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Michelle Obama, Ann Romney, Laura Bush... Les Premières dames sont toutes les mêmes

Libby Copeland, mis à jour le 20.09.2012 à 18 h 17

Qu’ont en commun ces trois femmes de président ou candidat à la présidence? Tout, apparemment. Bienvenue chez les Stepford Wives de la course à la Maison Blanche.

Michelle Obama et Laura Bush au Capitole à Washington le 20 janvier 2009,  REUTERS/Saul Loeb/Poo

Michelle Obama et Laura Bush au Capitole à Washington le 20 janvier 2009, REUTERS/Saul Loeb/Poo

Quand Michelle Obama est montée sur scène lors de la convention démocrate début septembre pour jouer le rôle de la femme de Barack, son image publique soigneusement étudiée est montée avec elle.

Non seulement ses piques subtiles à l’endroit de Mitt Romney ont fait simultanément fonction de louanges de son mari, lui épargnant cette-fois ci l’étiquette de Madame Grognon héritée en 2008, mais comme pratiquement toutes les premières dames effectives ou candidates à la fonction de ces dernières décennies, elle a porté à la perfection son discours d’épouse de candidat réticente, pétrie d’esprit de sacrifice, que son expérience politique pousse à l’humilité.

Voulait-elle se présenter en 2008? Non («J’aimais la vie que nous avions construite pour nos filles» a-t-elle confié au public). Y est-elle allée par loyauté, mais pleine d’inquiétude? Oui, deux fois oui. Et comprend-elle aujourd’hui pourquoi c’était exactement la chose à faire —pas seulement pour leurs filles, mais pour le pays— pourquoi «mon mari, notre président» est le seul homme apte à faire ce travail? Pensez donc.

Ann ou Michelle, même combat

Si cette histoire vous dit quelque chose, c’est parce que vous l’aviez déjà entendue la semaine précédente, au sujet d’Ann Romney. Elle aussi est censée être réticente, pétrie d’esprit de sacrifice, une personne réservée s’exposant en pleine lumière par devoir patriotique, pour transmettre une chaleur et un charme naturels au nom de son mari.

Ann raconte que lorsqu’il a voulu se représenter en 2012, elle a demandé à Mitt:

«Je veux que tu me dises une chose. Si tu es nominé et que tu peux battre Barack Obama, il faut que je sache: es-tu capable de guérir l’Amérique? Il m’a répondu “Oui”. Et je lui ai dit “OK, on y va.”»

Cette histoire toute faite est devenue un genre de formule magique pour les épouses de candidats présidentiels contemporains depuis que Laura Bush l’a perfectionnée en 2000.

Pas de candidature sans réticence conjugale

Après les dégâts causés à son image par une Hillary Clinton assoiffée de pouvoir, la réticence conjugale est devenue une condition sine qua non, un genre de modestie nécessaire.

Son omniprésence, malgré la petite voix qui nous dit que ce n’est que pour la façade, est très révélatrice de ce que nous continuons de croire, ou voulons croire, de la première dame moderne —de tout ce que nous attendons d’elle, et de ce à quoi nous la réduisons.

Si les membres des états-majors politiques travaillent dur pour faire entrer une épouse de candidat particulière dans un moule généraliste, ce sont les médias qui consolident l’histoire.

Même avant Laura Bush, la couverture médiatique ressemblait à un texte à trous où journalistes TV et papier se contentaient de remplir toujours les mêmes cases.

Des potentielles premières dames mystiques

La candidate à la fonction de première dame est presque toujours décrite dans des termes à la fois mystiques, révérencieux et subtilement condescendants, un peu dans la tradition du Magical Negro au cinéma [le personnage noir aux pouvoirs mystiques dont le rôle consiste à aider le personnage principal –blanc, NDT].

Quand elle voyage avec l’équipe de campagne par exemple, elle a forcément une influence apaisante et calmante sur son mari, phénomène qui fait s’ébaubir ses conseillers de campagne sans qu’ils sachent vraiment mettre des mots dessus. On la dit capable de repérer les défauts de son mari et de les contrebalancer.

En tournée électorale, elle a une aptitude à être «vraie» que son mari n’a pas, et cette réalité lui permet de créer un lien avec les électeurs (Politico a récemment observé qu’à la fois Barack et Mitt étaient «dépendants de leur femmes pour transmettre leurs sentiments aux électeurs.»)

Voici les ingrédients de la recette pour une première dame réussie.

