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Obama, grand absent des séries américaines

June Thomas, mis à jour le 30.09.2012 à 9 h 24

«Political Animals», «Scandal», «Veep», «Parks and Recreation»... Les séries politiques créées sous son mandat s'intéressent davantage au destin d'Hillary Clinton ou du parti républicain qu'à la figure du président.

John McCain et Amy Poehler sur le tournage du premier épisode de la saison 5 de «Parks and Recreation» (NBC).

John McCain et Amy Poehler sur le tournage du premier épisode de la saison 5 de «Parks and Recreation» (NBC).

Etant donné l’enthousiasme avec lequel les jeunes Américains —le segment de la population que les publicitaires tentent le plus désespérément de toucher— avaient soutenu Barack Obama durant la campagne présidentielle de 2008, on aurait pu s’attendre à une vague de séries télévisées mettant en scène un président noir charismatique dans les années qui ont suivi. Au lieu de cela, les producteurs semblent obsédés par la perdante démocrate de 2008 et ont créé plusieurs programmes fournissant à Hillary Clinton —ou en tout cas quelqu’un qui lui ressemble vraiment beaucoup— une seconde chance d’arriver au pouvoir.

Diffusée cet été aux Etats-Unis, Political Animals incarne de la manière la plus directe ce rêve clintonien. Elle met bien en scène un président atypique —un Italo-Américain dénommé Paul Garcetti— mais c’est un personnage secondaire qui sert essentiellement à démontrer combien son adversaire malheureuse de la primaire était mieux taillée pour le poste.

Cet adversaire, c’est Elaine Barrish, incarnée avec enthousiasme par Sigourney Weaver: une ancienne Première dame qui a annoncé son intention de divorcer du président Bud Hammond, un ancien gouverneur sudiste entretenant une attitude très française envers l’infidélité, la nuit même où elle perdait son pari de remporter l’investiture de son parti pour la présidentielle.

Elle devient ensuite la secrétaire d’Etat de Garcetti, profitant à plein de son talent pour les langues étrangères —elle est aussi à l’aise quand elle discute en français avec des hommes politiques parisiens que quand elle chuchote en mandarin avec l’ambassadeur chinois—, de son expérience politique et de son accès aux sages conseils d’un ancien président plein de charisme.

Political Animals, une retcon de l'itinéraire d'Hillary

Political Animals colle si précisément à la biographie d'Hillary Clinton qu'elle ressemble parfois à une tentative de retcon, de continuité rétroactive —ce que Wikipedia définit comme «une altération de faits établis dans une œuvre de fiction antérieure». Dans le cas présent, les scénaristes ont utilisé la fiction pour réécrire l'histoire de la primaire démocrate de 2008.

Dans cette version télévisée, les débordements verbaux de Bud Hammond —qui viennent en miroir des accusations selon lesquelles Bill Clinton aurait «joué la carte raciale» en 2008— et ses fréquentes escapades avec des bimbos font partie d'un récit savamment construit: il prend sur lui l'échec de la campagne, laissant Elaine sans tache et présidentiable pour la prochaine élection.

Malgré un accueil critique enthousiaste, Political Animals a échoué à séduire à un large public. Présentée comme une série évènementielle limitée à six épisodes —une durée démesurément courte dans un pays où la saison de vingt-deux épisodes est la norme—, elle a vu ses audiences dégringoler. Le dernier épisode a attiré moins de 2,5 millions de téléspectateurs (la même nuit, une course de Nascar en a attiré plus de 5 millions et une rediffusion des Simpsons près de 3,5 millions).

Il est difficile de savoir exactement pourquoi le show n'a pas marché. Certes, l'audimat est toujous en baisse en juillet et en août, mois durant lesquels il a été diffusé, mais durant une année électorale, alors que la campagne présidentielle dominait l'actualité, il avait toutes les chances de s'imposer.

Son problème, c'était son ton. Malgré une poignée d'intrigues géopolitiques —dont une prise d'otages impliquant des journalistes américains en Iran et une tentative de sauvetage de l'équipage d'un sous-marin chinois en détresse près des côtes californiennes—, ce sont les crises familiales qui se taillent la part du lion dans Political Animals, entre le fils gay et toxicomane des Hammond, la fiancée boulimique de son frère, une journaliste impétueuse et à l'éthique douteuse et, bien sûr, la vie sexuelle de Bud Hammond. On dirait que les téléspectateurs attirés par la vie washingtonienne préfèrent moins de mélo et plus de politique.

Ces spectateurs allergiques au soap ne font probablement pas partie du public de Scandal, autre drame washingtonien davantage intéressé par les sentiments que par les sujets de fond. La série raconte l'histoire d'Olivia Pope, une habituée des intrigues de la capitale, pour partie juriste, pour partie spécialiste en relations publiques, et qui entretient avec la Maison Blanche des liens très... personnels.

