Médias

«Les Kardashian», le royaume du vide et du grège

Temps de lecture : 5 min

Quinze ans après tout le monde, j'ai découvert l'univers gris, beige et opulent de la famille royale la plus plouc qui existe.

Les Kardashian font partie de ces supernovas culturelles que j'ai réussi à ignorer avec autant de force que les faux appels du Compte personnel de formation. | Capture d'écran via Disney+
Les Kardashian font partie de ces supernovas culturelles que j'ai réussi à ignorer avec autant de force que les faux appels du Compte personnel de formation. | Capture d'écran via Disney+

Bienvenue dans Anaïs regarde la télé. Le principe de cette chronique hebdomadaire est simple: son autrice s'appelle Anaïs Bordages et parfois, elle regarde la télé.

Si vous m'aviez demandé il y a un mois d'identifier Kourtney Kardashian ou Kendall Jenner dans un line-up, j'en aurais sans doute été incapable. Vous ne me croirez peut-être pas, mais j'ai déjà amplement démontré ma capacité à éviter un phénomène de pop culture pourtant inévitable. Comme Friends et «Les Marseillais», les Kardashian font partie de ces supernovas culturelles que j'ai réussi à ignorer avec autant de force que les faux appels du Compte personnel de formation.

Au-delà de quelques connaissances basiques sur Kim Kardashian (sex-tape, contouring, Kanye West), je n'ai jamais eu la moindre curiosité pour les ragots incessants autour de sa famille, ni pour leur émission de télé-réalité lancée en 2007, ou pour leur influence dans l'univers de la beauté et de la mode –de ce que j'en ai vu, leur amour du lycra, du grège[1] et des lunettes de ski n'a vraiment pas de quoi me faire vibrer.

Mais voilà. Ayant récemment contracté un virus respiratoire très en vogue, j'ai dû trouver de quoi occuper mes journées d'isolement sans trop stimuler mes liaisons neuronales. Entre deux quintes de toux, échouée sur mon canapé, je suis tombée sur la nouvelle émission «Les Kardashian» sur Disney+. N'ayant jamais entendu ces personnes parler, je me suis alors dit qu'il était temps d'enfin découvrir le son de leur voix, et surtout, d'essayer de comprendre ce que le monde trouvait à cette famille richissime, souvent accusée de s'approprier l'esthétique afro-américaine.

Spectacle consumériste

Lecteurs, en quelques épisodes, j'ai tout compris. J'ai compris la fascination délirante, les centaines de millions de followers sur Instagram, l'empire bâti sur du vide. C'était peut-être dû à la fièvre, mais soudainement, je voulais tout connaître de leur vie, être leur pote, partager des salades avec elles, les dépecer et usurper leur identité pour vivre dans leurs gigantesques maisons beiges.

J'étais hypnotisée par leur beauté manufacturée, leur plastique surnaturelle, leurs corps d'aliens à airbags. Subitement, moi aussi je voulais une vie matelassée et dépourvue de personnalité, des ongles plus longs que le CV de Meryl Streep, des rajouts blonds et des implants fessiers. Moi aussi je voulais avoir plein de sœurs, vivre à 100 mètres de chez ma mère et posséder un dressing qui fait la taille de la Corse.

Moi aussi je veux porter un trench coat grège dans mon lit.

Oui, parce que soyons honnêtes: le principal attrait de cette émission, c'est son opulence. Comme tout le monde, je suis certaines célébrités américaines sur Instagram uniquement pour pouvoir contempler leurs maisons. Mais en regardant «Les Kardashian», j'ai réalisé que toutes mes petites stars n'étaient que de vulgaires prolétaires en comparaison. D'un coup, c'était comme passer du petit bassin à la piscine olympique.

J'ai bavé devant le placard à bonbons de la taille d'un garage de Khloé, et pleuré d'envie devant la salle de cinéma (beige, of course) de Kris Jenner. Malgré l'absence de goût vraisemblablement héréditaire, j'ai craqué pour les tenues ridicules de Kim, qui ne semble avoir que deux looks: pyjama, ou lieutenant extraterrestre du futur. Et j'ai été fascinée par les combinaisons effroyablement moulantes que Khloé porte pour… aller manger des frites au restaurant??? En fait, toute cette famille est sous vide.

Vraiment pas la tenue que je choisirais pour manger des frites à la truffe.

D'ailleurs, le vide est le mot d'ordre. Comme leurs vêtements sans coutures, les intérieurs de la famille semblent repousser les limites de la neutralité. L'esthétique des Kardashian, c'est le néant passé au nettoyeur haute pression. Leurs pièces à vivre sont tellement blanches / beiges / grises / grèges, qu'on se croirait dans le croisement entre un showroom Ikea et une salle d'attente de gynéco. Pas un cadre au mur, pas une couleur, pas un meuble ou objet qui aurait la moindre personnalité. À un moment, Scott est émerveillé par la nouvelle table de Khloé. Ladite table ressemble à ça:

La vacuité faite meuble.

«Les Kardashian», c'est l'anti-«Les Marseillais»: dans l'une, il se passe tout, dans l'autre, il ne se passe rien. Mais c'est ce qui rend l'émission si reposante, cette esthétique du rien, ce dépouillement intellectuel total. Tout dans leur vie a l'air si simple. Elles mangent. Elles discutent. Elles se font maquiller. Elles passent de leur salon à un restaurant privatisé, à leur jardin, à un autre restaurant privatisé. Il y a zéro enjeu, et c'est merveilleux.

Une famille très accessible aux problèmes très compréhensibles

Il n'y a rien de pire que les émissions de télé-réalité où tout le monde se hurle dessus en permanence. C'est la raison pour laquelle je n'ai jamais regardé «Les Ch'tis» ou «Real Housewives»: j'ai peur de voir des gens qui se prennent la tête H24. Mais cette nouvelle version des «Kardashian», avec ses quadras apaisées voire peut-être même assagies, fait l'effet d'une retraite au spa. Franchement, elles ont l'air tellement sympa. En même temps, je me dis que moi aussi je serais super sympa si je n'avais jamais à faire la vaisselle ni le ménage, et que les seuls impératifs que je devais gérer dans ma vie étaient:

  • Être à l'heure aux fiançailles de ma sœur.
  • Fin de la liste.

Paraître accessible à des millions de gens alors qu'on passe sa vie à déambuler en jogging dans des forteresses en marbre nécessite un réel talent, et ça, personne ne pourra leur enlever. Dans un épisode, Kris et Kylie Jenner se délectent d'aller faire les courses dans un supermarché comme des personnes normales, et après s'être extasiée devant le rayon produits frais, la mère se met à glousser lorsqu'elle ne se souvient plus comment insérer sa carte bleue dans la machine. Comment ne pas s'identifier?

Est-ce qu'éprouver une titillation voyeuriste, et même de la sympathie, pour les Kardashian fait de moi une mauvaise femme?

Kendall, hypocondriaque, rate quant à elle l'anniversaire de Kris pour passer le week-end dans un immense appartement, entourée de soignants qui lui font des perfusions de vitamine C, l'écoutent lister ses symptômes imaginaires et vérifient régulièrement ses constantes: génial!! On s'inscrit où?

Parfois, quelques difficultés surviennent, et j'ai sincèrement compati face à l'anxiété de Khloé –qui, après avoir été invitée dans un talk-show, se félicite de «constamment prendre des risques». J'y penserai pour ma prochaine crise de panique! Difficile aussi de ne pas être charmée par les efforts de Kim Kardashian pour prouver qu'elle a de la profondeur.

L'émission est d'ailleurs très maligne de s'ouvrir sur la présentation de «Saturday Night Live» par Kim, qui s'implique de bon cœur dans le processus. On la voit même, au cours de la saison, militer pour la libération d'un condamné à mort, réviser et passer le barreau! Ok, ok, en fait c'est le «Baby Bar», c'est-à-dire un examen de première année qui teste les connaissances basiques du droit. Mais quand même!! À sa place, je ne me serais pas embêtée, j'aurais juste continué à manger des bonbons en combinaison moulante en latex dans mon lit huit places.

Est-ce qu'éprouver une titillation voyeuriste, et même de la sympathie, pour les Kardashian fait de moi une mauvaise femme? Très certainement! Est-ce que tout ceci est mis en scène? Sans doute! Mais who cares? Savoir capter l'attention et s'immiscer dans chaque recoin de la culture populaire n'est certainement pas un métier pénible, mais si l'on en croit cette émission, c'est clairement un métier. Et personne ne l'accomplit mieux que Kim Kardashian.

1 — Un mélange de gris et de beige, mot totalement validé par Larousse. Retourner à l'article

Retrouvez chaque semaine Amies, le podcast d'Anaïs Bordages et Marie Telling dans lequel elles (re)découvrent des séries cultes.

Newsletters

Influenceurs et transition écologique, une story compliquée

Influenceurs et transition écologique, une story compliquée

Il est essentiel qu'ils commencent à se positionner en faveur de modes de vie plus vertueux.

«Drag Race France», enfin une émission qui rend fier d'être français

«Drag Race France», enfin une émission qui rend fier d'être français

Liberté, égalité, Jean-Paul Gaultier.

Comment la presse à scandale a nourri l'obsession des années 2000 pour la minceur

Comment la presse à scandale a nourri l'obsession des années 2000 pour la minceur

Les tabloïds américains traquaient les célébrités jusque dans les restaurants et n'hésitaient pas à soudoyer des médecins prêts à formuler des théories fumeuses à leur propos.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio