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Le portrait de Michelle Obama en esclave est de l'art raciste

The Root, mis à jour le 01.09.2012 à 13 h 07

L'hommage dénudé d'un magazine espagnol à la First Lady a tout faux.

Michelle Obama en couverture de «Fuera de Serie»

Michelle Obama en couverture de «Fuera de Serie»

L'esclavage, c'est mal. Vous n'étiez pas au courant? La grande majorité des Afro-Américains dont les ancêtres étaient du Sud sont des descendants d'esclaves. Vous l'ignoriez? Et Michelle Obama, première dame des États-Unis, ne fait pas exception. Cela vous avait échappé? Si c'est le cas, le magazine espagnol Fuera de Serie se charge de vous le rappeler avec une couverture présentant Michelle Obama en esclave française à moitié nue.

«Pu*** c'est quoi ce truc?» a été ma première réaction devant cette image qui est arrivée dans ma boîte mail l'autre jour. Mon deuxième réflexe a bien sûr été de la transférer, histoire de partager mon émotion par voie électronique.

Une femme blanche derrière un corps noir

J'ai tout de suite écrit à une amie mordue d'histoire de l'art pour savoir si cette horreur pouvait s'inspirer des grands maîtres. Je suis un peu obtuse, et quand mon corps noir est exploité de cette façon-là, sans vergogne, je suis sûre qu'il y a un homme blanc derrière. Est-ce du racisme? Probablement.

«En tout cas, ce n'est pas une tentative de copie de ces pervers européens qui sont allés fricoter avec les femmes indigènes au 19e et au début du 20e siècles (genre Gauguin ou Picasso)», m'a répondu mon amie, qui n'a pas fait semblant d'écouter les cours sur l'art à l'université de Columbia. «À mon avis, cela a plus à voir avec une référence populaire... mais je ne vois pas laquelle. La seule chose qui me vient, c'est l'Olympia, pour la poitrine nue et le demi-sourire».

En réalité, cette couverture «artistique» est une interprétation toute littérale du Portrait d'une négresse de la peintre française Marie-Guillemine Benoist, aujourd'hui exposé au Louvre. Quand il fut dévoilé en 1800, six ans après l'abolition de l'esclavage en France, le tableau était aussi révolutionnaire que typique.

On lui attribue souvent le mérite d'attaquer de front les sujets tabous de la race, du genre et de la politique (d'autant plus que l'artiste est une femme). C'est un témoignage radical sur la liberté et l'exploitation. Notons bien que la «négresse» n'a pas de nom, qu'elle n'a pas d'identité autre que sa couleur de peau.

Le corps des femmes noires, objet de tous les fétichismes

À noter aussi que ce tableau a plus de deux siècles. Faire le portrait de la première dame en ancienne esclave française, tout juste drapée dans la bannière étoilée, n'évoque pas les mêmes choses en 2012. Selon le New York Daily News, l'artiste à l'origine de cette couverture et d'autres «nus célèbres», Karine Percheron-Daniels, veut croire que Mme Obama va apprécier ce grossier montage Photoshop. «Je suis sûre qu'Obama va adorer», a-t-elle ainsi déclaré, «et j'espère qu'elle pourra le voir».

Là, je souhaite lui apporter une contradiction salutaire en affirmant que Michelle Obama ne va sûrement pas adorer. Depuis les Vénus hottentotes, ces femmes africaines dont les traits «exotiques» leur valaient d'être exposées comme des animaux dans les zoos d'Europe au 19e siècle, le corps des femmes noires est l'objet de tous les fétichismes.

On ne leur accordait ni émotions ni sentiments. Elles étaient l'incarnation physique de la réification. Et si le Portrait d'une négresse allait au-delà de cette pensée, il s'inscrivait néanmoins pleinement dans la bataille idéologique autour du corps de la femme noire, qui était alors perçu comme un jardin public plutôt qu'une propriété privée.

Michelle Obama n’est pas Lady Di

Dépeindre l'une des femmes noires les plus connues sous ces traits est donc une maladresse évidente. Ce nu de Michelle Obama est plus insidieux que les portraits photoshopés de la reine Elizabeth ou de Lady Di réalisés par Percheron-Daniels, car ces femmes sont protégées par une histoire qui a censément veillé sur leur corps de blanche. Michelle Obama et les femmes comme elles n'ont pas eu ce privilège.

Mais après tout, quelle importance? Je n'avais jamais entendu parler de Fuera de Serie avant que cette couverture insultante n'arrive dans ma boîte mail. Je ne vois pas ce magazine dans les kiosques, ni chez le coiffeur. Il n'est pas dans mon champ de vision, et pourtant.

Je suis obligée de vivre dans un monde de plus en plus étriqué dans la peau qui m'a été donnée. Je suis allée en Europe plus d'une fois, et j'ai fait l'expérience «des regards» dont parlent les femmes noires entre elles. Ces regards qui vous suivent dans la rue, dans les cafés et dans les discothèques –curieux, appuyés et, surtout, voraces.

Racisme à l'européenne

Un jour, à Paris, où je me trouvais avec ma meilleure amie (la fana d'histoire de l'art à qui j'ai transféré le portrait puant de Michelle Obama), un Français qui ressemblait beaucoup au Vigo de Ghostbusters II, m'a proposé d'aller dans son club «ultra VIP» le soir. Alors que j'étais sur le point de céder, il m'a dit que les videurs s'occuperaient de moi à l'entrée, ce qui m'a plutôt effrayée vu de qui il était le sosie. Et d'insister:

«Deux noirs. Deux baraques noires. Tu vois? Des négros.»

Le choc m'a coupé les jambes. Au lieu de filer, on lui a demandé pourquoi il se permettait d'appeler les noirs des «négros».

«Il n'y pas de problème, tu sais. Ici, c'est la France.»

Eh bien non, je ne savais pas du tout. J'apprenais qu'être noire à l'étranger était comme être noire aux États-Unis; sauf que les nuances sont intraduisibles. Le racisme reste direct et décomplexé. Cela sonne peut-être autrement en français ou en espagnol, mais c'est pareil, et cela doit être dénoncé aussi fermement en bas de chez soi qu'à des milliers de kilomètres.

Helena Andrews est journaliste pour The Root. Elle est l'auteur de Bitch Is the New Black.

Traduit par Chloé Leleu

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