Culture

«L'Amour est dans le pré»: une soirée de malaise olympique

Temps de lecture : 5 min

Cette semaine, l'invention la plus diabolique de la télé-réalité: le rendez-vous à trois.

Une entrée en matière à ne pas reproduire chez soi. | Capture d'écran via M6
Une entrée en matière à ne pas reproduire chez soi. | Capture d'écran via M6

Bienvenue dans Anaïs regarde la télé. Le principe de cette chronique hebdomadaire est simple: son autrice s'appelle Anaïs Bordages et parfois, elle regarde la télé.

Il y a une grosse quinzaine d'années, une de mes plus grandes passions, c'était les émissions de télé-réalité de MTV. Il y avait évidemment «Jackass», mais aussi «Made» ou encore l'irremplaçable «Pimp my ride».

Parmi les meilleures curiosités de la chaîne, je regrette particulièrement «Dismissed»; l'émission dans laquelle une personne célibataire s'embarquait dans un date de l'enfer avec non pas un, mais deux prétendants, qui devaient redoubler d'ingéniosité (ou de vulgarité) pour obtenir ses faveurs. Chacun son tour, les candidats organisaient un rendez-vous galant pendant que l'autre tenait la chandelle, et pouvaient sortir une carte «Time Out» qui leur permettaient d'éjecter leur concurrent pendant vingt minutes. J'ai encore des frissons de gêne en repensant à l'épisode du bain à remous, où une candidate demandait à ses deux prétendants de lui sucer les orteils en même temps. Le rendez-vous à trois, c'est peut-être l'invention la plus diabolique de la télé-réalité.

«Dismissed» n'a pas duré très longtemps, mais pour retrouver le même sentiment d'angoisse intersidérale et voir des gens se prendre des vents à la télé, on peut toujours compter sur «L'Amour est dans le pré» (M6), où ce sont cette fois-ci des agriculteurs et agricultrices en quête d'amour qui se livrent à l'exercice. Je ne regarde pas souvent l'émission, mais à chaque fois que je me retrouve devant, je suis toujours aussi interloquée par le concept de faire un premier rendez-vous amoureux avec deux personnes en même temps... chez soi. Pendant plusieurs jours. Devant des caméras de télévision. Le niveau de malaise est: olympique.

On a trouvé la poignée de mains la plus gênante de l'histoire.

Jeux de mots effroyables et clichés sexistes

L'autre soir, je me suis donc arrêtée devant le septième épisode de la saison en cours de diffusion, sans rien savoir à part que, cette année, il y a aussi des lesbiennes (énorme déception: elles n'étaient pas dans cet épisode). Perso, mon rêve, c'est que deux meufs venues pour pécho un agriculteur tombent amoureuses l'une de l'autre et laissent le mec en plan (est-ce que c'est déjà arrivé, et sinon, qu'attend M6?). Malheureusement, aucun rebondissement de ce style dans l'émission du 11 octobre. Juste ce qu'on vient généralement trouver dans une émission de télé-réalité française: un léger embarras, des jeux de mots effroyables, et une bonne dose de clichés sexistes. Surtout chez le beau-frère d'Hervé, qui appelle sa femme «Quiquiche». Mec, tu rigoleras moins quand Quiquiche te quittera pour se mettre en couple avec Stéphanie. (Laissez-moi rêver.)

J'ai toujours un peu peur quand je regarde «ADP», parce que je sais quel rôle l'émission joue dans notre pop culture, elle procure un frisson d'excitation facile à certains citadins bien emmitouflés dans leur mépris de classe, fascinés par les accents du terroir, le mauvais goût ou la maladresse sociale de certains candidats. Personnellement, je suis plutôt admirative de ces gens qui arrivent à se montrer extrêmement vulnérables à l'écran, comme la très intense Mélanie, qui a fondu en larmes dès sa première rencontre au speed dating avec Jean-François, et a déclaré «c'est lui quoi, c'est l'homme de ma vie».

Combien de sous-entendus équestres est-il possible de caser en une seule phrase?

On pourrait se moquer d'elle, mais honnêtement, j'envie sa certitude (si vous êtes l'homme ou la femme de ma vie, merci de vous déclarer, ça me fera gagner du temps). Et puis, malgré les couches et les couches d'artifices et de cock-blocking expert, le miracle de cette émission, c'est qu'il y a toujours un ou deux couples pour qui le coup de foudre paraît incroyablement sincère. C'est le cas cette année entre Sébastien et Karine, par exemple, qui semblent se connaître depuis toujours.

Au fond, le plus grand crime de ce programme, c'est surtout de nous servir des commentaires infernaux du genre «devant les centaines de bébés qui bêlent d'impatience, ça réveille l'instinct maternel de ces dames». Sans parler des jeux de mots animaliers particulièrement déroutants, comme «en attendant de voir cravacher Afsa pour remonter la course sur la piste de la séduction...» –une question que personne ne s'était jamais posée: combien de sous-entendus équestres est-il possible de caser en une seule phrase? Le coup de grâce, ce fut cette voix-off de Karine Le Marchand: «Pour notre éleveur de vaches à viande, il faut calmer les chevaux.» Il a fallu appeler le 15 pour qu'on vienne me réanimer.

Justice pour Nathalie

Mais cette semaine, le développement qui a le plus fait réagir, c'est évidemment Nathalie, l'éleveuse de veaux de 49 ans dont la passion pour le rose écœurerait même Hello Kitty. Sa voiture est rose, son manteau est rose, ses lunettes de soleil sont roses, ses murs sont roses, ses couverts sont roses, son grille-pain est rose, sa carafe est rose, son TRACTEUR EST ROSE, bref, sa ferme ressemble à une indigestion de Wes Anderson.

Regarder Nathalie draguer, c'est comme assister à un naufrage en direct, et la candidate, très sèche et maladroite, s'est d'ailleurs attiré les foudres des téléspectateurs. Sauf que son antipathie cache, très clairement, un fort malaise avec cette situation tout sauf normale. Séduire et se laisser séduire par deux inconnus en même temps, devant des caméras, quand on est célibataire depuis longtemps et qu'on ne sait pas comment s'y prendre, ça demande quand même un niveau de confort ou de déni quasiment inhumain. Ou, comme le dirait Karine Le Marchand, «a-t-elle réellement l'esprit occupé par ses clôtures, ou par ses propres barrières personnelles?» (après avoir entendu cette phrase, Carrie Bradshaw s'est pendue).

Quand tu cherches l'amour et, qu'à la place, t'as trouvé Nathalie. | Capture d'écran via M6

Alors oui, c'est vrai, Nathalie a le langage corporel de quelqu'un qui préférerait être recouverte d'excréments de vache que de devoir continuer son rencard. C'est vrai que niveau phrases d'accroche, on a connu mieux que «toi tu vas curer des bouses demain». Et c'est vrai que dire à un prétendant «t'étais le moins moche du lot», c'est un peu… vache (désolée). Mais mettez-vous à sa place: peut-être qu'elle a réalisé, en cours de tournage, qu'elle n'avait pas forcément envie d'héberger et de divertir deux inconnus pendant une semaine. Peut-être qu'elle avait mal à la tête et qu'elle avait la flemme d'être sympa. Peut-être que, finalement, aucun des deux mecs ne lui plaît, et qu'elle était particulièrement irritée à l'idée de devoir quand même passer une semaine avec eux plutôt que de pouvoir bosser tranquillement. Et peut-être que Nathalie a un temps d'avance sur tout le monde, et qu'elle a simplement compris que les rencards à trois, de toute façon, c'est le huitième cercle de l'enfer.


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