Boire & mangerSlatissime

Le whisky, c’est un peu du théâtre

Christine Lambert, mis à jour le 08.03.2014 à 8 h 51

Pour sortir un nouveau single malt, aujourd’hui, il faut savoir raconter les histoires. Alors pour en lancer quatre, Mortlach s’est décarcassé. Lever de rideau.

Chez Diageo, on possède un sens de la dramaturgie que ne renierait pas le théâtre antique. Les révélations se distillent au compte-gouttes, et on ne ménage pas le suspense entre deux longs baisser de rideau. En novembre dernier, les journalistes conviés à découvrir une «nouvelle initiative dans l’univers du single malt» ignoraient tout de la pièce à laquelle ils s’apprêtaient à assister.

Ils se sont vaguement grattés la tête en visitant la salle des machines à vapeur du magnifique Musée d’Edimbourg, en se demandant pourquoi le lendemain on leur faisait admirer aussi longuement (et par -2°) le Forth Bridge, admirable ouvrage d’acier enjambant l’estuaire de la Forth à la sortie de la ville. Voyez comme les rêves fous d’ingénieurs et la Révolution industrielle ont projeté l’Ecosse victorienne dans la modernité. Mais le whisky dans tout ça? Fin de l’acte I.

La pièce avait pour titre: «Mortlach, la résurrection», devait-il s’avérer un peu plus tard. La plus ancienne distillerie de Dufftown, qui avait prospéré grâce à une dynastie d’ingénieurs visionnaires, les Cowie, produisant l’un des plus mythiques whiskies, l’un des plus méconnus aussi, au surnom de locomotive (ou de serial killer) – the Beast of Dufftown –, distillé 2,81 fois comme Slate l’a raconté au risque d’une migraine carabinée, annonçait un projet d’expansion coup de théâtre.

Naître ou ne pas naître? Une nouvelle distillerie allait tout simplement s’ériger en miroir de l’ancienne pour faire jaillir 4 nouveaux single malts griffés Mortlach, «le nouveau whisky de luxe», sans mettre en péril les labels de Johnnie Walker auxquels la Bête donnait du muscle. Dégustations. Soupirs de contentement. Exclamations, parfois, devant les 4 verres remplis sans qu’aucune bouteille entre jamais dans le champ. Fin de l’acte II.

Les journalistes sont repartis du Speyside avec l’impression qu’on venait de leur filer les plans secrets des bases militaires écossaises: embargo, interdiction de cracher le morceau avant début décembre. Vous savez. Vous savez que vous savez ce que les autres ne savent pas. Et vous savez que vous ne pouvez même pas vous vanter de savoir. Bref, vous ne savez plus rien. Vous ne savez même plus si le hors-norme était dans les verres ou autour. Dormez là-dessus, camarades.

Mardi dernier, après des mois de silence sur scène et d’agitation en coulisses, on frappe de nouveau les trois coups. Les 4 flacons sont dévoilés, sobres, luxueux, imaginés par l’agence de design franco-américaine Raison Pure, «inspirés de la Révolution industrielle et d’une originalité inhabituelle pour Diageo», selon les propres mots de Nick Morgan, metteur en scène des whiskies du géant britannique. De très beaux objets, assurément. Les armatures métalliques des deux plus vieilles expressions rappellent le treillis d’acier du vieux Forth Bridge: bon sang mais c’est bien sûr!

Arrive enfin la distribution des prix: le Rare Old (sans âge) s’offrira (façon de parler) à 67 euros, le 18 ans à 220 euros et le 25 ans à 730 euros. Et il en coûtera 90 € pour l’édition duty free, le Special Strength (49%, quand les autres titrent à 43,4%, et le seul non filtré à froid). Restez assis, carrez-vous profondément dans votre fauteuil: les bouteilles taillent petit, 50 cl (seuls les USA profiteront d’embouteillages de 75 cl)! Consommez votre whisky avec modération, disent-ils, et on voit mal comment faire autrement sans finir sur la paille.

Les petits malins ont commencé à stocker le Flora & Fauna 16 ans, 85 € environ (les 70 cl), quasiment la seule référence permanente de Mortlach, appelée à disparaître – et à flamber sous peu sur les sites d’enchères. La construction de la nouvelle distillerie débutera à la fin de l’été. Pour goûter la relève, il faudra attendre fin juin, début juillet. Bientôt le dernier acte, réservez vos applaudissements pour la fin de l’histoire, l’une de ces histoires qui font aujourd’hui le whisky plus sûrement que l’art de distiller.

Christine Lambert

Christine Lambert
Christine Lambert (175 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte