SlatissimeDouble X

Gastronomie: ça manque de femmes à la cuisine

Louise Tourret, mis à jour le 22.11.2013 à 16 h 59

On peut être hype sans être moderne. Toute la nouvelle génération de chefs en vue en France ont un point commun: ce sont des hommes.

Le chef danois Claus Meyer, un des co-créateurs de Noma à Copenhague (à gauche) regarde les chefs travailler dans le restaurant Gustu, à La Paz, en avril 2013. REUTERS/David Mercado

Le chef danois Claus Meyer, un des co-créateurs de Noma à Copenhague (à gauche) regarde les chefs travailler dans le restaurant Gustu, à La Paz, en avril 2013. REUTERS/David Mercado

Mais où sont les femmes? Regardez-la, toute cette nouvelle génération de chefs. La critique gastronomique les porte aux nues et leur consacre de longs papiers: «Génération new french bistrot» de François-Régis Gaudry dans L’Express Style, «Pop chefs» publié en avril dernier dans le supplément Next Libération. D’autres séries du même genre ont paru dans ELLE, GQ, Le Figaro... Sur les photos: que des mecs. Des cuisiniers jeunes, plutôt mignons, sexy (certes ça dépend des goûts) et stylés. Un glamour exclusivement masculin.

Ils réalisent de la cuisine d’auteur dans des restaurants cotés des quartiers bobos de Paris essentiellement. Leurs noms: Iñaki Aizpitarte, un des premiers à avoir affiché une dégaine cool dans les cuisines, Pierre Jancou, James Henry, Grégory Marchand, Sven Chartier… On ne parlera pas ici de leurs mérites culinaires, ils sont certains, la critique et le public sont là. Ils ont réinventé l’art de faire une bonne bouffe entre amis, le cérémonial du restaurant, en plus détendu, plus urbain. Mais il y a une chose qui ne change pas: la cuisine est une compétition où les mâles dominent.

Cette domination fait débat. François-Régis Gaudry le reconnaît: il y a eu beaucoup de réactions sur l’absence de filles après la publication de son papier. La gastronomie, son étude, est un domaine traditionnellement masculin. Les militant-e-s de La Barbe viennent d’ailleurs de monter au créneau pour dire tout le mal qu’elles en pensent en perturbant l’université populaire de la Gastronomie de Tours, samedi 9 novembre. Selon elles, ces rencontres François-Rabelais «consacrent la domination des hommes aux fourneaux». Et les barbues avancent des chiffres:

«Au Comité de pilotage et à la Cérémonie de doctorat Honoris Causa de ces rencontres, on comptait 92% d’hommes. Et 79% des interventions étaient masculines. En gastronomie, 94% des chefs et 98% des chefs étoilés sont des hommes.»

Pas de données précises sur la répartition sexuée des brigades et des chefs qui les dirigent, mais comme le monde de la gastronomie adore les palmarès, les prix, les classements, il est facile de comptabiliser les femmes. En fait, c’est d’autant plus facile qu’il n’y en a presque pas, comme dans le classement des 50 meilleurs restaurants, classement qui fait référence aujourd’hui. Ce top 50 britannique consacre deux femmes, mais en couple. Et que penser du dernier classement qui faisait la une du Time magazine sur les 13 «dieux» de la cuisine:

Quatre femmes et pas de femmes chefs. Ce qui a donné lieu à une polémique, à des réponses des auteurs, et des réponses des polémistes etc.

On s’en émeut plus discrètement chez nous. Car nous sommes encore dans contexte ultra patrimonial et classique de la cuisine française. Les choses prennent du temps et, comme le souligne Luc Dubanchet, critique et fondateur d’Omnivore, l’histoire de la cuisine contemporaine est extrêmement jeune.

«On était encore au Moyen-Age au début des années 2000 dans les cuisine avec une vraie chape de plomb masculine.»

Les chefs branchés et tatoués sont encore un peu frais en France et le mouvement a chez nous l’excuse de la jeunesse.

Quand on aborde la question avec des spécialistes, on sent bien qu’ils oscillent entre une reconnaissance du (vieux) machisme du métier et la quasi certitude que les filles qui sont déjà présentes en coulisses vont devenir de plus en plus visibles, dans tous les styles de restaurants.

Et puis des noms viennent tout de suite dans la conversation: Anne-Sophie Pic, Hélène Darroze, Ghislaine Arabian et une nouvelle venue, qui officie au Prince de Gall dont Luc Dubanchet chante les louanges: Anne-Sophie Le Quellec. Et, du côté des restaurant du type bistrot nouvelle génération dont nous parlons: le yam T’cha d’Adeline Gratard et le Chatomat d’Alice Di Cagno et Victor Gaillard ainsi que Delphine Zampetti aux commandes du Camion qui fume.

Et la réalité contemporaine, c’est que les cuisines, celles des grands restaurants, des restaurants tout court, ne sont plus toujours autant remplies de garçons. Du côté de la formation, s’il y a plus d’aspirants cuisiniers, la majorité des garçons n’est pas écrasante; il y avait tout de même 46,6% de filles en CAP Agroalimentaire-alimentation-cuisine, et 32% en bac pro (source Repères et statistiques de l’Éducation nationale 2013). «On trouve de plus en plus de femmes dans les brigades, avant je n'en voyais presque pas, maintenant c’est deux voire trois sur des brigades de sept par exemple», nous assure Luc Dubanchet.

Ce que nous confirme Yves Camdeborde qui nous dit avoir toujours été favorable aux filles en cuisine. On en conclut au passage que cela ne va donc pas de soi. Mais le chef de Masterchef nous assure que ça change et pour lui, c’est tant mieux.

Et d'ailleurs ce qui pourrait faire encore davantage bouger la perception collective des choses dans le domaine a à voir avec la téléréalité. Des émissions comme Top chef et Masterchef ont eu un effet plutôt bénéfique sur l’image des cuisinières (oui, il n'est pas très heureux le féminin de cuisinier).

On a vu des filles réaliser des cuisines techniques, se révéler être des compétitrices redoutables. Mais à la fin, sur la photo de Gaudry, les ex-candidats de la téléréalité sont bien des garçons: Pierre Sang-Boyer et Romain Tischenko. Il y a l’effet «bande de copains qui boivent des coups ensemble», comme nous dit François-Régis Gaudry, qui pourrait nous les faire comparer à des groupes de rocks.

«La toque de un mètre de long était le signe de reconnaissance du chef à l’ancienne. Aujourd’hui, de Brooklyn à Sydney en passant par Paris ça peut-être la barbe, le tatouage et un look étudié.»

A chaque époque ses attributs virils.

Le plafond de verre culinaire

Et aujourd’hui, pour une nouvelle génération de mangeurs en recherche de nouvelles expériences (ok, on peut dire aussi les bobos) ces images de jeunes chefs, c’est un peu du marketing, qui joue davantage sur la séduction, et qui fonctionnent puisque ces chefs ont des articles avec de jolies photos... d’eux. Ces cuisiniers ont réussi à se marketer plus sexy que les cuisinières. D’ailleurs avant, personne n’aurait eu envie de se taper un cuisinier.

Ça marche d’autant mieux pour eux qu’ils n’ont pas eu à briser le plafond de verre au-dessus de leurs fourneaux. En revanche, même si les femmes sont de plus en plus nombreuses en cuisine, tout laisse à penser qu’elles auront des difficultés à monter dans la hiérarchie. Bref, à devenir... chef.  Si vous n’êtes pas persuadé que cela existe partout, regardez ce qui se passe dans une profession comme enseignant, où les femmes sont ultra surreprésentées à la base et se raréfient à mesure qu’on touche aux postes de direction.

Et puis les filles, consciemment ou inconsciemment, anticipent les difficultés qui vont leur tomber dessus plus tard et choisissent beaucoup moins facilement des métiers risqués et chronophages comme monter un restaurant. Parce que cela paraît peu conciliable avec une vie de famille. Ce n’est pas un argument sexiste, c’est une réalité sociologique. Les femmes choisissent des métiers «enfants-compatibles». C’est triste et c’est aussi ce qui participe aux inégalités hommes-femmes (et hop on rappelle au passage que d’après le Laboratoire de l’égalité 80% des tâches domestiques et parentales sont assurés par les femmes et que ce chiffre évolue avec une lenteur révoltante).

François Dubet l’explique très bien à propos des enseignantes, qui font aussi ce choix pour anticiper leur vie future et vivre une vie professionnelle et familiale compatible (je ne suis pas obsédée par les profs je suis spécialiste de l’école).

Bref, ce n’est pas parce qu’on est hype qu’on est moderne. Et les disparités hommes-femmes s’expliquent toujours et encore de la même façon. Et c’est toujours plus difficile pour les filles, même brillantes, même ambitieuses. C’est peut-être dans d’autres cuisines, celle de la sphère domestique, que se jouera aussi la place des filles sur la photo avec les chefs cools.

Louise Tourret

Louise Tourret
Louise Tourret (167 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte