Médias

«Les Enfants de la télé», l'équivalent télévisuel d'un bon bain chaud

Temps de lecture : 4 min

Cette semaine, j'exige la réhabilitation de Christine Bravo.

Parmi les invités de ce samedi 23 octobre, on trouve tous les usual suspects des années 1990 et 2000: Sophie Davant, Christine Bravo ou encore Christophe Dechavanne. | Capture d'écran via France.tv
Parmi les invités de ce samedi 23 octobre, on trouve tous les usual suspects des années 1990 et 2000: Sophie Davant, Christine Bravo ou encore Christophe Dechavanne. | Capture d'écran via France.tv

Bienvenue dans Anaïs regarde la télé. Le principe de cette chronique hebdomadaire est simple: son autrice s'appelle Anaïs Bordages et parfois, elle regarde la télé.

Samedi, c'était la finale de «The Voice All Stars» (TF1). Mais j'aurais préféré me faire arracher les ongles par Patrick Sébastien que regarder ça, alors j'ai plutôt zappé sur France 2 pour me plonger dans l'équivalent télévisuel d'un bon bain chaud: «Les Enfants de la télé». Le genre de programme qu'il faut regarder en pyjama un soir de déprime automnale post-raclette. En plus ce soir-là, il s'agissait d'une émission spéciale consacrée à «50 ans de direct qui dérapent»: prometteur!

Le débat démocratique en France.

Pour ceux qui étaient absents pendant les heures de gloire de la télévision française, «Les Enfants de la télé», c'est une émission dans laquelle Arthur et Pierre Tchernia invitaient des personnalités françaises en plateau, pour regarder et commenter des séquences télé et bêtisiers (dans lesquels eux-mêmes apparaissaient parfois). Parmi les invités historiques et les plus récurrents, on trouvait notamment Élie Semoun, Jean-Pierre Foucault, Florence Foresti, Jamel Debbouze, Patrick Bruel, Dany Boon, Michèle Bernier, Les Nuls...

C'est grâce à cette émission et ses nombreux extraits que j'ai en partie construit ma culture française, quand j'étais enfant et que mes parents m'abandonnaient le samedi soir devant la télé pour aller faire la teuf (quelle indignité). C'est sans doute là aussi que j'ai découvert pour la première fois le «Au revoir» de Giscard, utilisé pour conclure chaque programme. C'était une émission peuplée de gens de la télé française, qui venaient à la télé française pour commenter d'autres moments de la télé française. Bref, c'était un méta-kif.

Aujourd'hui, le programme a assez peu changé, à part que ce n'est plus Arthur qui présente (Laurent Ruquier a repris le flambeau en 2017 lors du retour de l'émission sur France 2). La seule différence avec les années 1990, c'est qu'à l'époque je m'identifiais au bébé du générique, alors que maintenant, c'est plutôt à la présentatrice qui dit, dans un bêtisier: «Eh ben mon Dieu, ça a été vraiment la croix et la bannière ce journal, putain», sans savoir qu'elle est encore à l'antenne. Je suis cette femme. Nous somme TOUS cette femme.

Les conférences Zoom / la télé des années 1980: même énergie.

Parmi les invités de ce samedi 23 octobre, on trouve tous les usual suspects des années 1990 et 2000: Sophie Davant (la MVP de la télé), Christine Bravo (l'incarnation du chaos), ou encore Christophe Dechavanne, le daddy du PAF, tout en swag et en réparties saisissantes (j'ai bien appris avec le temps à ne plus admirer aucune personnalité publique, mais j'espère vraiment que Dechavanne est sympa dans la vraie vie).

De l'autre côté de la table, c'est un peu le coin des nazes: il y a Sheila, ou comme dirait ma mère, «putaing y a Shéla». Si même ma mère trouve que c'est une émission de boomers, on ne va pas s'en sortir. Assis à ses côtés, Bénabar (le Voldemort français) et Cyril Féraud, un jeune présentateur télé sans doute venu remplir le quota «employé de la maison». Ce quotient jeune dans l'émission ne me plaît pas du tout. Si on regarde «Les Enfants de la télé» en 2021, c'est pour l'aspect nostalgie, pour faire semblant que 2021 n'existe pas et qu'il y a encore des gens qui achètent les disques de Bénabar. Pas pour voir un présentateur télé trentenaire qui a des piques blondes dans les cheveux comme les mecs dont j'étais amoureuse en CE1.

Bêtisiers déjà vus mille fois

La thématique de la soirée, c'est donc un bêtisier à base de directs foirés. Au programme, des extraits qu'on a globalement déjà vus 10.000 fois, mais c'est pas grave parce qu'ils sont encore drôles. Et parce qu'apparemment la seule occasion d'entendre le terme «bisexuelle» à la télé, c'est pendant cet extrait vieux de 30 ans où un mec dit «année bisexuelle» au lieu de «bisextile», et la représentation, c'est important.

Heureusement, dans cette édition spéciale des «Enfants de la télé», on trouve ce qu'on trouve dans toutes les éditions des «Enfants de la télé»:

  • des vieux gags de José Garcia et Antoine de Caunes (toujours drôle);
  • des extraits d'émissions des années 1970 qui puent la clope et le Pento, où tout le monde se traite de collabo en se hurlant dessus (toujours drôle);
  • le discours d'Annie Girardot aux César (est-ce que c'est un moment de direct qui dérape? Non. Mais il faut le montrer dans chaque émission consacrée à la télé française, c'est la règle.);
  • un montage de présentateurs télé qui font des lapsus sexuels (toujours le moment le plus angoissant de cette émission);
  • le point «on ne pourrait plus faire ça à la télé aujourd'hui» (atteint deux fois dans l'émission de samedi).

Regarder «Les Enfants de la télé», c'est exactement comme revoir Le Dîner de cons ou Le Père Noël est une ordure. Quoi qu'il arrive, on a beau avoir déjà tout vu trois trilliards de fois, on finit toujours par pleurer de vraies larmes de rire.

Justice pour Christine Bravo

Il y a quand même un truc différent cette fois-ci. Plus l'émission avance, plus je me retrouve suspendue aux lèvres de Christine Bravo. C'est elle qui fait le show, et c'est un régal. Délicieusement chaotique, Bravo prend un malin plaisir à foutre la merde: lorsque Ruquier dit: «C'est là que quand même, on reconnaît le talent de Dechavanne», elle le coupe: «Pourquoi vous dites “quand même”?»

Quand on lui demande pourquoi elle n'avait pas participé à une certaine émission, elle répond par l'adage suivant: «Pas de pognon, je vais pas à la télévision» (et elle a bien raison). Même la vieille séquence, rediffusée, où elle n'arrête pas d'appeler Nicolas Sarkozy «Nic», est hilarante. Alors que l'émission se traîne en longueur et que les invités visionnent un énième montage, elle commente, très sérieusement: «C'est bien d'avoir mis de la musique dessus. Sinon c'est chiant.»

Finalement, je me demande pourquoi la présentatrice blonde à la voix rocailleuse m'agaçait autant quand j'étais plus jeune. Dans mon salon comme, j'imagine, dans beaucoup de foyers français, c'était presque instinctif de se plaindre quand elle passait à la télé. Sans doute parce qu'on avait bien intégré, et pas encore déconstruit, un certain nombre de clichés sexistes.

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Christine Bravo, c'était une poissonnière, une femme vulgaire. C'était la grande gueule, celle qui mettait les pieds dans le plat, qui prenait toute la place et ne se laissait pas couper la parole. Et aujourd'hui, je ne vois plus trop où est le problème.

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