Médias / Culture

«Succession» nous rapproche de l'expérience collective de «Game of Thrones»

Temps de lecture : 4 min

Cette semaine, la grand-messe des séries. 

Ce nouvel épisode marque aussi le retour d'un rituel collectif, qui nous manque franchement depuis la fin de Game of Thrones. | Capture d'écran CinéSéries-Trailers FR via YouTube
Ce nouvel épisode marque aussi le retour d'un rituel collectif, qui nous manque franchement depuis la fin de Game of Thrones. | Capture d'écran CinéSéries-Trailers FR via YouTube

Bienvenue dans Anaïs regarde la télé. Le principe de cette chronique hebdomadaire est simple: son autrice s'appelle Anaïs Bordages et parfois, elle regarde la télé.

Attention, cet article comporte des spoilers sur la fin de la saison 2.

Peu de choses sur cette Terre ont un niveau de hype intarissable. Il y a Beyoncé, les étagères BILLY, les religions monothéistes... et les nouveaux épisodes de Succession. Après son démarrage discret en 2018 et la conversion d'un petit nombre de fans dans la confidence, la série de Jesse Armstrong, sur une famille américaine richissime à la tête d'un conglomérat américain surpuissant, a explosé en popularité lors de sa deuxième saison.

Le monde entier a réalisé qu'il y a tout, absolument tout, dans Succession: des tragédies shakespeariennes, des gens magnifiques (et très grands), de l'humour cringe, de la tension sexuelle et de la tension tout court, des cols roulés, et une qualité de performance et d'écriture stratosphérique.

Les membres du gouvernement, quand ils utilisent le mot «wokisme» dans un tweet.

Après un retard de production insoutenable lié à la pandémie de Covid-19, la meilleure série télé du moment est enfin de retour sur OCS, pour une saison 3 aussi attendue que la ligne 13 à Paris le lundi matin. On y suit toujours les querelles intestines des Roy, plus divisés que jamais –dans le dernier épisode de la saison 2, diffusé il y a deux ans déjà, le fils trahit le père de manière spectaculaire, et l'entreprise comme leurs liens familiaux pourraient bien ne pas s'en remettre.

Alors ce lundi soir (ou ce lundi matin à 6h30 pour les plus hardcore), c'est comme si la grand-messe des séries avait enfin pu être célébrée. Partout en France, les fans se sont installés sur leur canapé, silencieux, attentifs, et prêts à se livrer spirituellement à une nouvelle dose de manipulations, de jean-foutrerie et d'hôtels de luxe. Au bout de quelques minutes, le générique a démarré, et enfin, on a su qu'on était en sécurité. Je ne sais pas vous, mais, à ce moment-là, alors que la musique magistrale de Nicholas Britell retentissait dans mon casque, j'ai presque pu sentir le soulagement collectif de toute la nation.

Valeur sûre

Ce qu'il y a de bien avec Succession, c'est que c'est une valeur sûre, une certitude rare dans ce monde de plus en plus incertain. La planète peut bien cramer, au moins, pendant ces cinquante et quelques minutes, on sait exactement ce qui nous attend. On sait que Tom se comportera comme une petite belette sournoise, que Shiv nous détruira d'un simple regard, que cousin Greg sera profondément gêné et gênant, et qu'au moins trois «fuck off» seront proférés, sans doute dans une grande variété d'intonations et de situations. Au lieu de stresser sur la fin du monde, on peut tranquillement stresser sur les affrontements toujours plus affligeants entre Logan et ses sous-fifres.

Regarder Succession en octobre 2021 permet aussi d'établir un lien vers le passé, le monde d'avant, celui où le Covid et Zemmour n'étaient encore que de distantes menaces. C'est un retour aux sources ultra-réconfortant, un peu comme retourner chez ses parents après une rupture ou un coup dur –enfin, sauf si vos parents sont Logan Roy et Lady Caroline Collingwood. Là honnêtement, c'est chaud pour vous.

Dès les premières minutes, la tension est à son comble, et l'échiquier politico-financier des Roy en plein mouvement.

S'il pouvait y avoir une seule crainte avant le retour de la série, c'était que cette saison 3 ne soit pas au niveau des attentes incommensurables. C'est donc avec soulagement qu'on a pu découvrir que ce premier épisode était, en réalité, de qualité. Dès les premières minutes, la tension est à son comble, et l'échiquier politico-financier des Roy en plein mouvement.

Les répliques exceptionnelles sont toujours là («tu es en haut des tendances Twitter, devant les croquettes de pommes de terre», «la seule raison pour laquelle tu as les mains propres, c'est parce que les putes que tu fréquentes font aussi des manucures», «je vais lui broyer les os pour en faire mon pain»). Le duo Gerri-Roman est toujours aussi chaotique et émoustillant, la garde-robe de Shiv toujours aussi impressionnante. Et ce pauvre Frank se fait traiter de purée de pommes de terre –aucune série depuis Veep n'avait démontré une telle capacité à inventer de nouvelles insultes toujours plus absurdes.

Moi quand on me propose de commander du sichuanais pour le déj'.

Expérience de communion

Ce nouvel épisode marque aussi le retour d'un rituel collectif, qui nous manque franchement depuis la fin de Game of Thrones, la dernière vraie série blockbuster. À part peut-être Big Little Lies il y a quelques années (encore chez HBO), Succession est sans doute la seule série à pouvoir combler le vide laissé par Game of Thrones en matière d'expériences de visionnage. C'était un des derniers programmes à offrir, année après année et semaine après semaine, de vrais watercooler moments –ces moments de télévision tellement retentissants que tout le monde se retrouve à la machine à café le lendemain de la diffusion pour en discuter (pensez: le baiser de Ross et Rachel, la fin des Sopranos, ou «Les noces pourpres»).

Aujourd'hui, les modes de visionnage sont devenus de plus en plus de niche, chacun faisant son marché parmi les milliers de nouvelles séries disponibles chaque année. Il y a bien des séries (de qualité aléatoire) qui parviennent à saisir le zeitgeist pendant quelques semaines, mais elles disparaissent souvent de la mémoire collective aussi vite qu'elles sont arrivées. Si Succession semble nous rapprocher de l'expérience collective de Game of Thrones, c'est aussi parce qu'elle bénéficie d'une narration longue qui a le potentiel de s'étaler sur plusieurs saisons sans s'essouffler, et qui fidélise toujours plus de monde chaque année.

Sans oublier sa diffusion hebdomadaire, qui permet au monde entier de regarder les nouveaux épisodes quasiment au même rythme, et de les débriefer collectivement. Alors que les plateformes de streaming ont peu à peu imposé un modèle de binge-watching, en sortant des saisons entières d'un seul coup, la diffusion hebdomadaire encore chère à HBO permet à chaque nouvel épisode d'être analysé en profondeur, couvert extensivement dans les médias, et transformé en mèmes sur les réseaux sociaux –et aujourd'hui, la communion, ça passe aussi par Twitter et TikTok.

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Avec Succession, on a de nouveau l'impression (même si elle est évidemment faussée) que tout le monde regarde la même chose que nous au même moment. On a la merveilleuse assurance de pouvoir s'extasier, à l'unisson, devant les déboires des Roy jusqu'au Nouvel An 2021. Maintenant, il ne reste plus qu'une chose pour qu'on soit vraiment comblés: le retour de DJ Squiggle.

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