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«Qui veut être mon associé?», l'émission de la start-up nation

Temps de lecture : 6 min

Cette semaine, une crise d'angoissing.

«Y a un peu trop de bons sentiments, de bienveillance, c'est un peu trop gentil à mon goût, même si je comprends qu'il y en a qui sont intéressés par, euh, par ces propos.» | Capture d'écran via MyCanal
«Y a un peu trop de bons sentiments, de bienveillance, c'est un peu trop gentil à mon goût, même si je comprends qu'il y en a qui sont intéressés par, euh, par ces propos.» | Capture d'écran via MyCanal

Bienvenue dans Anaïs regarde la télé. Le principe de cette chronique hebdomadaire est simple: son autrice s'appelle Anaïs Bordages et parfois, elle regarde la télé.

Tout le monde le sait, dans la vie, il y a les gens qui se lèvent tôt, ceux qui entreprennent, qui font bouger le monde, qui trouvent un travail en traversant la rue… Et puis il y a les gros losers qui ont la flemme. J'appartiens à la deuxième catégorie. Mais je ne dis jamais non aux expériences nouvelles, alors pour sortir de ma zone de confort, j'ai récemment décidé de regarder «Qui veut être mon associé?», dont la deuxième saison est diffusée sur M6 tous les mercredis soirs.

Le principe: des entrepreneurs en début de parcours présentent leur projet à des investisseurs millionnaires, pour les convaincre de s'associer. Les créateurs d'entreprise chevronnés ont quelques minutes pour juger le projet de toute une vie, et décider s'ils vont y investir, ou non, des centaines de milliers d'euros. Si comme moi, vous passez parfois plus d'un quart d'heure à réfléchir au rayon yaourts, ce genre de prise de décision rapide et critique peut donner le vertige.

Mais le temps, c'est de l'argent. Et dans «Qui veut être mon associé?», il n'est question que de ça. Bienvenue dans un programme où le capitalisme et les anglicismes sont rois, un programme où l'on est «drivé», où le «branding» est crucial, et où l'on «fix» ses problèmes en faisant du «life hacking». Bienvenue dans «start-up nation: l'émission».

Le business pour les nuls

En tant que personne qui, au collège, se tapait des 1/20 en maths «pour l'encre et le papier», j'avoue que le principe d'une télé-réalité sur le thème de l'investissement ne me vendait pas trop du rêve. Moi quand je regarde la télé, je préfère le «pas trop réfléching». D'ailleurs, dès les premières minutes, je ne comprends rien à ce que je regarde.

Les graphistes de l'émission ont pourtant préparé des petits inserts pour expliquer certains termes, comme «valorisation» ou «exit», mais rien n'y fait. Tout ça me rappelle les heures les plus sombres de mes cours d'économie à la fac, et entendre les mots «export», «capital», «agrément», «marges», ou encore «prix médian», me plonge immédiatement dans un état de dissociation. Je ne dois pas être le public cible. À quand une émission pour les adultes dysfonctionnels qui appellent leurs parents à chaque fois qu'ils font leur déclaration d'impôts?

Moi face à mes responsabilités d'adulte. | MyCanal

Néanmoins, adepte des valeurs républicaines et du «persévéring», je ne me décourage pas: après tout, j'ai bien compris The Big Short. Au bout de quelques pitchs, et ce malgré l'absence de Ryan Gosling et Margot Robbie, le miracle se produit. Je commence à me familiariser avec l'émission, qui, il faut le dire, a redoublé d'efforts pour rendre tout ça plus digeste, en mode «le business pour les nuls». Par exemple, chaque start-upeur se présente face aux investisseurs avec une petite mise en scène, qui lui permet de rendre son pitch plus vivant et plus attractif. Pour les gens un peu mous de la caboche comme moi, c'est très pratique, même si parfois, ça va un peu loin.

Comme ce couple qui, pour présenter sa marque de «billes de biscuits» inspirées par des recettes internationales, vient déguisé en personnel aérien et fait des fausses démonstrations de sécurité (j'ai passé deux minutes à me demander quel était le rapport entre les biscuits et les avions). Parfois, c'est aussi très low budget, comme ce dentiste qui a inventé un kit de soins dentaires, et qui a juste ramené son fils déguisé en dent gonflable pour l'occasion. (Question: est-ce que des gens font vraiment des pitchs comme ça dans la vraie vie?)

