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Et si les élections américaines étaient jouées avant même le jour du vote?

John Dickerson, mis à jour le 24.09.2012 à 9 h 25

Grâce au «early voting», le vote anticipé, chacun des candidats engrange des voix bien avant le 6 novembre.

Des électeurs votent par anticipation, à Boulder, dans le Colorado, le 21 octobre 2008. REUTERS/Rick Wilking

Des électeurs votent par anticipation, à Boulder, dans le Colorado, le 21 octobre 2008. REUTERS/Rick Wilking

On était fin juillet, et le local de campagne de Mitt Romney à Las Vegas était en ébullition. Le candidat était ailleurs, mais son bus de campagne blanc et bleu, lui, était là. Et les bénévoles, sortant d’une journée passée à appeler les électeurs ou à frapper aux portes sous un soleil de plomb s’étaient vus récompensés par une petite visite des lieux. Ils se tenaient au fond, au milieu des banquettes en cuir noir, là où s’assoit le candidat, et lisaient la lettre d’amour de Romney à sa femme pour la Saint Valentin.

Pendant ce temps, dans les bureaux, Romney et le staff du Parti républicain, installés dans des pièces sans fenêtres, travaillaient sous des cartes de l’Etat –le Nevada– balisées de rouge et de bleu. Une affiche, placée dans le lobby pour accueillir les visiteurs, résumait la situation. On n'y lisait que ces deux chiffres : 92.

Ce n’est pas le nombre de jours avant les élections. C’est le compte à rebours vers le début du scrutin au Nevada. Ce jour-là, on en était à 85, soit 18 jours avant les élections elles-mêmes. Quand le grand jour sera arrivé — le 6 novembre —, 70% ou presque des électeurs du Nevada auront probablement déjà exprimé leur voix.

Les détails techniques du «early-voting» sont déterminés par les Etats. Certains permettent aux électeurs d’aller voter en avance en personne, dans des bureaux de vote ouverts spécialement avant le 6 novembre. D’autres Etats permettent de voter en avance par correspondance sans avoir à donner de raisons tandis que, dans d’autres encore, ne peuvent voter par correspondance que les militaires ou les Américains de l’étranger (voir cette carte qui détaille comment chaque Etat vote).

L'élection avant l'élection

En 2008, un tiers seulement des 130 millions de suffrages au niveau national étaient des votes par procuration ou des votes anticipés («early-voting»), mais dans les 32 états offrant cette possibilité, on s’attend à voir le chiffre augmenter à l’occasion de ces nouvelles élections. Avec la Caroline du Nord (où on peut voter depuis le 7 septembre) le Nouveau-Mexique, l’Ohio, la Floride et le Colorado, le Nevada est un état où la course est très disputée, et où l’on peut voter par anticipation. Dans ces états clé, si suffisamment d’électeurs choisissent cette possibilité, on peut envisager que les jeux soient faits avant que quiconque ait mis les pieds dans un isoloir.

C’est pourquoi les bureaux de Romney au Nevada sont à ce point occupés et que le rythme des publicités et des opérations de communication directe auprès des électeurs dans les états très disputés atteint déjà le niveau d’un mois d’octobre.

Comme l’écrit mon collègue Sasha Issenberg dans son excellent livre à paraître, The Victory Lab, c’est après les élections de 2000 que les candidats et partis politiques se sont mis à se pencher de plus près sur la science électorale. Ce qu’avait démontré le résultat très serré d’alors, c’est qu’en cas de victoire incertaine, chaque voix compte.

Les stratèges de campagne ont donc abandonné les recettes de grand-mère, et se sont tournés vers les crânes d’œuf pour distinguer parmi les différentes méthodes utilisées pour battre le rappel des électeurs —visites à domiciles, coups de téléphone ou courriers électronique— celle qui est la plus efficace, ou si toutes trois le sont également, utilisées à des moments bien précis, et de façons différentes.

Le vote anticipé, terrain de jeu pour les campagnes

Le vote anticipé, pour un scientifique, c’est une sorte de terrain de jeu où il a tout loisir pour essayer toutes ces techniques, car il a tout son temps pour les essayer, les perfectionner, les observer et les modifier si nécessaire. Quand vous ne chassez que le dimanche, vous cherchez à tirer au but. Si vous avez trois semaines, vous pouvez changer de position, essayer plusieurs fusils, attendre que le temps repasse au beau, et tirer comme un champion.

Dans chaque camp, on passe des années à établir la liste de ses électeurs, à identifier qui ils sont, à noter les questions qui les font réagir, et le cas échéant, trouver les méthodes les plus efficaces pour les amener à voter. Quand les votes par anticipation démarrent, la plupart des états publient une liste quotidienne des électeurs qui ont voté.

Chaque équipe peut comparer ces listes avec ses propres fichiers. On ne peut pas savoir pour qui tel ou tel à voté, mais si l’on a déjà été en contact avec l’électeur en question —ou que sa présence a été signalée lors d’un meeting de Romney— il n’est pas trop difficile de le deviner.

Avec le démarrage des votes anticipés, les Démocrates d’Ohio demanderont peut-être au président de leur rendre visite afin d’encourager la base à engranger leurs votes. L’un des camps peut également organiser un meeting, où les places préférentielles seront réservées à quiconque arbore un sticker «j’ai voté».

On verra peut-être des seconds couteaux tenir meeting au plus près des bureaux de vote, version mise au goût du jour de la technique du «ramassage électoral». Quand Sarah Palin avait procédé de la sorte au Nevada en 2010, elle avait contribué à stimuler le vote local. Une fois le vote des électeurs de confiance dans la boîte, on organise éventuellement une visite du candidat afin de cibler les électeurs indécis.

En profiter pour calibrer les efforts des candidats

Les équipes de campagne peuvent aussi connaître le moment où l’on peut cesser le boulot dans tel endroit et consacrer ses efforts à un autre état. «En 2008, je savais qu’Obama avait gagné depuis déjà une semaine», rapporte Michael McDonald, un professeur de l’université George Mason qui a étudié les techniques de mobilisation des électeurs et appliqué la même analyse que les équipes de campagne. «Nous avons examiné les votes par anticipation du Colorado, d’où il ressortait qu’il était peu probable que McCain puisse revenir» (cette prévision a fait grincer dans le camp Obama, par crainte qu’elle affecte la participation).

Au fur et à mesure de la publication du nombre de votes par anticipation, les équipes de campagne savent où elles doivent concentrer leurs efforts: frapper à plus de portes dans tel quartier, envoyer un courrier électronique sur l’égalité des salaires à cette électrice, voire jouer sur le sentiment de culpabilité de gens. Quand on est passé la semaine dernière, vous aviez dit que vous iriez voter. Certains militants ont recours à une forme subtile de coercition: ils promettent de cesser d’appeler et d’envoyer des courriers électroniques à ceux qui iront juste voter.

L’un des bénéfices de ces techniques, c’est de permettre aux membres des équipes de campagne de se sentir maître de leur destin. Lorsqu’on travaille au sein de la campagne, c’est bien souvent sans visibilité. Si tout à coup il devient possible de comparer son fichier avec le nombre de gens qui sont allés voter, on peut mesurer les progrès accomplis.

Dans certains cas, ce travail de campagne pourrait psychologiquement sembler parfaitement inutile, un gaspillage de ressources qui pourraient autrement être employées de façon plus productive. Mais les équipes de campagnes se sont convaincues au cours des élections les plus récentes qu’elles peuvent par le biais de certaines techniques récolter suffisamment de votes supplémentaires pour influer sur le résultat final. Le camp Romney a cultivé de façon si efficace les électeurs par anticipation lors des primaires républicaines de Floride qu’ils ont pu ériger le contre-feu nécessaire contre un Newt Gingrich en pleine progression.

Lutter contre «la surprise d'octobre»

Sécuriser des votes le plus tôt possible pourrait influer sur ce que l’on appelait autrefois la surprise d’octobre —les accidents de dernière minute jouant en faveur d’un candidat ou de l’autre. Lors des élections de 2000, quelques jours avant le scrutin, on apprenait que George W. Bush avait été arrêté pour conduite en état d’ivresse.

Ses conseillers en stratégies affirment avoir alors constaté une baisse marquée de leur candidat chez les électeurs évangéliques, ordinairement plus enclins à voter Bush. Si ces voix avaient été engrangées, les électeurs n’auraient plus été en mesure de changer d’avis. Voilà qui pourrait inciter à salir son adversaire le plus tôt possible, avant que le vote de ses partisans ne soit verrouillé. Ce faisant, on lui accorde également plus de temps pour se rétablir.

D’un autre côté, si l’élection est serrée et si chaque camp rassemble ses ouailles pour verrouiller les suffrages, il pourrait ne rester qu’un petit groupe d’indécis hautement influençables. Ils pourraient être bien plus sensibles aux secousses de fin de campagne.

Si le vote par anticipation se répand, le comportement des candidats dans les autres courses électorales au niveau des états pourrait également changer. Si le candidat à la présidence accumule les votes au début de la période de vote par anticipation, faut-il accompagner le mouvement et dépenser ses ressources? Si oui, on risque de se trouver à court d’argent pour le dernier coup de collier, quand on en aura le plus besoin. Le jour des élections, par exemple.

John Dickerson

Traduit par David Korn (adapté par Cécile Dehesdin)

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