Médias / Politique

Rentrer dans l'intimité de Marine Le Pen, est-ce que c'est militer?

Temps de lecture : 4 min

Cette semaine, on regarde Valérie Pécresse jouer au Trivial Pursuit et Marine Le Pen embrasser des chatons dans «Une Ambition intime».

La candidate du Rassemblement national est la seule femme politique à avoir été filmée chez elle. | Capture d'écran via M6
La candidate du Rassemblement national est la seule femme politique à avoir été filmée chez elle. | Capture d'écran via M6

Bienvenue dans Anaïs regarde la télé. Le principe de cette chronique hebdomadaire est simple: son autrice s'appelle Anaïs Bordages et parfois, elle regarde la télé.

Après de nombreuses semaines de déni, il va falloir se rendre à l'évidence: apparemment, d'ici quelques mois, une élection présidentielle aura lieu en France. L'heure de choisir entre la peste, le choléra, et l'herpès génital. Je me suis renseignée et j'ai le regret de vous informer que non, malheureusement, on ne va pas pouvoir y couper.

Pour se mettre dans l'ambiance de la campagne, rien de tel que le retour de l'émission «Une Ambition intime» (M6), dans laquelle Karine Le Marchand se love sur un canapé et trinque avec des figures politiques comme si on était dans une scène de brunch de Sex and the City. Au programme, des questions percutantes et sans concession comme «L'avenir, est-ce que vous y pensez?», «Avez-vous grossi [pendant le confinement]?» ou encore «Vous sentez-vous comme un phénix?».

«Une Ambition intime», c'est l'occasion d'apprendre tout un tas de fun facts inutiles et absurdes sur nos personnalités politiques: le fait que le poupon de la sœur de Marlène Schiappa s'appelait GORBATCHEV, que Valérie Pécresse a un fétichisme pour le fromage (same), ou que Rachida Dati peut s'enfiler trois tablettes de chocolat avant de se coucher (les femmes politiques: elles sont comme nous!). On découvre aussi que Pécresse possède les mêmes tables basses gigognes que le reste du monde, qu'Anne Hidalgo adore chanter, et que Nicolas Sarkozy kiffe Anne Hidalgo.

Femmes politiques

Cette semaine, l'émission est entièrement consacrée aux «femmes politiques au pouvoir», un choix éditorial qui provoque tout un tas d'émotions contraires: d'un côté, c'est chouette de se dire qu'il y a assez de candidates et d'élues pour remplir une soirée entière. Ce format a au moins le mérite d'attirer l'attention sur les difficultés spécifiques que rencontrent les femmes dans les sphères du pouvoir.

On voit par exemple la séquence où Marlène Schiappa a été critiquée pour son retard à l'Assemblée, alors qu'elle avait dû s'occuper de son enfant malade. Ou Valérie Pécresse qui, après avoir détaillé le sexisme qui régnait à HEC lors de ses études, affirme que «la culpabilité de la mauvaise mère, on la fait peser sur les femmes politiques, et ça explique pourquoi certaines femmes ne veulent pas le premier rôle».

D'un autre côté, on doit entendre le mari d'Anne Hidalgo affirmer qu'il est «hyper féministe», parce qu'il fait la cuisine et les courses. Et celui de Marlène Schiappa expliquer qu'il a «récupéré pas mal de charge mentale» pour la soutenir dans son travail. Qu'on décerne immédiatement à ces hommes la Légion d'honneur.

Et puis, c'est assez triste d'en être encore au stade où les femmes sont regroupées dans une case dédiée à leur sujet, plutôt que d'être traitées comme des politiques comme les autres. Un reproche que l'on peut adresser à l'encontre de l'émission, mais qui s'effacera assez vite, puisque le programme se désintéressera de leur fonction au profit de leur rôle de copines (copines dont le temps de parole reste décompté par le CSA, quand même). Karine Le Marchand le précise dès les premières secondes: «Cette émission n'est pas militante.» Peut-on faire (et regarder) une émission politique sans militantisme? C'est le défi de la soirée.

Ces trois heures d'émission prouvent à quel point il est difficile de dépolitiser un programme consacré à des personnalités politiques.

Au programme, donc, de ce dimanche non militant, une plongée dans l'«intimité» de Marine Le Pen, Anne Hidalgo, Valérie Pécresse, Rachida Dati et Marlène Schiappa. Une seule meuf de gauche sur les cinq invitées: choix militant ou simple représentation de l'échiquier politique moderne en France? Ça ferait un super thème d'exposé à Sciences Po, tout comme la première partie consacrée à Marine Le Pen, qui donnera sans doute naissance à de magnifiques sujets de Grand oral. Du genre: «Normalisation de l'extrême droite: quelles conséquences ont les chats de Marine Le Pen sur la vie politique française?» Ou bien: «Dépolitiser le réel revient-il à le repolitiser au profit des félins d'extrême droite?»

S'il y a une certitude à avoir, c'est que l'équipe de com' du Rassemblement national (RN) a bien retenu les enseignements d'internet: dans le doute, balance des images de chatons. Alors qu'Anne Hidalgo, Valérie Pécresse, Rachida Dati et Marlène Schiappa ont reçu Karine Le Marchand sur leur lieu de travail, on découvre Marine Le Pen chez elle, en train de manger du crumble et de câliner des chats. (Quant à Valérie Pécresse, on aura quand même l'occasion de la voir simuler une partie de Trivial Pursuit avec sa famille).

«Et toi Mistinguette, t'en penses quoi, de la politique migratoire européenne?»

Dans une autre séquence, on voit la figure de proue du RN planter des bulbes dans son potager, puis nous présenter «ceux qu'elle aime et qui l'accompagnent dans la mission qu'elle s'est donnée» (personnellement, les seules missions qui m'intéressent sont celles menées par Ethan Hunt). On nous explique aussi que depuis quelques années, Marine Le Pen vit en colocation avec Ingrid, son amie d'enfance, et qu'elle surnomme cette dernière Belzébuth –à méditer.

Finalement, après trois heures d'émission, on n'a pas appris grand-chose, si ce n'est la difficulté de dépolitiser un programme consacré à des personnalités politiques. Mettre en scène l'intimité des élues de cette manière n'est peut-être pas considéré comme un acte militant, mais on peut se demander à quel point c'est pertinent. C'est une chose d'accorder une interview à des figures publiques. C'en est une autre de trinquer avec elles sur leur canapé et de leur offrir des tablettes de chocolat Côte d'or, non?

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