Culture

Jean-Marc Vallée, le cinéaste qui filmait la psyché humaine comme personne

Temps de lecture : 6 min

Cette semaine, un hommage au réalisateur québécois, décédé le 25 décembre.

Jean-Marc Vallée assiste à la 71e cérémonie des Emmy Awards, le 22 septembre 2019, à Los Angeles, aux États-Unis. | Matt Winkelmeyer / Getty Images via AFP
Jean-Marc Vallée assiste à la 71e cérémonie des Emmy Awards, le 22 septembre 2019, à Los Angeles, aux États-Unis. | Matt Winkelmeyer / Getty Images via AFP

Bienvenue dans Anaïs regarde la télé. Le principe de cette chronique hebdomadaire est simple: son autrice s'appelle Anaïs Bordages et parfois, elle regarde la télé.

2021 n'avait décidément aucune subtilité. Après douze mois profondément merdiques, l'année s'est achevée, le 25 décembre, par une affreuse nouvelle: le décès soudain de Jean-Marc Vallée, réalisateur de Dallas Buyers Club, Wild, C.R.A.Z.Y. ou encore Big Little Lies. Le cinéaste québécois avait 58 ans.

Adolescente, j'avais été électrifiée par son film C.R.A.Z.Y., l'histoire d'un garçon gay dans le Québec des années 1970 et de sa relation complexe avec son père. Au fil du temps, malgré des déceptions comme Demolition, je suis devenue une admiratrice de son cinéma, à la fois sincère et incisif, qui lui avait valu de nombreuses nominations et récompenses. Son œuvre s'intéressait tout particulièrement aux femmes, aux homos, aux marginaux, aux personnages abîmés et imparfaits. Mais ce qu'il y avait de plus brillant chez lui, c'était sa manière de représenter l'inconscient à l'écran. Jean-Marc Vallée était inégalable lorsqu'il s'agissait de filmer les recoins obscurs de la psyché humaine.

Un montage bien à lui

Le cinéaste, également monteur, a développé au fil de sa carrière un style personnel très reconnaissable, qui consistait à insérer dans sa narration des scènes très brèves (souvent des flashbacks), sans son, représentant ce que pensent ou ressentent les personnages à ce moment précis. Par exemple, dans C.R.A.Z.Y., Zac, arrêté à un feu rouge, se remémore une session de fumette avec un autre garçon; un moment homoérotique qu'il cherche à refouler.

Dans Big Little Lies, Céleste, jouée par Nicole Kidman, ramasse le jouet d'un de ses fils et, alors qu'elle enfouit son visage dedans, la scène est entrecoupée de courts extraits, montrant une altercation violente entre elle et son mari. Dans ces scènes silencieuses, elle est projetée au sol et tombe à quelques centimètres du même jouet, celui qui a déclenché ses souvenirs. Cette technique, qui en est venue à définir le style de Vallée, a été baptisée «thought cut», ou «coupes de pensée». Ces coupes accomplissent une tâche compliquée: représenter visuellement ce qu'il se passe dans l'esprit des protagonistes.

Dans leur forme la plus simple, ces images subliminales permettent de fournir avec élégance du contexte ou de l'exposition. Dans Dallas Buyers Club, Ron Woodroof se renseigne à la bibliothèque sur le virus du sida, dont il est atteint. Lorsqu'il lit que la maladie est transmise lors de rapports non protégés, et qu'elle touche en partie des toxicomanes, le montage nous renvoie immédiatement vers une scène où Ron couche avec une femme au bras couvert de traces de piqûres. On comprend, en même temps que lui, comment il a attrapé le virus. Avec Dallas Buyers Club, Jean-Marc Vallée est nommé à l'Oscar du meilleur montage. Il n'est pas le premier à utiliser cette méthode pour transmettre des informations au spectateur. Mais dans ses œuvres, il n'aura de cesse de l'affiner, si bien qu'elle deviendra le signe distinctif du réalisateur.

Irruption du passé

Tout le monde a déjà été soumis à des pensées désagréables, des souvenirs énervants ou légèrement embarrassants qui surgissent dans notre quotidien sans que l'on sache pourquoi (mais si, vous savez, ça arrive souvent le dimanche soir, ou dès que vous essayez de vous endormir). Et aucun cinéaste n'a réussi à filmer ces fragments de conscience avec autant de talent que Jean-Marc Vallée.

Dans la dernière partie de sa carrière, le cinéaste va ainsi utiliser le montage comme outil d'excavation psychologique, nous plongeant directement dans la psyché de ses personnages. Dans Wild, Reese Witherspoon incarne une femme rongée par la culpabilité, qui se lance dans une randonnée en solitaire de 1.700 kilomètres. Tout au long du film, des moments douloureux de son passé ne cessent de surgir, à l'écran et dans son esprit, comme des pensées intrusives. Dans une scène, Cheryl porte un sifflet anti-viol à sa bouche, et l'image suivante coupe vers une scène de sexe, où la jeune femme suce le doigt d'un homme. Un des nombreux rapports qui semblent lui faire honte. À un autre moment, une musique écoutée dans la voiture la renvoie vers des souvenirs d'enfance avec sa mère, dont elle n'a pas encore digéré le décès. On assiste en direct aux connexions de son subconscient.

Mais c'est à la télé que Jean-Marc Vallée développera l'expression la plus intéressante de cette mémoire filmée. Dans son plus grand succès populaire, Big Little Lies, son montage subliminal se raffine encore plus. Il s'agit d'un thriller, sur un meurtre mystérieux au sein d'une communauté bourgeoise de Californie. Le Québécois utilise l'image récurrente de vagues venant se fracasser sur les rochers, pour illustrer l'état d'esprit souvent tourmenté des personnages. Mais c'est aussi avec ces souvenirs vifs et éphémères, qui s'immiscent dans la narration, qu'il déroule le mystère principal: tout le monde semble cacher quelque chose, et les réponses se trouvent quelque part dans un recoin de leur esprit. Le montage n'est plus seulement un moyen d'accéder à la subjectivité des personnages, il fonctionne comme un puzzle à résoudre.

Chacun des sept épisodes est enrichi de nombreuses connexions symboliques, de rappels entre différentes temporalités et différents personnages. À travers l'histoire de plusieurs femmes victimes de viol ou de violences, Jean-Marc Vallée développe une illustration visuelle de la mémoire traumatique: les flashbacks violents font irruption sans prévenir, réactivés par un son, une image, une odeur. Comme dans la scène où Céleste attrape le jouet de son fils, les objets ont une mémoire, et peu importe où les personnages se trouvent, ou ce qu'ils sont en train de faire. Leurs pensées, leurs fantasmes et leurs souvenirs sont toujours avec eux.

«Sharp Objects», son chef-d'œuvre

Cette idée atteint son apogée dans Sharp Objects, le chef-d'œuvre du réalisateur. La mini-série, diffusée sur OCS en France, est créée et écrite par Marti Noxon, et inspirée d'un roman de Gillian Flynn. On y suit Camille Preaker, une journaliste alcoolique et torturée qui retourne dans sa ville natale pour enquêter sur le meurtre d'une jeune fille. Ses retrouvailles tendues avec sa famille réactivent de lourds traumatismes, et font ressurgir des souvenirs qu'elle tente désespérément d'enfouir.

On trouve dans cette œuvre l'utilisation de musique diégétique (c'est-à-dire de la musique que les personnages écoutent en même temps que nous), l'autre grande marque de fabrique du cinéaste, qui accorde une immense importance à ses choix de chansons. Ici, ce sont des morceaux entêtants de Led Zeppelin, que Camille écoute pour se calmer, et qui confèrent à la série déjà très poisseuse une atmosphère encore plus inquiétante.

Mais le plus remarquable dans Sharp Objects, c'est la manière dont Vallée opère, avec une narration non-linéaire, des voyages incessants entre passé et présent, mémoire et réalité, sans jamais nous perdre en cours de route. Dans cette œuvre kaléidoscopique, les souvenirs, les rêves et les expériences sonores, visuelles ou olfactives se font sans cesse écho pour recréer sous nos yeux le paysage psychique de Camille. L'héroïne ouvre la porte d'une chambre, et se retrouve immédiatement plongée en enfance. Les objets du quotidien, comme une aiguille à coudre, une lunette de toilettes, ou une robe, déclenchent sans cesse des pensées douloureuses, et lorsqu'elle perd le contrôle, tous les souvenirs qu'elle a tenté de réprimer déboulent comme une avalanche.

Avec ces huit épisodes magistraux, le cinéaste accomplit un exploit: représenter avec une troublante acuité la manière dont le cerveau humain fonctionne. Comme dans Big Little Lies, ces flashs intrusifs sont des indices sur le mystère au cœur de l'intrigue, une manière saisissante de réinventer le whodunit. Mais ils permettent aussi une expérience subjective et viscérale du traumatisme de Camille. L'œuvre de Jean-Marc Vallée n'était pas juste remarquable techniquement, elle était un réconfort, pour toutes celles et ceux qui ont déjà eu à lutter avec leur passé, leur identité, ou leurs pensées.

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