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Je commençais à me sentir franchement exclue, du coup j'ai regardé «Squid Game»

Temps de lecture : 4 min

Au programme cette semaine: une succession de combats à mort (et non, je ne parle pas de mes visites immobilières).

En gros, une série coréenne sur un jeu de massacre entre citoyens désespérés. | Capture d'écran Netflix via YouTube
En gros, une série coréenne sur un jeu de massacre entre citoyens désespérés. | Capture d'écran Netflix via YouTube

Bienvenue dans Anaïs regarde la télé. Le principe de cette chronique hebdomadaire est simple: son autrice s'appelle Anaïs Bordages et parfois, elle regarde la télé.

Je ne vais pas vous mentir: ces derniers temps, Netflix est surtout devenue la plateforme des trucs que je regarde pompette à 3h du matin au lieu d'aller dormir. Même si j'y trouve encore occasionnellement d'excellentes séries, comme la récente Sermons de Minuit, c'est désormais pour moi un lieu de réconfort et d'oisiveté, où je sais que je peux aller sans trop réfléchir. Et puis parfois, c'est l'endroit où je me retrouve un peu malgré moi.

Parce qu'une fois toutes les nuits de pleine lune, la plateforme arrive à sortir un programme qui devient juste inévitable. Une série que personne n'avait anticipée, et que, du jour au lendemain, comme par magie, tout le monde semble avoir vue, digérée, et transformée en mèmes. C'était déjà le cas en 2019 pour L'Art du rangement avec Marie Kondo, que je tiens personnellement pour responsable de la disparition de ma paire de chaussures préférée. En fait il s'avère que si, elles m'apportaient du bonheur, Marie!

C'était également le cas il y a un an avec Le Jeu de la dame, qui a transformé des millions d'entre nous en Garry Kasparov du pauvre. Il y a aussi eu Bridgerton, et pour une fois j'ai résisté –je ne sais toujours pas de quoi ça parle (sauf de sexe et de jolies robes) et je n'en ressens absolument pas le besoin.

Le phénomène s'est donc reproduit la semaine dernière (pour moi, en tout cas), avec Squid Game, une série coréenne sur un jeu de massacre entre citoyens désespérés –et non pas une émission de télé-réalité avec des gens qui cuisinent du poulpe, comme je l'avais précédemment imaginé.

Moi quand j'imagine un jeu de télé-réalité où des poulpes seraient enfermés ensemble dans une maison et devraient faire connaissance.

Le plus triste dans tout ça?

Comme presque tous les plus gros succès de la plateforme, la série, qui est officiellement sortie sur Netflix le 17 septembre, a démarré discrètement... avant de prendre le monde d'assaut. Articles, mèmes, vidéos TikTok, challenges, bande passante surchargée et même boutiques éphémères: ces derniers jours, la série était devenue aussi inévitable que les mycoses dans un sauna. Le problème, c'est qu'en ce moment, je n'ai vraiment aucune envie de mater des scènes de tueries à répétition: il pleut, il fait froid, le monde tombe en ruines, et cette histoire a déjà été racontée cent fois, que ce soit dans Battle Royale, Hunger Games, Cube, Escape Game et j'en passe.

Mais après avoir vu passer un nombre croissant de mèmes sur Twitter, je commençais à me sentir franchement exclue –et si je voulais me sentir exclue, j'irais faire la queue au Berghain, merci. Au bout du quinzième TikTok chelou sur une poupée géante hyper flippante qui se dandine, j'ai commencé à flancher. Et puis, samedi soir, ma mère m'a écrit le SMS suivant: «Je vais commencer une série... Squid Game c'est bien?», suivi du petit émoji avec un monocle. Là, j'ai su qu'il fallait agir. Moi, journaliste séries, je ne pouvais pas découvrir Squid Game après MA MÈRE.

Histoire de bien arriver dernière sur toutes les tendances, je suis allée illico voir l'Arc de triomphe emballé par Christo et Jeanne-Claude, quelques heures avant que l'installation soit démontée. Sur le retour, j'ai écouté Donda*, et puis j'ai commandé une pizza, et j'ai cédé à l'ultime pression populaire: j'ai lancé la fameuse série au calamar.

*C'est faux, je n'ai toujours pas écouté Donda.**

**En fait je viens de l'écouter, c'est pas mal.

Lorsque après une demi-heure de visionnage, des dizaines de personnes ont commencé à se faire violemment massacrer pendant un jeu de «1, 2, 3, soleil», j'avoue que ma pizza a commencé à me dégoûter un peu. Mais rapidement, je me suis prise au jeu. Parce qu'il faut reconnaître que c'est bien écrit, bien mis en scène, et bien incarné (par des gens très beaux, ça aide). Et parce que, de la même manière que les personnages de la série préfèrent s'entretuer plutôt que de retourner à leurs dettes et leurs vies de misère, je préfère regarder des personnages de fiction s'entretuer que vivre dans la mienne –car je le rappelle, il pleut, l'extrême droite a la cote, la banquise fond et MÊME WhatsApp n'est plus là pour nous sauver.

Au fond, je ne sais pas ce qui est le plus triste:

  • que j'aie laissé les réseaux sociaux et le marketing de Netflix me convaincre de regarder une série dont je n'avais jamais entendu parler trois jours plus tôt et dont le concept ne m'intéressait pas
  • que je me tourne vers une plateforme de streaming pour chercher un sentiment de communion
  • que, quand le héros de la série est anesthésié par un gaz qui l'endort, je me sois immédiatement dit «wow il a trop de chance». (Mais je vous assure, ça va. C'est quand les vacances déjà?)

Ce mec a trop de chance car il n'est pas actuellement en train de lire un énième article sur Éric Zemmour.

Consommation sans réflexion

Finalement, je n'ai rien à reprocher à la série elle-même, qui me paraît plutôt bien ficelée, assez addictive, et qui arrive à donner un léger twist à toutes les œuvres du genre mentionnées ci-dessus.

J'ai juste du mal à gérer le fait que je me divertis en regardant des gens se massacrer par choix, et surtout, j'ai encore plus de mal avec l'idée qu'une série avec un propos aussi sombre et violent puisse être aussi rapidement mème-ifiée, au point que Netflix a lancé une boutique éphémère basée sur les épreuves meurtrières de la série. Je redoute déjà les inévitables déguisements d'Halloween inspirés par les tortionnaires du jeu.

Ce que je trouve dommage, aussi, c'est que dans ce cycle médiatico-culturel de plus en plus fréquent, certaines séries (parfois bonnes, parfois médiocres) semblent parvenir à capter toute l'attention, au détriment de certaines œuvres dont le plan marketing n'a peut-être pas été aussi bien échafaudé, ou qui sont trop denses pour bénéficier de la mode du binge-watching –qui consiste malheureusement trop souvent à consommer sans prendre le temps de réfléchir.

Je pense à The Underground Railroad (Amazon Prime Video), peut-être la série la plus époustouflante de l'année à tous les niveaux, et pourtant complètement snobée par les Emmys. Elle était nommée dans les catégories meilleure série limitée et meilleure réalisation de mini-série. Vous savez qui a gagné dans ces deux catégories? Le Jeu de la dame.

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