1. Elle humanise, adoucit et calme

L’épouse politique est constamment présentée comme un genre de lime à ongles humaine, mise en avant pour arrondir les angles du candidat et le rendre plus accessible aux électeurs.

Pendant la campagne bancale de Bob Dole en 1996, l’Austin-American Statesman avait qualifié [son épouse] Elizabeth «d’agent adoucissant,» louant son charme et son accent («comme du sirop de sorgho sur un gruau de maïs»).

Tipper Gore était vue sous le même angle —au point que la trouver «tendue» lors d’une interview de 1999 sur sa dépression sembla jeter Frank Bruni, journaliste du New York Times, dans la plus grande perplexité. Tipper «est censée avoir les pieds sur terre, être spontanée et pleine d’entrain» et servir «d’antidote essentiel à Al, la chaleur naturelle neutralisant son inflexible froideur» écrivit Bruni.

Jamais le droit d’être de mauvaise humeur

L’image publique de la première dame, cantonnée à un rôle aussi étroit, peut être une vraie camisole de force: elle doit toujours servir les autres, elle n’a jamais le droit d’être de mauvaise humeur (ou, comme l’écrivit le Washington Times au sujet de Laura Bush dans une improbable hagiographie de 2004, «Elle n’est jamais de mauvaise humeur.»)

En 2008, John McCain aurait bénéficié de «la présence apaisante [de Cindy] sur la route De même, le rôle d’Ann Romney au cours des mois précédant les prochaines élections consiste à témoigner à quel point son mari peut être «détendu, drôle et spontané», tout en jouant le rôle de «stabilisatrice de Mitt,» en l’apaisant chaque fois qu’il devient trop «énergique

CNN décrit ce pouvoir calmant d’Ann comme un talent magique et mystérieux: «Quand on lui demande son secret, elle ne parvient pas vraiment à l’expliquer.» Pourtant …

2. Elle déteste la politique!

Si les candidates à la place de première dame évitent de dire quoi que ce soit qui fasse penser à une quelconque ambition personnelle, ce n’est pas un hasard. Elles ont compris la leçon de Hillary je-ne-te-ferai-pas-de-cadeau Clinton de 1992.

De façons extrêmement différentes, à la fois elle et Nancy Reagan étaient considérées comme avides de pouvoir quand leurs maris sont entrés en fonction pour la première fois, et les deux ont dû se réinventer.

Il semble que les Américains préfèrent encore et toujours leurs premières dames, quels que soient leurs accomplissements professionnels, en épouses et mères avant tout (le titre autoproclamé de Michelle Obama: Maman-en-chef).

La première dame est comme les électeurs

Et puis il est bien plus simple pour la conjointe politique de créer un lien avec les électeurs si elle manifeste un léger dédain et un brin d’émerveillement envers le processus politique (les maris disent la même chose mais personne ne les croit).

Elle doit toujours insister sur sa réticence à participer à la campagne, et sur son «trac» à l’idée de devoir faire un grand discours, comme l’a récemment avoué Ann Romney à Diane Sawyer.

La première dame en puissance a le sens du sacrifice, et pendant des années elle est parvenue Dieu sait comment à tenir son foyer pendant que son mari était à Washington ou ailleurs, et même si c’est presque infaisable, elle ne se plaint pas trop.

Louée pour ses talents ménagers

De l’autre côté, le rôle du candidat est de lui attribuer tout le mérite de l’éducation des enfants et des tâches administratives, et à l’occasion de dire (comme Mitt dans son discours de convention) que son boulot à elle était bien plus dur que le sien, à lui. («Elle a été héroïque» a-t-il décrété. «Cindy aura sa récompense au ciel» avait tranché John McCain en 2007).

Peut-être, comme Michelle Obama, s’est-elle un peu plainte, en laissant des Post-its pour lui rappeler de ramasser ses sous-vêtements qui traînaient. Mais au final, elle approuve courageusement ses ambitieux projets.

Ainsi, Laura Bush, la «bibliothécaire tranquille» comme elle fut inévitablement qualifiée dans les articles d’actualité, aurait préféré selon le New York Times de «longues après-midis de lecture» à la célébrité à l’échelle nationale.

Un conte de rédemption

Les élections de 2000 regorgeaient de descriptions de réticences et autres sacrifices, comme l'analyse une étude savante —Cindy McCain était «allergique à la politique de Washington» et The New Yorker a dit de Tipper Gore: «Le niveau de sacrifice de Tipper Gore augmente au même rythme que les enjeux de la carrière politique de [son mari].» Quant à Ann Romney, Yahoo! News a récemment publié un article intitulé «Comment Ann Romney a appris à arrêter de s’en faire et à aimer la politique

Le profil des potentielles premières dames comporte presque inévitablement un récit de rédemption. L’épouse vit fatalement une expérience publique atrocement humiliante qui lui donne envie de renoncer à tout jamais à la politique —pensez à la maladroite remarque «je suis enfin fière de mon pays» de Michelle Obama lors de la dernière campagne, à la catastrophique interview d'Ann Romney en 1994 accordée au Boston Globe —mais elle finit par accepter de laisser son mari se lancer dans la grande course parce qu’elle sait que c’est ce dont l’Amérique a besoin.

Du pain bénit pour les journalistes, qui peuvent proposer un conte de rédemption où l’épouse de politique sortie du droit chemin «revient à la raison»—et repart en tournée électorale, répète ses discours, prend des bains de foule et comment...

3. Elle devient son «arme secrète»

Cette expression est l’une de celles qui revient le plus souvent dans les descriptions d’épouses de candidats. C’est souvent (bien que pas toujours) une exagération, accolée aux légendes racontant que préparer des Welsh cakes pour les journalistes (Ann Romney) ou faire une apparition dans un épisode très spécial d'iCarly (Michelle Obama) est exactement l’offensive de charme dont son mari a besoin.

Or, gonfler le pouvoir de l’épouse dans le processus politique a tendance à mettre en évidence le peu de pouvoir qu’elle a en réalité, à quel point les paramètres de son discours autorisé sont limités.

C’est pour cela qu’après l’intervention exaltée et émue de Michelle Obama à la convention, le spécialiste des sciences politiques Larry Sabato a twitté ce rappel:

«Les épouses plaisent aux électeurs mais ne changent pas les votes

Et c’est également pourquoi, lors de la convention du parti républicain, Ann Romney s’est cantonnée à un discours sur le grand débat politique de notre époque: «l’amour

Pourtant, il vaut la peine de noter que les femmes de candidats ont le droit à une certaine mesure de dureté, dans certaines limites. Colère et amertume sont absolument interdites. À la place, elles doivent viser des qualificatifs comme...

4. Elle fait preuve d’une force tranquille

Tant que son caractère de fer est au service de sa famille ou de son pays, et qu’il est tempéré par une réserve distinguée, une certaine dose de fougue est assez appréciée des biographes.

Par exemple, Elizabeth Dole avait la réputation d’être toute douce excepté lorsqu’elle se changeait en «magnolia de ferLe magazine George estimait que «Laura Bush n’a peut-être pas grand-chose à dire pour se mettre en avant, mais quand il s’agit de défendre son mari... elle affronterait n’importe quelle foule».

Pendant la campagne présidentielle de 1988 de George Sr, Barbara Bush fut décrite de manière pratiquement identique dans un article du Los Angeles Times qui la qualifiait de «réservée» mais farouchement loyale, «Le défenseur le plus inconditionnel de George Bush

Epreuve de funambulisme

C’est une difficile épreuve de funambulisme. Michelle Obama l’a déjà loupée par le passé, mais elle s’en est parfaitement tirée lors de son discours de convention.

Ann Romney, qui a moins l’habitude, cherche encore son équilibre. Sa défense de son statut de femme au foyer sur Twitter, en réaction à la provocation d’Hilary Rosen, a été bien reçue et citée comme preuve de son aptitude à «rendre les coups comme une pro

Mais les plus récentes tentatives d’agressivité d’Ann —quand elle a dit, par exemple, qu'il serait temps qu'il y ait un «adulte» dans le bureau ovale— incitent Politico à observer qu’elle commence à paraître «grincheuse» et qu’elle se lance dans les «coups bas

La clé du discours de convention de Michelle Obama de la semaine dernière est qu’elle a fait montre d’une dureté autorisée; ce que Noreen Malone, de la New Republic, a qualifié de «maternité musclée».

Ses bras puissants émergeant d’une douce robe Tracy Reese, elle a camouflé ses attaques contre Romney en soulignant que son plus grand souci était le bien-être de ses filles.

Michelle Obama n’a jamais directement mentionné l’adversaire de son mari; elle s’est contentée de laisser voir aux électeurs le saisissant contraste entre l’enfance privilégiée de son rival et les modestes débuts de son époux.

Et tout cela, elle l’a fait par passion pour lui. Car c’est hélas une règle parfaitement acceptée de la politique américaine que tout ce qu’une première dame entreprend, ce ne peut être que par amour.

Libby Copeland 

Traduit par Bérengère Viennot

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