent s’en accommoder sur le plan local.

La Californie, un des Etats les plus libéraux des Etats-Unis, a eu, ces cinquante dernières années, davantage de gouverneurs républicains que démocrates, dont Nixon et Reagan, sans oublier Schwarzenegger. Dwight D. Eisenhower, président républicain, fut un opposant acharné du sénateur McCarthy, dont il partageait l’anticommunisme tout en désapprouvant ses méthodes.

Surtout, historiquement, la donne a énormément changé, avec une bascule au début du XXe siècle. Le Parti démocrate, fondé vers 1792 par Jefferson, est un parti fédéraliste et adversaire du pouvoir central. C’est, jusqu’à la guerre de Sécession (1861-1865), un parti de notables et de petits blancs. Jefferson Davis, président esclavagiste de la Confédération, est un Démocrate et son adversaire, Abraham Lincoln, affilié au Parti républicain. Ce parti, né en 1854, est au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle attaché au renforcement du pouvoir central.

Les Démocrates et Républicains d’aujourd’hui sont donc dans des postures opposées à celles qui ont longtemps été les leurs –pour les Démocrates, c’est clairement la présidence de Roosevelt qui marque un tournant, avec des politiques plus interventionnistes du gouvernement fédéral placées cœur de la matrice, tandis que les Républicains deviennent obsédés par le «trop d’Etat».

2. Il n’y a que deux candidats

Vu de France, on oublie régulièrement qu’il n’y a pas que deux candidats qui concourent pour la présidence. Depuis la fin de l'après-guerre, plusieurs candidats concourant pour un troisième parti ont réalisé des performances substantielles: plus de 13% pour l'indépendant George Wallace en 1968 (dont la candidature avait peut-être coûté au démocrate Hubert Humphrey la Maison Blanche), 19% et 8% pour le candidat du Reform Party Ross Perot en 1992 et 1996 (qui, selon les sondages, avait mordu assez équitablement sur l'électorat des deux partis principaux)... Et même les petits 2,74% de l'inoxydable écologiste Ralph Nader en 2000, accusés d'avoir fait perdre l'élection à Al Gore.

En 2008, pour reprendre la dernière élection en date, il y avait treize candidats: en plus d’Obama et de McCain, se présentaient Ralph Nader, Bob Barr (Libertarien), Cynthia McKinney (Verts), Chuck Baldwin (Constitutionnalistes), Alan Keys (Indépendants), Gloria LaRiva, Brian Moore et Roger Calero (extrême-gauche), Charles Jay (Libertarien dissident), Thomas Stevens (Objectiviste) et Gene Admonson (partisan de la prohibition –non, vous ne rêvez pas). Cette année, on en compte une petite quinzaine.

Il est certes rare qu’un «troisième homme» (ou une quatrième femme) vienne jouer les trouble-fêtes, mais ces candidats reçoivent des voix. Le système du winner-take-all tend à nous le faire oublier. Enfin, pour la petite histoire, il est parfaitement possible pour un électeur américain de rajouter le nom de n’importe quelle personne (candidat déclaré ou non, personne physique ou pas –on peut voter Bob l’Eponge ou Homer Simpson) sur son bulletin de vote: le bulletin n’est pas compté comme nul, contrairement à l’usage français.

3. Les Républicains et les Démocrates sont des partis politiques au sens français

Pas du tout. En France, les rebondissements de la succession de Marine Aubry à la tête du PS ou la lutte entre François Fillon et Jean-François Copé à l'UMP ont fait et vont encore faire les titres des journaux. Les partis et leurs programmes sont au cœur de la vie politique française (malgré les multiples tentatives gaulliennes de s’en extraire).

Rien de tel aux Etats-Unis. Interrogez n’importe quel Américain, il sera souvent bien en peine de vous donner le nom du secrétaire général du Parti républicain ou du Parti démocrate (pour info, il s’agit de Reince Priebus et de Debbie Wassermann Shultz, respectivement) et pour une simple raison: cela n’a, pour ainsi dire, aucune importance. Car les grands partis politiques américains sont, pour l’essentiel, des machines électorales, vouées à produire puis à soutenir un candidat à la présidence (et des candidats au Congrès).

Dès l’élection terminée, ces partis politiques se transforment en cellules dormantes et leurs propositions comme leurs travaux n’intéressent quasiment personne. Pire encore: les candidats en lice ne se soucient généralement qu’assez peu du programme du parti, ce qui serait presque impensable en France. Romney et Obama font campagne avec leurs équipes, leurs orientations, leurs propositions… et le soutien du Parti républicain et du Parti démocrate.

4. Les Américains ne votent pas

En 2008, un peu plus de 131 millions d’Américains se sont rendus aux urnes pour voter, soit un pourcentage de 63% des électeurs, un score plutôt élevé, le précédent record datant de l’élection, très serrée, de 1960, qui avait vu le triomphe de JFK. En 2004, seuls 57% des Américains s’étaient déplacés, 54% en 2000, 51% en 1996 et 58% en 1992. Contrairement à une idée très répandue, les électeurs américains votent donc, et cela a été particulièrement vrai en 2008, comme cela risque d’être le cas en 2012.

