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Dalida dans son bain artificiel: comme un problème d'éthique à l'«Hôtel du temps»

Temps de lecture : 5 min

Peut-être que l'émission aurait dû s'appeler «Laissez-moi clamser».

Dalida et la «magie» du deepfake. | Capture d'écran via france.tv
Dalida et la «magie» du deepfake. | Capture d'écran via france.tv

Bienvenue dans Anaïs regarde la télé. Le principe de cette chronique hebdomadaire est simple: son autrice s'appelle Anaïs Bordages et parfois, elle regarde la télé.

«Si vous pouviez interviewer une célébrité, morte ou vivante, qui choisiriez-vous?» À la base, c'est une question d'entrée en école de journalisme. Pour Thierry Ardisson, c'est juste un lundi comme les autres. «Hôtel du temps», la nouvelle émission révolutionnaire du présentateur diffusée sur France 3, consiste à «interviewer» des célébrités mortes grâce à des deepfakes –une technologie permettant de reproduire le visage, la voix et les mouvements de n'importe qui sans son consentement.

D'abord annoncée pour la rentrée 2021, l'émission est finalement repartie en production (sans doute pour pouvoir peaufiner le strabisme de Dalida) avant de faire son grand début ce lundi 2 mai, avec un premier numéro consacré à la chanteuse. Au programme: un retour sur sa vie et sa carrière, commentées par l'icône elle-même.

Je ne serai pas la première à soulever les questions d'ordre éthique que pose le concept. Certes, les proches de Dalida et les ayants droit ont tous validé le contenu de l'émission. Certes, les propos de Dalida (et des autres stars présentes car oui, il y aura des caméos surprises) ont tous été réellement prononcés. Mais dans quel contexte?

Généralement, quand on fait une interview, on ne sait pas à l'avance ce que la personne va nous répondre. On ne décide pas des questions après avoir eu les réponses. Et quel que soit le propos, on peut aussi contredire notre interlocuteur ou le relancer, l'inciter à creuser ou éclaircir un propos. Difficile de faire ça quand on converse avec un script prédéterminé, récité par une actrice qui verra ensuite sa voix modifiée et son visage recouvert d'effets spéciaux.

Le jeu des sept différences, édition Dystopie technologique. | Capture d'écran via france.tv

Mais l'idée, on le sait, n'est pas vraiment de faire une interview; il s'agit juste d'enrober un portrait documentaire dans un emballage sensationnel. Et puis, je le comprends, Thierry. Après tout, on vit dans une société... où Jean-Luc Mélenchon fait des meetings en hologramme (les personnalités françaises m'auront décidément fait perdre tout goût pour la science-fiction).

De nos jours, plus rien ne meurt vraiment (pas même les séries nulles des années 2000), et la frontière entre fiction et réalité semble chaque jour un peu plus ténue, alors à quoi bon? Au fond, moi aussi, j'aimerais avoir recours à l'intelligence artificielle pour rendre ma vie plus intéressante. Transformer mon deux-pièces sombre en villa gigantesque et mes soupes Picard en homard. Moi aussi, parfois, j'imagine que je parle à Ryan Gosling quand je suis sous la douche. Mais on appelle ça «avoir une vie triste», pas «présenter une émission sur France 3».

«Ici, les secondes durent des siècles», déclare fièrement le réceptionniste de ce fameux «Hôtel du temps». Il ne croyait pas si bien dire.

Et puis sérieusement, si Thierry avait regardé un peu plus de films d'horreur, il saurait que réveiller les morts est toujours une mauvaise idée. Sans parler de toutes les considérations technologiques. Personne ne lui a montré Black Mirror? Ou Westworld? Maintenant que j'y pense, voir l'intelligence artificielle de Dalida s'animer et s'en prendre à Ardisson, ça, ça ferait un excellent programme pour France 3. Mais revenons-en à l'émission.

