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Réforme de la santé d'Obama: la désinformation comme stratégie politique

Claire Levenson, mis à jour le 07.10.2012 à 13 h 41

Comment les Républicains ont convaincu la moitié des Américains, y compris ceux qui en sont bénéficiaires, que ce texte était un désastre.

La représentante républicaine du Minnesota Michelle Bachmann lors d'une manifestation contre la réforme de la santé d'Obama devant la Cour suprême, le 28 juin 2012 à Washington. REUTERS/Jason Reed.

La représentante républicaine du Minnesota Michelle Bachmann lors d'une manifestation contre la réforme de la santé d'Obama devant la Cour suprême, le 28 juin 2012 à Washington. REUTERS/Jason Reed.

L’année dernière, un doctorant d’une université de l’Arizona a été réduit à vendre des tee-shirts en ligne pour payer sa chimiothérapie, après que son assureur lui a annoncé qu’il avait atteint le maximum remboursable. Arijit Guha a alors envoyé un tweet à sa compagnie d’assurances, demandant pourquoi une entreprise qui avait fait 2 milliards de dollars de profits l’année dernière refusait de payer ses frais. Probablement terrifié par le potentiel déluge de publicité négative, le PDG du groupe a rapidement accepté de payer. Mais la majorité des patients ne s’en sortent pas aussi bien.

Une des mesures de la réforme de santé d’Obama, validée dans sa majeure partie par la Cour suprême en juin dernier, interdit ces plafonds de dépense, et si Arijit Guha était tombé malade cet été, il n’aurait pas eu le même problème. La loi fera disparaître d’autres situations grotesques, comme celle de ces Américains non assurés qui tombent malades et doivent s’endetter, car aucune compagnie ne veut prendre en charge des patients déjà malades.

A première vue, il semble difficile de faire campagne contre le remboursement des frais médicaux; pourtant, l’opposition à cette loi est devenu un thème de ralliement des Républicains. Dès que Romney prononce «Obamacare» (le surnom de la loi) pendant un discours, les spectateurs se mettent à huer.

Suivant la ligne de son parti, le candidat a d'abord promis d'annuler la réforme de santé d'Obama, pourtant similaire à celle qu'il a mise en place dans le Massachusetts. Mais après avoir diabolisé Obamacare pendant toute sa campagne, il revient maintenant en arrière.

Lors du premier débat présidentiel, il a continué à attaquer le projet du président, tout en annonçant que sa réforme mettrait en place les mesures populaires de la loi. Sauf que ses conseillers ont ensuite dû admettre que le plan de Romney n'offrirait aucune garantie, dans la mesure où il s'agira de laisser les Etats décider de leur politique de santé...

Une campagne de com’ des Républicains

Dans ce débat, les Républicains n'en sont plus à un mensonge ou une contradiction près... Et apparemment, les Américains aussi: selon un sondage publié en juillet, 52% des électeurs américains continuent d’être contre la réforme mais un autre sondage fascinant, effectué en juin, révélait que «la plupart des Américains sont contre Obamacare, mais en faveur des mesures que propose la loi».

Les résultats semblaient complètement incohérents: 56% des personnes interviewées étaient contre la réforme, mais 82% étaient favorables à ce que les compagnies d’assurance ne puissent pas refuser de prendre en charge des personnes malades, et 61% favorables à ce que les jeunes puissent être pris en charge par l’assurance de leurs parents jusqu'à 26 ans (deux mesures qui font partie du projet Obamacare). 

Ces chiffres étonnants sont la conséquence d’une campagne de communication orchestrée par les Républicains et leurs alliés qui, depuis 2010, ont dépensé plus de 200 millions de dollars en publicités négatives contre la loi.

Tout a commencé en 2009, lorsque le consultant en communication Frank Luntz a rédigé un rapport confidentiel (rendu public par le site Politico) pour aider les Républicains à ternir l’image de la loi. Sans se soucier des faits, il a créé une description de la réforme susceptible de terrifier des millions d’Américains.

Dans son texte de 28 pages, intitulé «Le langage de la santé», ce spin doctor recommande aux élus conservateurs de dire qu’un «bureaucrate va s’interposer entre vous et votre médecin», et que la loi constitue «une prise de contrôle de la santé par le gouvernement» (government takeover), ce qui mènerait à «un rationnement des soins». Est-ce vrai? Non, la majorité des Américains conserveront l’assurance privée qu’ils ont déjà; les autres achèteront une assurance privée subventionnée par l’Etat, en fonction de leurs revenus.

Toutes les organisations sérieuses de vérification des faits (fact-checking) répètent que ces affirmations sont fausses, mais elles sont systématiquement répétées durant la campagne et figurent sur le site officiel de Mitt Romney. L’interférence de l’horrible bureaucrate qui dictera les soins est aussi un thème de prédilection du candidat républicain qui a dit en juin qu’«Obamacare mettrait le gouvernement fédéral entre vous et votre médecin».

Un autre «argument» des anti réforme est de dire que la loi va mener à «la plus grande augmentation d’impôts de l’histoire des Etats-Unis». C’est faux, mais des équivalents de cette phrase sont répétés régulièrement par Romney et son équipe.

Dans ce débat, on glisse toujours très vite de la réalité à la fiction. Par exemple, une commission d’experts va être nommée pour essayer de maîtriser les dépenses de l’assurance santé pour les plus de 65 ans. Il est spécifiquement précisé qu’ils ne pourront pas limiter l’accès aux soins des cotisants.

Peu importe! Paul Ryan a répété tout l’été que ces bureaucrates empêcheront les grands-mères d’être bien soignées et, lors de son premier débat contre Obama, Romney a deux fois parlé des restrictions qu'imposerait ce comité.

Tout le monde a glissé à droite

L’ironie de cet acharnement, c’est que la réforme proposée par Obama est au départ une idée républicaine, ainsi que l'a souligné le président pendant le débat de cette semaine. En 1989, un think tank conservateur avait en effet proposé les grandes lignes de la loi actuelle. A l’époque, il s’agissait d’une alternative au projet des Démocrates, qui défendaient un système entièrement géré par l’Etat.

Vingt ans après, tout le monde a glissé à droite: les Démocrates ont abandonné l’idée d’un système de santé à l’européenne et se sont inspirés du projet des Républicains, que ces derniers ont totalement renié, même si Romney ne semble donc pas tout à fait à l'aise avec sa posture anti-réforme.

Dans ces conditions, il est étonnant que la campagne Obama n’ait pas pu mieux «vendre» cette réforme. Plusieurs élus démocrates ont admis que leur réponse avait été trop timorée.

Certes, la loi n’est pas parfaite, et il est encore difficile de savoir exactement combien une famille de la classe moyenne devra payer pour être assurée. Mais ce qui est sûr, c’est qu’Obamacare limite le pouvoir des compagnies d’assurance privées. Si il y a bien une intervention du gouvernement, elle est là non pour qu’un bureaucrate dicte les soins, mais pour rééquilibrer le rapport de force entre cotisant et assureur.

Cette action pourtant essentielle semble passer inaperçue. Une journaliste du New York Times a interviewé plusieurs électeurs de Pennsylvanie en juin: étant donné leurs revenus modestes, la plupart bénéficieraient de la réforme, mais là encore, ils y étaient en majorité opposés. Pour expliquer leur opinion, ils répétaient les mêmes faux arguments fabriqués par le camp républicain. Dans le débat sur la santé, ainsi que dans de nombreux domaines de politique générale, le mépris des faits a atteint un niveau inquiétant.

C.L.

Claire Levenson
Claire Levenson (141 articles)
Journaliste
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