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Pourquoi je romps avec Paul Ryan

William Saletan, mis à jour le 03.09.2012 à 15 h 09

Contre l'avis de tous, je t'ai soutenu jusqu'au bout. Mais c'est toi, Paul, qui m'a laissé tomber.

Discours de Paul Ryan au lycée de Lakewood dans le Colorado, le 14 août 2012. REUTERS/Evan Semon

Discours de Paul Ryan au lycée de Lakewood dans le Colorado, le 14 août 2012. REUTERS/Evan Semon

Cher Paul,

Je ne veux plus te voir.

Il y a deux semaines, je t'ai déclaré mon amour. J'ai dit que, grâce à toi, l'élection allait se  focaliser sur la responsabilité budgétaire. Je t'ai imaginé guidant une jeunesse déterminée à ralentir le rythme effréné de nos dépenses.  

Mes amis m'ont traité de taré. Ils ont dit que tu n'étais pas celui que je pensais. Paul Krugman a dit que ton conservatisme budgétaire était factice. Scott Lemieux t'a décrit comme un politicien de droite tout ce qu'il y a de plus classique. Jim Surowiecki t'a comparé à Barry Goldwater.

Mais je ne voulais pas croire ces esprits chagrin. Parfois, ils disaient que tu étais trop extrémiste. Parfois, que tu dégoulinais d'hypocrisie pour avoir soutenu le TARP et le plan de sauvetage de l'industrie automobile. Pour moi, ils voulaient juste te faire passer pour quelqu'un d'horrible. Il ne s'agissait que de manœuvres politiques.

Je savais que tu n'étais pas parfait. Je n'avais pas aimé ton vote contre le plan Simpson-Bowles de réduction de la dette. J'avais peur que ta faiblesse sur le sujet des réductions fiscales ruine toutes les économies que tu comptais faire avec tes coupes budgétaires.

Mais j'aurais dû étudier ton dossier de plus près. Je n'avais pas compris ton rôle-clé dans le torpillage de l'accord budgétaire entre le président Obama et John Boehner, président de la Chambre des représentants. Je me suis trop attardé sur ce que tu as dit sur la réduction du budget de la Défense, pas assez sur ce que tu as réellement fait.

Tu as accusé les militaires de ne pas demander assez d'argent –une inquiétude absurde quand on connaît les dispendieuses habitudes des agences gouvernementales. Tu t'es aussi opposé à l'idée d'imposer des objectifs d'économies au Pentagone, même si c'est comme cela que tu comptes t'y prendre pour maîtriser les dépenses domestiques.

Je cherchais l'homme providentiel

J'ai essayé de te défendre, Paul. Qu'importe que tu aies piqué dans les caisses fédérales pour le compte de ton propre district. Tout le monde fait ça au Congrès.

Ton soutien au TARP devait, selon moi, être porté à ton crédit, pas à ta charge. Pour moi, ce vote était la preuve que, contrairement à bon nombre de tes collègues conservateurs, tu te soucies davantage des conséquences économiques  que des esclandres.

J'ai grincé des dents à chaque fois que je t'ai entendu parler de l'avortement, mais j'ai dit à mes amis qu'il ne fallait pas se fier à tes votes, que les sujets sur lesquels un politicien choisit de travailler sont plus importants, que le social n'est pas ton truc, que le budget est ton véritable cheval de bataille.

J'ai même excusé ton dogmatisme en matière de changement climatique. J'étais prêt à croire que ton scepticisme découlait d'une mauvaise analyse du dossier scientifique, que lorsque tu l'aurais fait, tu te raviserais. Jonah Goldberg [journaliste et essayiste conservateur, NdT] s'est moqué de moi en disant que j'étais parfois tellement ouvert d'esprit que mon cerveau prenait le large. Et tu sais quoi (roulements de tambour, merci...). Il avait raison.

Je déteste avoir à l'admettre, mais Krugman a parfaitement mis le doigt sur mon problème. Je cherchais l'homme providentiel –un conservateur budgétaire perspicace et pragmatique– et j'ai voulu à tout prix te faire endosser ce costume, quitte à utiliser un pied de biche.

Attaques contre les restrictions budgétaires

Et c'est là que tu m'as laissé tomber, Paul. Depuis que Mitt Romney t'a adoubé en tant que colistier, tu n'as pas défendu les restrictions budgétaires. Tu les as attaquées.

Tu as mis en garde les électeurs de Caroline du Nord et de Virginie contre des coupes dans le budget de la Défense qui allaient leur faire perdre leurs emplois financés par l'impôt. Et je ne sais plus où me mettre quand je me remémore ce que j'ai dit sur ton rapport à Medicare. «Avec Ryan, Romney ne peut plus prétendre, selon un argument malhonnête, que l'Obamacare est mauvais parce qu'il réduit le budget du Medicare, ai-je écrit. Désormais, Romney devra défendre l'argument honnête et conservateur selon lequel les dépenses du Medicare doivent être maîtrisées.» 

Je n'aurais pas pu me tromper davantage. Quatre jours après ton arrivée officielle sur le ticket de Romney, tu as commencé à singer sa marotte sur le Medicare. Tu t'es insurgé contre les 700 milliards de dollars [558 milliards d'euros] qu'Obama compte économiser sur la future augmentation des paiements du Medicare destinés aux prestataires de santé –une baisse des dépenses qu'aurait revendiquée tout président conservateur et perspicace et que tu avais toi-même incluse dans ton précédent plan budgétaire– en disant que cela allait «diminuer les services aux personnes âgées».

Tu as décrit un scénario catastrophe, «une retraite diminuée de 3600 dollarspour les seniors actuels. Près d'un hôpital et maison de retraite sur six en faillite». Aux personnes âgées, tu as promis que le plan  Romney-Ryan pour Medicare n'allait «pas affecter vos allocations». Et tu t'es engagé auprès des futurs retraités sur un «coût garanti» des soins de santé.

Parfait petit gauchiste

En bref, tu as déployé toutes les tactiques du parfait petit mec de gauche (1). Tu as qualifié la diminution du taux de croissance de réduction draconienne. Tu as exagéré l'impact probable de cette diminution. Tu as dénoncé la moindre dégradation des services publics comme inacceptable.

Tu as promis de ne pas toucher aux allocations des personnes âgées. Et tu leur as donné des garanties intenables financièrement. Si je compte bien, cela fait maintenant six interventions et meetings que tu nous tiens ce discours. Chaque jour qui passe, tu renforces la culture des avantages acquis et tu rends plus difficile la maîtrise des programmes de retraite.

Oh, Paul. Et moi qui pensais que tu étais un bon gros bûcheur

Tu as même souscrit au délire voulant que le gouvernement menace Medicare, alors qu'en réalité, le gouvernement finance Medicare. De cette méprise, on avait l'habitude de rigoler, de la voir comme une illustration de l'ignorance populaire.

Mais voilà que tu la colportes à ton tour! «Mitt Romney et moi allons faire cesser cette razzia sur Medicare, as-tu dit il y a une semaine aux électeurs du New Hampshire. Nous allons restaurer ce programme et nous allons dégager les bureaucrates qui se dressent entre nos citoyens les plus âgés et leur Medicare.»

Je te vois toujours comme un type prometteur, Paul. J'adore quand tu défies la rhétorique de «l'investissement public». J'admire ton obstination face à la Grand Faucheuse qu'est la dette. Je partage ton argument voulant que les prêts étudiants et les subventions en faveur des assurance distordent les marchés.

Mon cœur bat la chamade quand tu te dresses contre la cupidité des anciennes générations et les promesses financièrement creuses d'un État des avantages acquis. Mais si tu ne respectes pas tes principes quand il le faut, Paul –si tu joues les démagos sur le Medicare comme un bon vieux gauchiste (1)– alors tu es inutile à ce pays. Renvoie-moi ma lettre d'amour.

William Saletan 

Traduit par Peggy Sastre

Mise à jour du 3/9/12: le texte en VO utilise le terme de «liberal», qui aux Etats-Unis veut dire «de gauche», et non pas libéral au sens français du mot. Retour à l'article

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