Fidèle à son nom, la série est pour partie procédural, avec son «dossier de la semaine», et pour partie mélodramatique, revenant sur la campagne des primaires du président Fitzgerald «Fitz» Grant, quand Olivia, incarnée par une Kerry Washington séduisante et pleine d'assurance, identifiait son principal problème d'image: son couple glacial. Sa femme, Mellie, finit alors par se prouver une «campagneuse» de choc, renversant la tendance en faveur de son mari en s'effondrant en larmes à propos d'une fausse couche qu'elle semble avoir inventée dans ce but, pendant que dans un rebondissement tragique, Fitz et Olivia tombent passionnément amoureux.

Par son ton et les sujets qu'elle aborde, Scandal doit elle aussi beaucoup plus aux Clinton qu'aux Obama. Les larmes face caméra de Mellie Grant sont sûrement inspirées de l'accès d'émotion d'Hillary Clinton durant sa campagne dans le New Hampshire en 2008, quelques jours après avoir perdu le caucus de l'Iowa face à Barack Obama. Ce moment d'abandon l'avait rendue plus «humaine» aux yeux de l'électorat et maintenue dans la course. Quand au président si énamouré d'une femme qui n'est pas la sienne, il ressemble clairement plus à Bill qu'à Barack.

Scandal et Veep sont peu crédibles

Mais là où Scandal s'écarte le plus de la réalité, c'est dans son rapport à la politique partisane. Le président Grant a un directeur de cabinet ouvertement gay et sa principale priorité politique est le passage de la loi DREAM permettant aux immigrés sans papiers arrivés aux Etats-Unis avant leur majorité de régulariser leur situation.

Tout cela rend difficilement crédible le fait qu'il soit républicain. Même avec une majorité démocrate au Sénat, l'opposition républicaine a empêché le président Obama de faire passer la loi DREAM et cet été, il a été forcé de passer un décret présidentiel pour autoriser des jeunes immigrés à rester aux Etats-Unis.

Attribuer au président Grant des vues politiques et sociales qui le rendraient inéligible en tant que Républicain font de Scandal une vision fantasmée de la politique mais, comme la critique Emily Nussbaum l'a pointé dans le New Yorker, les créateurs de la série lui ont au moins attribué une étiquette politique, contrairement à la comédie Veep, qui néglige de préciser au nom de quel parti gouverne son héroïne éponyme, la vice-présidente Selina Meyer.

Comme Elaine Barrish dans Political Animals, Selina Meyer est présentée comme une perdante des primaires à la Hillary Clinton qui a fini par intégrer le cabinet de son adversaire. Les ressemblances s'arrêtent là.

Dans cette nouvelle version, la fonction de vice-président est complètement démunie et absolument inutile. Selina, incarnée par l'ancienne héroïne de Seinfeld Julia Louis-Dreyfus, est une élue ambitieuse mais inefficace, entourée de conseillers ambitieux mais empotés et persécutée par des journalistes ambitieux et impatients.

La plus grande faiblesse de Veep est que ses créateurs britanniques ne manifestent pas de réelle compréhension de la politique américaine. Créée par le comédien écossais Armando Iannucci et écrite à Londres par une équipe britannique, elle est l'équivalent transatlantique de la série de la BBC The Thick of It davantage qu'une satire maison des sujets américains.

Invisible dans Boss ou Game Change

Ce qui ne signifie pas qu'il soit impossible de créer une sitcom drôle et réconfortante sur les politiques américains. Parks and Recreation, qui se déroule au sein de la mairie du petite ville du Midwest, fonctionne sur l'idéalisme de son héroïne, Leslie Knope, jouée avec une immense sympathie par Amy Poehler. Sa croyance dans le service public, dans des divertissements sains et dans la bonté d'ensemble de sa ville natale de Pawnee, Indiana, offre un contrepoint bienvenu au cynisme qui motive d'habitude les politiciens du petit écran.

Dans la quatrième saison de Parks and Recreation, diffusée entre septembre 2011 et mai 2012 en parallèle au début de la campagne présidentielle, Leslie affronte pour un siège de conseiller municipal Bobby Newport, le fils idiot de l'homme le plus riche de Pawnee. Et pour une fois, la candidate n'a pas à se contenter de la deuxième place: malgré la richesse de Bobby —et l'habileté de la directrice de campagne que son père a embauchée pour l'aider—, la sincérité et l'engagement de Leslie lui permettent de remporter l'élection, même si c'est à l'issue d'un recompte à la Floride 2000.

Et dans le premier épisode de la cinquième saison, diffusé le 20 septembre, la toute fraîche conseillère municipale Knope se rend à Washington, où elle est déçue d'apprendre que les élus des petites villes n'impressionnent pas Capitol Hill. Mais rencontre quand même trois sénateurs, tous dans leur propre rôle: le candidat républicain de 2008 John McCain et les numéros 4 et 26 de sa «Liste des femmes les plus étonnantes», Barbara Boxer et Olympia Snowe.

