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Un grain de folie dans le whisky

Christine Lambert, mis à jour le 21.04.2014 à 9 h 00

Qu’on se le dise, 2014 sera l’année où les whiskies de grain, ces incompris un peu méprisés, gagneront leurs galons et leur place à côté des single malts.

Champ de blé. REUTERS/Eduard Korniyenko

Champ de blé. REUTERS/Eduard Korniyenko

Dans la vaste communauté des amateurs de malt, c’est un peu l’incompris – voire l’inconnu. Le whisky de grain? Un alcool peu cher à produire, à base de maïs ou de blé la plupart du temps, distillé en continu dans un alambic à colonne (comme une banale vodka), un bouche-trou vaguement neutre qui donne du volume aux bouteilles de blends bon marché, vous diront ceux-qui-savent en fronçant le nez.

Les embouteillages de single grains (élaborés au sein d’une seule distillerie, mais pas forcément avec un seul grain) restent rares. Et les distilleries de grain se comptent sur les doigts d’une paire de mains dans des moufles, si l’on excepte les Etats-Unis dont le bourbon fait son jus de toutes récoltes.

Loin de la carte postale Greetings From Scotland, leurs énormes capacités de production leur donnent des airs de raffineries pétrolières crachant, 24 heures/24 et 7 jours/7 de quoi fabriquer le whisky moderne, celui que 90% des consommateurs éclusent depuis 150 ans: les blends, assemblages de whiskies de malt et de grain. Surtout de grain.

Je vois une main se lever au fond de la salle. Pardon? Non, on ne peut hiérarchiser les whiskies de grain et de malt. Ce sont deux propositions complètement différentes, qui apportent des plaisirs différents. Plus légers que les single malts, les whiskies de grain sont également plus doux, plus ronds, plus crémeux, en un mot plus accessible. La jeunesse leur donne des notes grassouillettes et beurrées, parfois huileuses. Avec l’âge, au terme d’une longue sieste dans les fûts, ils gagnent en soyeux, et ce sont ces bouteilles-là qui sortent aujourd’hui du bois.

En novembre dernier, William Grant (Glenfiddich, The Balvenie…), à qui l’on doit  l’avènement des single malts dans les années 60, donne le coup d’envoi et pose discrètement une pépite de blé sur le marché, le Girvan Patent Still Single Grain 25 ans, sorti de sa distillerie de Girvan, dans les Lowlands. Un péché au goût de paradis et au prix de l’interdit (300 euros environ). Ne cherchez pas, il faut traverser la Manche à la nage pour tomber dessus.

Suivront en mars son aîné, 30 ans, et le #5974, sans compte d’âge (celui qu’on peut s’offrir quand on a déjà payé le billet d’Eurostar), baptisé d’après le numéro de brevet déposé en 1830 par Aeneas Coffey pour l’alambic à colonnes qui porte son nom.

Il y a quelques années, Compass Box, toujours prêt à défricher les terra incognita, ouvrit la brèche avec Hedonism (82 €), un blended grain qui rafla son poids de breloques dans les concours (notez que, dans la catégorie whiskies de grain, on ne refuse pas les concurrents). Suivi par Nikka et son Coffey Grain (53 €) au soyeux de maïs, lancé pour aimanter la jeunesse et les bartenders lassés d’écraser du citron vert et de la menthe au fond des verres à mojito. Le japonais distille également au compte-gouttes des single casks pleins d’émotion en édition limitée: le millésime 1999 (145 €) embouteillé en juillet 2013 à 60% vous fera ronronner – non, miauler.

Du crémeux vanillé-boisé

Mais il semble soudain que partout les distilleries se soient décidées à trier le bon grain de l’ivresse. Un irlandais pur maïs (en réalité, quelle que soit la matière première, une petite portion d’orge maltée s’ajoute toujours au moût pour lancer la fermentation) vient tout juste d’arriver chez les cavistes français, le Single Grain Teeling (46 euros).

 

Il tiendra compagnie à son compatriote Greenore, qui appartenait autrefois à la famille Teeling, et dont le 8 ans d’âge (42,60 euros), produit en small batchs de 20.000 bouteilles, est élaboré avec 94% de maïs français et vieilli en ex-fûts de bourbon. Greenore a le crémeux vanillé-boisé des jeunes whiskeys du Kentucky et la descente en pente douce.

Du fruité miellé beurré

Pour fixer son fruité miellé et beurré, le Single Grain de Teeling a quant à lui dormi en fûts de cabernet sauvignon californiens pour finir en bouteille à 46°. «Mon point de vue, détaille Jack Teeling, c’est que si vous mettez un bon distillat de grain dans de bons fûts pour l’enrichir en arômes tout en soulignant sa douceur, vous obtiendrez à la fin un bon whiskey. Je ne suis pas sûr qu’en Ecosse tout le monde partage cette vision du grain…»

La semaine dernière, le britannique Diageo joignait sa fusée au feu d’artifice et tout le monde a compris que 2014 serait l’année du whisky de grain. Le numéro 1 mondial des spiritueux a annoncé la sortie avant l’été de Haig Club, un single grain de blé produit dans les colonnes de sa distillerie de Cameronbridge, et frappé du nom d’une des plus anciennes dynasties de blenders.

Vieilli dans 3 types d’ex-fûts de bourbon et présenté dans un flacon bleu after-shave, Haig Club porte une double ambition: lancer définitivement une nouvelle catégorie de whisky, et convaincre que David Beckham, son égérie, peut dribbler scotch à la main. Oui, vraiment, un grain de folie s’est emparé du whisky.

Christine Lambert

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