Plus les pitchs et les candidats se succèdent, plus on est absorbé. Il y a quelque chose de fascinant à voir des gens pitcher, négocier, stratégiser, faire des offres, des contre-offres. Lorsqu'un candidat ou une candidate arrive avec une très bonne idée, ce sont les investisseurs qui, à leur tour, se battent pour être choisis, et se mettent à vanter leurs mérites avec une aisance spectaculaire. À la fin, il s'agit moins de maths et d'économie que d'ambition, d'inventivité et de marketing de soi. Et ÇA, c'est intéressant, même quand on ne sait pas lire une courbe. Parce qu'on n'a pas tous besoin de 500.000 euros pour commercialiser le lave-vaisselle du futur, mais négocier, pitcher, et savoir présenter ses idées, on est nombreux à devoir le faire tous les jours.

Obsession pour l'argent

On ne va pas se mentir, le plus fascinant dans cette émission, c'est qu'elle semble confirmer tous les pires clichés sur le monde sans pitié des affaires. Lorsque le dentiste, qui n'est certes pas très fort en personal branding, fait son pitch, on lui répond: «Vous le présentez d'une manière médicale, très froide. Vous êtes pas très souriant, ça fait très dentiste.» C'est censé être un conseil, mais ça m'a légèrement brisé le cœur.

Si on en doutait encore, l'émission rappelle à chaque occasion que beaucoup de projets nobles sont fondamentalement incompatibles avec l'obsession pour l'argent. À ce titre, le spécialiste des répliques ahurissantes de cynisme, c'est Anthony Bourbon, fondateur de Feed, dont les dents sont tellement blanches que quand il conduit la nuit, il n'a pas besoin de phares.

Au dentiste, il explique: «C'est difficile pour les avocats et les médecins en entrepreneuriat, parce que vous avez reçu une éducation très scolaire, on vous a appris à rentrer dans les cases, et là vous allez rentrer dans un monde de requins.» Les médecins, ces losers sans ambition notoire. Heureusement, la très sympathique Delphine André le remet à sa place en lui rappelant qu'avant de devenir business woman, elle a été avocate.

Même en brossage de dents, Anthony Bourbon a mieux réussi que nous. | Capture d'écran via MyCanal

On suit aussi l'histoire touchante, dans le premier épisode, d'un homme passionné qui cherche l'argent nécessaire pour numériser un million de livres anciens. Un rêve qui lui tient particulièrement à cœur, après s'être récemment remis d'une tumeur au cerveau. Après son pitch, Anthony Bourbon observe: «Moi je trouve ça cool aussi les bouquins, mais je vais pas me secouer la tige dessus.» Lui, il y a sans doute son nom écrit dans le dico, juste en face du mot «culot».

La victoire ou rien

Dans le troisième épisode, diffusé le mercredi 19 janvier, l'émission accueille deux jeunes femmes qui ont conçu une box à envoyer aux grands-parents pour leur remonter le moral pendant la pandémie. Anthony Bourbon toujours: «Y a un peu trop de bons sentiments, de bienveillance, c'est un peu trop gentil à mon goût, même si je comprends qu'il y en a qui sont intéressés par, euh, par ces propos.» Erreur 404: émotion humaine introuvable.

«Moi ce que j'aime, c'est la victoire quoi. Pour moi le deuxième, c'est déjà le premier des perdants. »
Anthony Bourbon, PDG de Feed

Le summum, c'est quand deux jeunes hommes présentent leur entreprise, visant à aider la transition des agriculteurs vers une production bio, et à amortir leurs coûts. Les réactions des investisseurs sont tristement hilarantes: «Vous redonnez trop à l'agriculteur», «est ce que c'est pas trop?» Bah oui, faudrait pas trop les aider non plus!

Mais le plus beau discours revient encore une fois à Anthony Bourbon et ses chevilles éternellement dénudées: «Moi ce que j'aime, c'est la victoire quoi. Pour moi le deuxième, c'est déjà le premier des perdants. Si je vous accompagne, c'est pour faire un truc gros, puissant, quasiment hégémonique. Oui on va aider les agriculteurs, mais on va pas être sympa avec les autres marques, on est là pour prendre le marché. Je préfère l'annoncer parce que vous avez quand même une vision très sociale, mais nous en tant qu'investisseurs, c'est aussi notre rôle de vous pousser à faire une vraie belle aventure business, où tout le monde pourra aller chercher du rendement.»

Une. Belle. Aventure. Business.

Finalement, les deux jeunes, qui avaient insisté sur leur refus du greenwashing, acceptent sa proposition. Jean-Pierre Nadir, qui a lui aussi décidé de s'associer avec eux, conclut: «Dès qu'on aura un storytelling un peu plus affirmé, ça va cartonner.» C'est officiel, je suis en plein angoissing.

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