Mais pas Obama, qui, même quand on pourrait s'attendre raisonnablement à ce qu'il fasse une apparition, demeure invisible. Game Change, une adaptation du livre de John Heilemann et Mark Halperin sur l'élection présidentielle de 2008, choisit ainsi d'ignorer l'ensemble de la campagne démocrate et de plutôt se concentrer sur le choix par John McCain de Sarah Palin comme candidate à la vice-présidence. Admettons-le, il est difficile de s'en plaindre, étant donné que consacrer ne serait-ce que quelques minutes à Obama et Clinton signifierait en laisser moins à la façon dont Julianne Moore/Palin —primée d'un Emmy pour le rôle— exaspère l'équipe de McCain.

Ailleurs, l'ombre d'Obama est encore plus discrète. Dans Boss, le maire de longue date de Chicago Tom Kane, incarné avec une grandeur shakespearienne par Kelsey Grammer, ne mentionne jamais le community organizer qui travaillait autrefois dans sa ville.

Néanmoins, par sa façon de raconter l'histoire d'un vétéran de la politique qui, confronté à une maladie neurologique dégénérative, tente de refaçonner son héritage après des années d'égoïsme et de corruption, la série s'empare du sujet du renouvellement générationnel en politique, que beaucoup de gens avaient à l'esprit en 2008 quand Obama, 47 ans, a vaincu Hillary Clinton, 61 ans, puis John McCain, 72 ans.

Accusations des «Birthers»

Deux autres séries qui mentionnent à peine le nom du président abordent néanmoins indirectement des accusations infondées souvent portées contre lui.

Quand la série israélienne Prisoners of War a été adaptée aux Etats-Unis sous le titre Homeland, les producteurs ont transformé le récit original, celui de prisonniers renvoyés chez eux après dix-sept années passées aux mains de l'ennemi, en celui d'un potentiel agent dormant. Dans Homeland, l'agent de la CIA Carrie Mathison —incarnée avec un brio fou par Claire Danes, elle aussi distinguée aux Emmy— est convaincue qu'un sergent des Marines qui vient de revenir chez lui après huit ans aux mains d'al-Qaida a secrètement été recruté par l'organisation terroriste.

Aucun lien direct n'est tracé avec l'actuel président, mais la très répandue —même si complètement fausse— théorie du complot selon laquelle Obama est un musulman étranger qui se fait passer pour un Américain loyal découle de la même psychologie du soupçon.

Ces croyances d'une frange de «Birthers», résistantes aux faits et aux preuves, sont aussi souvent prises pour cibles dans The Newsroom, la décevante série d'Aaron Sorkin sur la vie d'une chaîne d'information câblée fictive, qui traite également dans un épisode de l'attaque contre Oussama Ben Laden à Abottabad en mai 2011. Mais politiquement, la série s'intéresse moins à Obama qu'à ses opposants, à la déception amère qu'éprouve son héros Will McAvoy envers l'état actuel du parti républicain et à ses confrontations avec des porte-parole bien mal informés du Tea Party.

Il est néanmoins surprenant que la pop culture ait laissé le président Obama hors du tableau. Après tout, avant son élection, A la Maison Blanche se terminait sur la victoire d'un jeune espoir démocrate (le latino Matt Santos) contre un Républicain indépendant d'esprit, et 24 heures chrono imaginait non pas un mais deux présidents noirs, David Palmer et son frère Wayne Palmer.

Mais le destin de ces derniers pourrait expliquer les réticences à fictionnaliser la présidence Obama: tous deux ont fini assassinés. Même si les services secrets, dont la tâche est de protéger le président, ne rendent pas publics les soucis de sécurité pour décourager les tentatives d'imitation, un essayiste a affirmé qu'Obama recevait 12.000 menaces par an, quatre fois plus que George W. Bush.

Etant donnée l'histoire sanglante du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis, la réticence à placer un président noir, serait-il fictif, en danger, est compréhensible. La fiction réclame du conflit, mais à voir le caractère sordide d'une partie de la rhétorique Obama —Pat Buchanan, ancienne plume de Nixon et ex-candidat républicain à la présidence, a récemment traité le président de «dealer d'aides sociales»—, beaucoup de scénaristes préfèrent agresser les agresseurs, comme dans The Newsroom, plutôt que se concentrer sur la Maison Blanche.

Ou peut-être est-ce le reflet de la nature du président. L'homme, après tout, est surnommé «No Drama Obama». Calme, raisonnable, enclin au compromis: des traits dont la caractéristique n'est pas de produire des étincelles scénaristiques.

June Thomas

Traduit par Jean-Marie Pottier

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