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Comment le groupe Hilton a perdu la gestion du Hilton Arc de Triomphe à Paris

Nicolas de Rabaudy, mis à jour le 14.01.2014 à 16 h 35

Retour, plus d'un an après, sur la belle histoire d'Albert Cohen et de son Hôtel du Collectionneur.

Le lobby de l'Hôtel du Collectionneur

Le lobby de l'Hôtel du Collectionneur

En juillet 2012, à l’issue d’un procès historique à Paris, Albert Cohen, propriétaire des murs de ce Hilton proche du parc Monceau, est parvenu à évincer le groupe Hilton en charge du management et du marketing. Trois mois plus tard, le Hilton était débaptisé. Il s’appelle désormais l’Hôtel du Collectionneur. Dans le monde des palaces internationaux, David a vaincu Goliath.

C’est un cinq étoiles superbe, un hommage émouvant à l’époque Art Déco dans ce quartier chic de Paris, riche d’hôtels particuliers ayant appartenu aux Rothschild, aux Pereire, à la famille Camondo, à Fould, où Jacques-Emile Ruhlmann, génial architecte, avait son atelier rue de Lisbonne.

Un passé, une histoire, de la beauté des monuments, une empreinte esthétique, tout cela Albert Cohen le sait parfaitement en concevant les plans de son grand hôtel au début des années 2000. Il veut inscrire dans le site imposant de la rue de Courcelles le style années 1930, fruit de fécondes recherches inspirées des archives Ruhlmann et des grands paquebots genre Normandie. Il va réussir une admirable reconstitution agrémentée d’espaces verts, d’un patio andalou de 800 mètres carrés et d’œuvres d’art, sculptures, consoles, marbres, vitrines, fauteuils en bronze, mosaïques et fresques de sa collection, disposés dans les parties communes de ce vaste hôtel haut de sept niveaux –478 chambres et 59 suites dont 33 terrasses privées surplombant la capitale.

Voilà un véritable voyage culturel dans l’univers Art Déco, à l’opposé des Hilton stéréotypés, caravansérails anonymes pour groupes et séminaires. De la rue de Courcelles, on est loin de soupçonner les trouvailles, les merveilles, les travaux minutieux, palissandre de Rio, ébène de Macassar, céramique, galuchat, granit d’Orient, mobilier de Jacques Garcia: un enchantement pour l’œil, une sorte d’ivresse pour les connaisseurs.

Une magistrale recréation, «à la manière d’un grand couturier qui travaille chaque détail comme une composante essentielle de l’ensemble», indique le décorateur Alexandre Dahan.

Pour le sexagénaire Albert Cohen, hôtelier dans l’âme, homme de savoirs et de culture, c’est le chef-d’œuvre de sa vie. Après avoir rénové à Paris les Jardins du Marais, le Patio Saint-Antoine et à Washington le Watergate, il a mis toute sa fortune, toute son énergie et sa créativité hors pair dans l’édification minutieuse de ce Hilton 1930 –il est présent sur l’immense chantier dès l’aube, peaufinant les moindres détails aux côtés des architectes, décorateurs, et d’Olivier Riols, un as des jardins.

Pour le Hilton Hotels and Resorts, c’est un cadeau royal parmi les 3.750 établissements du groupe hôtelier présent dans 85 pays et employant 130.000 salariés. En France, le vaisseau amiral du Hilton Worldwide, il est à Paris, à quelques centaines de mètres de l’Arc de Triomphe, cela tombe bien car la compagnie n’a plus aucune unité hôtelière dans la capitale: grâce à Albert Cohen, à son obstination et à ses fonds, le manque est réparé, et de quelle façon!

Hélas, l’association Hilton-Cohen va se dégrader avec le temps, jusqu’à la rupture. Très concerné par la marche quotidienne de son bel hôtel, Albert Cohen dénonce une gestion financière contestable, les personnels du marketing œuvrent aussi pour d’autres Hilton de France, à Lyon, à Evian, à la Défense, au Trianon Palace, des commissions sont facturées sans qu’Albert Cohen soit informé.

Et puis, bien plus grave, le groupe hôtelier est racheté en 2007 par la banque d’investissement Blackstone pour 20 milliards de dollars. Un seul objectif drastique: la rentabilité à n’importe quel prix. Il s’agit de presser le citron des hôtels, de dégager des profits (20%, une bonne marge) par tous les moyens. C’est la mission essentielle des managers et des cadres du Hilton, responsables devant les têtes pensantes et calculantes de Blackstone, intéressés aux résultats des Hilton. Ils travaillent aussi pour eux!

Pour Albert Cohen et ses enfants, l’épée de Damoclès va faire des dégâts considérables au Hilton Arc de Triomphe. L’hôtel se dégrade dans tous les secteurs: les fourneaux tombent en panne, la friteuse est hors service, des personnels excellents licenciés, tout est nivelé vers le bas, le Hilton n’investit plus dans la maintenance. En huit ans, l’hôtel est usé, la situation est ubuesque. Le Hilton ne mérite plus ses cinq étoiles, l’orgueil d’Albert Cohen, ce pour quoi il s’est battu plus d’une décennie: il y a rupture de contrat, une trahison patente.

En septembre 2012, la politique des réservations est mise en veilleuse. Pour le propriétaire révolté par de telles méthodes indignes d’une marque mondialement connue, un seul recours: les tribunaux français qui vont recueillir les plaintes de l’investisseur et dire le droit d’Albert Cohen à bouter hors des murs l’enseigne Hilton, un échec cuisant pour Blackstone. Qui trop embrasse mal étreint.

A l’automne 2012, Albert Cohen et ses enfants reprennent leur bien sous l’enseigne de l’Hôtel du Collectionneur, ce qui exprime bien le propos et la démarche fondatrice de l’investisseur amateur d’art, enfin libéré des années de déboires, du joug Hilton. Que seront les pénalités et autres dédommagements? Une fortune en euros.

Dans la foulée, le Collectionneur retrouve son lustre d’antan et obtient la classification 5 étoiles, il est affilié à Preferred Hotels & Resorts, 650 unités dans le monde, une preuve d’excellence.

Avec 300 employés, 30 cadres, une recréation du logo, un repositionnement top qualité, des clients chefs d’Etats et des groupes pour 40% de réservations, le Collectionneur connaît une singulière renaissance sans l’appui des chaînes mondiales comme Mariott ou Starwood, mais avec le concours de Bruno Chiaruttini, directeur général, venu du Carlton de Cannes et de Preferred Hotel Group –un pro de la gouvernance hôtelière.

A l’Hôtel du Collectionneur où l’on danse sous la bulle du jardin, j’ai rencontré un homme heureux, le propriétaire.

Nicolas de Rabaudy

Photo: l'Hôtel du Collectionneur

Hôtel du Collectionneur | 51-57 rue de Courcelles 75008 Paris. Tél.: 01 58 36 67 00. Réservations: 01 56 36 67 16. Chambres à partir de 300 euros. Restaurant le Safran, déjeuner à 35 euros, dîner à 49 euros, carte à 60 euros. Purple Bar à visiter. Spa Decléor, fitness. Salons modulables pour congrès, parking.

Nicolas de Rabaudy
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