Rappelons également que le jour de l’élection, fixé au premier mardi suivant le premier lundi du mois de novembre (ce qui signifie que si le 1er novembre tombe un mardi, l’élection aura donc lieu le… 8 novembre –vous suivez?) n’est pas exclusivement consacré à l’élection présidentielle. Dans chaque Etat, les électeurs sont également appelés à élire des représentants, des gouverneurs, des juges, ce qui fait que le passage dans l’isoloir peut s’avérer un exercice assez long et fastidieux, avec de nombreuses cases à cocher. Et malgré cela… les Américains se déplacent, donc.

5. Le président des Etats-Unis prête serment sur la Bible

La cérémonie d’investiture du président est un événement important de la vie politique aux Etats-Unis. En 2008, le président Obama avait prêté serment de respecter la Constitution américaine sur la Bible de Lincoln, ce qui avait constitué un événement dans l’événement.

Mais rien dans la Constitution n’oblige le président à prêter serment sur la Bible. C’est un usage. Si un président juif ou musulman venait à être élu, il pourrait fort bien prêter serment sur la Torah ou sur le Coran.

Mieux: certains présidents n’ont pas prêté serment sur un Livre saint. Théodore Roosevelt, devenu président en 1901 après l’assassinat du président McKinley, n’utilisa pas le moindre artefact lors d’une cérémonie d’investiture menée très rapidement au vu des circonstances exceptionnelles. On a dit que Lyndon B. Johnson avait prêté serment sur un missel catholique après l’assassinat de Kennedy. John Adams prêta serment sur un livre de loi, et nous n’avons aucune preuve que les premiers présidents des Etats-Unis aient prêté serment sur la Bible, à l’exception de Washington, qui a manifestement lancé ce qui n’est qu’une coutume.

6. Le président des Etats-Unis est «l’homme le plus puissant du monde»

Voilà l'expression régulièrement employée pour désigner celui qui veille aux destinées des Etats-Unis. Mais il suffit de lire la Constitution (une saine lecture –elle est bien plus courte que la nôtre) pour comprendre que le président des Etats-Unis est, de tous les présidents des grandes nations démocratiques exerçant la réalité du pouvoir exécutif (le président allemand, comme les présidents des IIIe et IVe Républiques en France, a pour fonction essentielle «d’inaugurer les chrysanthèmes») celui qui est le plus contrôlé.

Cela s’explique par l’histoire même de la Révolution américaine: les fondateurs des Etats-Unis, qui venaient de s’affranchir du joug d’un «tyran» (le roi George III), se méfiaient comme de la peste du pouvoir quand il est exercé par une seule personne. Voilà pourquoi le rôle du Président est, dans la Constitution des Etats-Unis, défini après le pouvoir législatif (et avant le pouvoir judiciaire).

Les élections de mi-mandat, une éventuelle majorité adverse au Congrès ainsi que la procédure d'impeachment font (comme Richard Nixon en fit l’amère expérience) du président des Etats-Unis un dirigeant soumis au contrôle du Parlement et qui n’a que très rarement les mains libres, à moins de posséder d’une majorité législative écrasante. Comme il doit précisément veiller à éviter une bascule aux élections de mi-mandat, il est régulièrement contraint de composer et de reculer. On est donc loin de la figure présidentielle à la française.

7. Les candidats battus disparaissent de la scène politique

Les noms de John McCain, John Kerry, Al Gore, Bob Dole ou Mickael Dukakis disent sans doute quelque chose à de nombreux Français. Ces candidats malheureux à l’élection présidentielle ont effectivement disparu de la scène nationale (la seule dont nous ayons vent), mais la plupart ont poursuivi ou poursuivent encore leur carrière politique sur le plan local ou fédéral.

Rappelons tout de même qu’Aldai Stevenson, candidat malheureux face à Eisenhower en 1956, s’était déjà présenté contre lui en 1952. Plus loin dans le temps, Grover Cleveland, élu en 1884 et battu en 1888, fut réélu en 1892 et quant à John Adams, il fut battu deux fois par Washington avant d’être finalement élu en 1796. Richard Nixon, avant d’être élu président des Etats-Unis en 1968 et en 1972 (et de démissionner suite à l’affaire du Watergate), avait été battu par Kennedy en 1960.

Si les exemples sont rares et que le dernier a plus de 40 ans, il n’y a donc rien de gravé dans le marbre: on avait ainsi évoqué une possible nouvelle candidature de Sarah Palin en 2012 avant qu’elle ne soit écartée. Les éditorialistes et les électeurs ont été ainsi privés de belles occasions de rigoler.

Antoine Bourguilleau

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