Que reste-t-il du « made in France » ?

Invité de marque dans la dernière campagne présidentielle, le made in France demeure au coeur de l’actualité. Qu’en est-il exactement dans le domaine de la mode masculine ? Si les grands noms du luxe font de moins en moins confectionner leur prêt-à-porter dans l’hexagone, de jeunes maisons en ont fait leur cheval de bataille.

D’origine italienne, mais français depuis deux générations, Massimo et Lorenzo Cifonelli sont des vrais défenseurs du made in France. Leur atelier de grande mesure qui ne cesse de s’agrandir, est installé près des Champs-Élysées. Et c’est de là qu’ils travaillent dans le monde entier. Page de droite, Lacoste fabrique encore ses polos dans ses usines de Troyes.

La qualité n’a pas de prix. A priori, le luxe et le made in France ont toujours fait bon ménage. Chez Hermès, 85 % de l’offre masculine sont fabriqués sur le territoire, à savoir les pièces en cuir et peaux précieuses, les chemises, les manteaux, le sportswear, la soierie et la maroquinerie. Vuitton possède douze ateliers dans l’hexagone consacrés à sa maroquinerie. Les 150 opérations nécessaires à la réalisation d’une chaussure J.M. Weston sont exécutées dans la manufacture de la maison à Limoges. Depuis sa création, il y a 42 ans, Zilli monte à la main dans ses ateliers de Lyon tout son outwear, en particulier les vêtements en peau exotique qui ont fait sa réputation. Ceci lui a valu de recevoir au printemps 2011 la distinction « Entreprise du Patrimoine Vivant » par le ministère de l’économie, des Finances et de l’Industrie.

Basé en Ille-et-Vilaine, le sous-traitant FIM confectionne des manteaux et des chemises pour le haut de gamme. «Nos clients exigent le zéro défaut et une souplesse pour leur livrer simultanément des petites séries dans divers tissus et finitions. Quand elles sont satisfaites, ces grandes maisons sont patriotes et fidèles», assure son gérant Pascal Martin-Lalande.

De plus en plus rares

Lacoste fabrique encore ses polos mais aussi ses pulls et ses pièces en chaîne et trame dans ses usines de Troyes pour toute la zone euro-méditerranéenne. Important donneur d’ordre pour l’industrie textile française depuis ses débuts, Agnès b a conservé un tiers de son sourcing masculin en France «pour la qualité d’abord, explique son responsable de production Frédéric Arnaud. Les délais, entre trois et quatre semaines avec les soustraitants français contre six à huit avec ceux hors d’Europe, jouent également en faveur des premiers. Mais la créatrice garde aussi ce parti par conviction morale».
Malheureusement, les grands noms à défendre le savoir-faire français se font de plus en plus rares. Depuis 20 à 30 ans, même si elles peinent à l’avouer, beaucoup de griffes françaises confient la fabrication de leur prêt-à-porter à des industriels européens et particulièrement italiens. à l’image de Dormeuil qui répartit sa production entre l’Italie, pour ses costumes haut-de-gamme, et la Pologne, pour ses premiers prix.
À croire qu’il faille passer par la case grande mesure pour s’assurer une fabrication 100 % française.C’est le cas de Lanvin où toutes les commandes spéciales sortent de l’atelier du 15 faubourg Saint-honoré, de Smalto et bien sûr des grands tailleurs comme Camps de Luca, Cifonelli ou Djay. A plusieurs milliers d’euros le costume, c’est la très chère patrie!

«Cocorico!», le nouveau créneau des jeunes maisons

Toutefois, dans le prêt-à-porter, depuis quelques années, une dynamique de relocalisation s’est créée portée par le désir des Français d’une consommation plus  responsable (cf. encadré). Et ce regain d’intérêt pour le made in France, on le doit à de jeunes marques qui ont décidé d’en faire leur signature. C’est le cas de l’Arpenteur, fondé en 2011. Ses basiques d’inspiration workwear et militaire proviennent de quatre ateliers en Bourgogne, Bretagne, Midi-Pyrénées et dans le Pays de la Loire.Des chemises aux gants, La Comédie Humaine, lancée au printemps dernier en hommage à l’oeuvre de Balzac, revendique une origine tout aussi nationale. Le Slip Français n’usurpe pas son nom: du tricot aux étiquettes, tous les composants de ses sous-vêtements ainsi que leur assemblage sont bleus, blancs, rouges. Fabriquées à Millau, à partir de cuir de bovins du Limousin, les sacoches Bleu de Chauffe, en service depuis l’automne 2010, se réclament 100 % gauloises. Quant à Melinda Gloss, les costumes sont estampillés «made in Limoges».

Pour la jeune Maison F, c’est le label «made in Paris» qui est apposé sur les cravates, noeuds papillon et pochettes en soie lyonnaise. Monsieur Lacenaire, Bérangère Claire, Bleu de Paname, les casquettes Larose… on ne compte plus les nouvelles maisons qui se revendiquent du sceau tricolore.


Zilli fabrique, à Lyon, ses célébres vêtements en cuir et peau exotique. Alain Schimel, le fondateur, entouré de son fils, Laurent, directeur général et de sa fille Alexandra, directrice de la communication.

Les chaussures de la ligne Atelier Heschung proviennent des ateliers d’origine de la marque situés en Alsace.

Louis Vuitton possède douze ateliers dans l’hexagone pour la fabrication de la maroquinerie. Ici, l’atelier historique d’Asnières fondé il y a plus de 150 ans par M. Louis Vuitton.

Agnès b a conservé 1/3 de son sourcing masculin en France.

Qu’en pensent
les Français ? *

64% des citoyens sont prêts à payer plus cher des produits fabriqués en France. Cinq ans auparavant, seulement 44 % y étaient disposés.
Plus de 50% des consommateurs privilégient les articles d’origine hexagonale, estimant qu’ils sont de meilleure qualité que ceux confectionnés hors d’Europe. C’est 11 points de plus qu’en 2005 et 19 points de mieux qu’en 1997.
73% des Français déplorent le déclin de l’industrie française. On peut penser qu’une partie importante des consommateurs peut acheter made in France pour témoigner sa solidarité aux salariés de l’industrie et soutenir l’emploi.

*Selon une étude du Crédoc réalisée en 2010

Un atout à l’étranger

Il faut dire qu’il constitue un sérieux avantage à l’étranger et particulièrement en Asie où la France a gardé un prestige certain.«Aux yeux des Asiatiques, les produits français possèdent un charme romantique», déclare Alexandre Rousseau, le créateur de Bleu de Chauffe qui exporte déjà 60 % de son offre. «La formule ”fabriqué en France” est quasi magique au Japon», ajoute Frédéric Arnaud d’Agnès b.

«C’est un atout indéniable à l’export, même pour des marques peu scrupuleuses qui s’approprient le label alors que le produit ne transite pas par la France et ne peut donc y être contrôlé», nuance Vincent Voinchet, un des fondateurs de La Comédie Humaine. «Lorsque la confection est réalisée dans plusieurs pays, le lieu de la dernière opération substantielle peut être retenu comme lieu de fabrication. Ce qui a engendré des interprétations abusives du marquage», indique Jacques Martin-Lalande de l’association Pro France (cf. encadré). En effet, une chemise dont le seul montage des manches est effectué en France peut afficher le label tricolore en toute impunité. «Certains assemblent en France mais achètent les tiges à l’étranger», ajoute Pierre Heschung, à la tête de la marque de chaussures éponyme.

Outre ses ambiguïtés terminologiques, le made in France trouve ses limites dans des moyens techniques sérieusement amoindris depuis une trentaine d’années. «Pour la maille, il n’y a plus d’outil en France à même de répondre aux demandes des marques de luxe. Et pour le prêt-à-porter masculin haut de gamme, il ne reste plus que trois ou quatre industriels», note Pascal Martin-Lalande. «On est aussi confronté à un problème de recrutement. Les jeunes rechignent à s’orienter vers des métiers risqués», assure Patrick Hervier, directeur général de l’entreprise de confection D.P.L.

S’asseoir sur ses marges

Chez Paraboot, qui expédie 80 % de ses commandes depuis ses deux usines en Isère, on déplore la même désaffection des jeunes pour l’artisanat du soulier. «En France, on manque de bureaux d’études pour faire le développement de produits», regrette encore Frédéric Arnaud. «Aucun investissement n’a été réalisé depuis les années 80 et on est resté sur ce qui était la mode à l’époque. Les pulls en jauge fine ou très grosse ne sont pas faisables en France», déplore Alexandre Milan de Mont Saint Michel. «Les quelques façonniers qui subsistent sont submergés et il est très difficile de trouver du temps de production», renchérit Vincent Voinchet de La Comédie Humaine.

Le risque ultime est que ces quelques rescapés ne finissent entre les mains des grands groupes et qu’il ne reste plus aucune usine indépendante pour fabriquer à la demande. Les contraintes économiques du modèle français sont également un obstacle majeur à la compétitivité du made in France et donc à sa pérennité. Initialement décidé à faire fabriquer ses sacs en France, le jeune fondateur de Léon Flam, Guillaume Gibault, a dû finalement renoncer et se réorienter vers un fabricant au Portugal «où le coût de main d’oeuvre est deux fois moindre». «Une chemise fabriquée au Portugal nous reviendrait deux fois moins cher», affirme le créateur de la Comédie Humaine qui tient pourtant à garder son identité franco-française. «Pour contrer la concurrence asiatique, nous avons monté une unité en Tunisie qui fabrique des chemises plus simples et moins onéreuses», avoue Claude Robin, le dg de Confection des Deux-Sèvres. Même démarche pour DPL avec des partenaires d’Europe de l’Est à hauteur de 70 % de sa production.


La fabrication bleu blanc rouge est devenue tendance. De jeunes maisons branchées et confidentielles en font leur signature.

Le pull Sheep Invader de Lacenaire est fabriqué à Lyon. Ses motifs sont des répliques des balcons parisiens.

Des étiquettes à l’élastique, le slip français est 100 % patriote !

Leon Flam espère pouvoir apposer très vite le sceau tricolore sur ses produits fabriqués, pour l’instant, au Portugal.

Les noeuds papillon, cravates et pochettes de l’Atelier F sont marqués d’un « made in Paris »

Tout est made in France à La Comédie Humaine jusqu’au nom : un emprunt à l’un des chefs-oeuvre de Balzac.

A LIRE AUSSI