Ça commence par un avertissement sur fond noir, le propre de tout programme controversé: «AVERTISSEMENT: Dalida et les autres intervenants ont été réalisés par l'intelligence artificielle grâce aux procédés Face Retriever et Talking Picture. Ce docu-fiction est écrit à partir de faits et d'événements réels de la vie de Dalida et des autres intervenants. Les propos sont authentiques.» C'est comme ça que tu sais qu'il y a eu au moins dix-huit réus pour déterminer combien de procès ils pouvaient se prendre.

«Ici, les secondes durent des siècles», déclare fièrement le réceptionniste de ce fameux «Hôtel du temps». Il ne croyait pas si bien dire. Presque deux heures de fausse conversation avec une fausse Dalida, c'est long, même en comptant le nombre de fois où l'intelligence artificielle a buggé (indice: regardez les yeux). D'autres personnages viendront nous le rappeler: «Un moment, vous savez, ici, ça peut durer des heures, voire des semaines. Le temps ne passe pas à l'“Hôtel du temps”.» Ça avait l'air plus sympa à l'hôtel California.

Tout sonne faux

Pour l'occasion, Thierry Ardisson s'est lui aussi offert un petit lifting numérique et s'est rajeuni de vingt ans. Pourquoi pas. Ça peut être fun s'il pousse l'idée un peu plus loin, qu'il rajeunit un peu plus à chaque épisode, et qu'il fait la dernière interview sous la forme d'un bébé, à la Benjamin Button.

Et comme pour nous dire «je m'en tape de vos questionnements éthiques», l'interview démarre alors que Dalida prend un bain. L'émission avance, et si elle n'a au fond rien de trop offensant, la question cruciale est la suivante: qu'est-ce que ça apporte, par rapport à un documentaire classique?

Bah rien. À part mater Dalida dans son bain aux frais du contribuable. Il faut le reconnaître, la production est très documentée, et les plus grands fans de la chanteuse seront sans doute touchés de voir cette icône reprendre vie... et encore. Difficile d'oublier, pendant ces une heure quarante, que tout le procédé est faux.

Le problème, par exemple, quand on interviewe une personne morte, c'est qu'on est obligé de faire semblant de découvrir des trucs qui sont déjà sur sa page Wikipédia depuis dix ans. Comme quand Ardisson s'étonne: «Il s'est jamais rien passé avec Alain Delon?», alors que la réponse est de notoriété publique.

Quand j'ai pas du tout écouté ce que ma pote me racontait depuis vingt minutes.

Au fond, le plus gênant, ce sont ces interactions aussi factices que superflues. À la rigueur, je crois que j'aurais préféré une émission où Dalida nous raconte sa vie, sans être faussement interviewée par qui que ce soit. Mais le problème devient particulièrement apparent dans des passages qui devraient être émouvants, et qui souffrent de cette discussion artificielle.

Alors que la fausse Dalida, les joues mouillées par ses fausses larmes, aborde sa première tentative de suicide et affirme: «Je pense que le suicide n'est pas une idée, c'est une maladie», Thierry Ardisson, plus raide qu'une piste noire, enchaîne sans broncher: «Et donc vous allez avec votre cousine en Italie...» Alors là typiquement, je sais pas, mais si c'était une vraie interview, on n'enchaînerait peut-être pas tout à fait comme ça.

Le cousin de Claude François, Glauque François.

Mais le pire, c'est lorsqu'interviennent d'autres personnalités mortes, comme Claude François, Thierry Le Luron ou Eddie Barclay. Et vu leur ressemblance approximative avec la copie originale, on sent que la fausse Dalida a pompé tout le budget. Alors que les deepfakes dérangeants nous fixent comme s'ils s'apprêtaient à dévorer notre âme, on a l'impression d'être dans un projet abandonné de Gulli, ou dans une partie de Sims qui aurait dégénéré.

Si les citations de Dalida gardent une certaine puissance et ont pu nous émouvoir au fil du programme, chacune de ces apparitions bâtardes nous replonge immédiatement dans le kitsch. Peut-être que l'émission aurait dû s'appeler «Laissez-moi clamser».

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