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Le whisky, c'est de gauche ou c'est de droite?

Aux Etats-Unis, les alcools blancs passent pour être démocrates et les alcools bruns, républicains. Mais en France?

Contrebandiers de whiskey en Caroline du Sud photographié au milieu des années 20. REUTERS/Courtesy of Dean Campbell

En début d’année, l’une de ces études insolites dont les Américains ont le secret nous assenait sans modération des résultats troublants les alcools blancs seraient «de gauche», et les alcools bruns «de droite». Mais, comme l’écrivait Slate, les choses se compliquent toujours un peu dès qu’il s’agit d’aller chercher la vérité au-delà du fond du verre.

En France, si le whisky était de droite, rien que de droite, seulement de droite, Nicolas Sarkozy aurait été réélu dans un fauteuil club à l’Elysée et le pays n’aurait pas connu d’alternance politique depuis 40 ans. Avec 122 millions de litres sifflés en 2012, il représente à lui seul plus d’un tiers des spiritueux écoulés quand les alcools clairs, en touillant vodka, rhum blanc, gin et tequila, passent à peine la barre des 10%. De quoi dessiner une chambre bleu horizon à l’Assemblée! Alors?  

Alors, les whiskies ne sont ni de gauche ni de droite, bien au contraire. En revanche, Philippe Jugé sait comment votent les fûts: «Le fût de xérès est de droite!, se marre le rédacteur en chef de Whisky Magazine. Il est plus classique, plus pantouflard, alors que le fût de bourbon, plus punchy, plus rock’n’roll, sera plutôt de gauche.» Les whiskies vieillis dans les premiers appellent le canapé Chesterfield et le cigare; ceux qui ont mûri dans les seconds se montrent plus impétueux.

Les grands noms écossais s’ancrent plus naturellement à droite que les distilleries indépendantes ou les marques qui cassent les codes, comme Kilchoman, Bruichladdich, Compass Box ou Auchentoshan, poursuit-il. Mais en France, insiste notre analyste des alambics, on ne peut pas affirmer que le whisky est une boisson «de droite», conservatrice: il suffit de voir la population de passionnés qui déferle au Whisky Live ou dans les clubs d’amateurs. «Elle est à l’image du pays : extrêmement diverse.» Alors?

Alors, foin de nuances: le bourbon a le vote fourbe. Plutôt conservateur entre les mains des amateurs à la retraite, il est devenu l’accessoire tendance des hipsters. «Les géants du bourbon, produits dans les régions les plus conservatrices des Etats-Unis, qui appliquent parfois encore la Prohibition, véhiculent une image très Wasp, très tradi, décortique Philippe Jugé. Alors que les micro-distilleries ont un esprit plus libertaire, plus anar, allez, disons de gauche. Enfin… une gauche qui aurait un fusil à portée de main!»

Si l’on s’en tient à une stricte analyse bourdieusienne, la charge symbolique des pratiques sociales se modifie au fur et à mesure que les classes sociales dominées les adoptent puis les abandonnent. La mondialisation, qui voit les frontières et les hiérarchies culturelles disparaître, n’a fait qu’accélérer le va et vient. Alors?

Alors, dans ce mouvement, le whisky a pris l’ascenseur en appuyant sur tous les boutons. Breuvage du peuple à ses prémices, quand les fermiers le fabriquaient durant les morts hivers, il n’a cessé de muter pour que l’élite se l’approprie. Et puis, dans les années 60, distilleries et distributeurs font le pari de la grande distribution, démocratisant le produit. Aujourd’hui, en France, 80% du whisky est acheté en grande surface, avec pour leaders incontestés William Peel et Label 5. Tout le monde descend! Pour la sortie, il faut prendre à gauche ou à droite?

Jean-Marc Bellier tente de remettre un peu d’ordre dans ce débat foutraque: gauche, droite, telle n’est plus la question, il suffit de regarder les infos. Admettons qu’aujourd’hui il existe des whiskies plus conservateurs et d’autres plus rock’n’roll, avec les amateurs ad hoc à l’autre extrémité du goulot, consent le directeur de la boutique historique de La Maison du Whisky, rue d’Anjou, à Paris.

«Mais conservateur n’est pas péjoratif. Si vous conservez la tradition comme illustration d’un savoir-faire, c’est plutôt rassurant. Disons alors que les vieux whiskies et les whiskies immuables, ceux qui forcent le respect, sont conservateurs, tout comme les Speyside et les grandes marques d’une manière générale. Les whiskies plus rock sont ceux qui trépignent, qui nous réveillent, qui nous font bouger, les whiskies extrêmes, les tourbés, les degrés d’alcool élevés, les eaux de vie des nouveaux pays. Kavalan, c’est du rock’n’roll bodybuildé. Chichibu, du rock tradi. Mais, à mes yeux, un grand Glenfarclas peut être rock. Et puis, il n’est pas interdit d’aimer Beethoven ET AC/DC.»

Tempétueux en bouche et incontrôlables sur les papilles, les whiskies tourbés sont de vilains gauchistes, de l’avis général. Bien qu’il y en ait parmi eux de très conservateurs, pour mieux épouser les contours imprécis de la gauche. Mais, concrètement, pour «outer» des amours dont Closer n’a jamais fait sa une, la tourbe a su conquérir les petits cœurs battants de Claude Guéant, qui l’apprécie en puissance, de Michel Rocard ou d’Alain Finkielkraut, qui ne craint pas de diluer l’identité nationale dans le Lagavulin. Alors…

Alors, allez donc enfoncer le whisky dans la bouche du pays tel un thermomètre politique! Sa consommation a tellement explosé ces dix dernières années que les producteurs tentent désespérément de mettre tout le monde d’accord.

Et le pire nous guette: le whisky devient centriste.

Christine Lambert

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