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C’est quoi un «whisky de gonzesse»?

Christine Lambert, mis à jour le 24.05.2014 à 11 h 40

Aux yeux des distilleries, les hommes viennent toujours de Mars et les femmes, de Vénus. La preuve, les suggestions spéciales Fêtes de mères. Et pour siroter un bon malt, il faut aller sur Pluton?

REUTERS/Enrique Castro-Mendivil

REUTERS/Enrique Castro-Mendivil

A quelle étape dans la chaîne de l’évolution le gène du whisky s’est-il réfugié sur les chromosomes XY? A quel moment l’allèle du rose s’est-il ventousé sur le génotype féminin? On peut raisonnablement se poser la question à la lecture des pages shopping et des communiqués de presse annonçant la fête des «mamans» puis celle des «papas» – car, en plus de bâcler les études de genre appliquées aux papilles, ces publications empruntent désormais à la sémantique de La Manif pour tous. Pères et mères ont disparu du vocabulaire: un papa, une maman, y a pas mieux pour les communicants.

Suggestions de cadeaux relevées ces jours-ci dans vos magazines préférés : vodka aromatisée à la fraise, champagne brut rosé, pink gin ou liqueur couleur roudoudou pour «maman» (encore faut-il se réjouir de trouver parfois à boire au milieu des parfums et colifichets girly) ; whisky écossais, whisky japonais, whiskey irlandais, whiskey américain pour «papa».

La cause est entendue, on ne souhaite pas la fête des mères en tendant une bouteille de scotch, bien que les femmes représentent 25 à 30% des amateurs de whisky. Et quand elles cherchent à toucher cette moitié de l’humanité oubliée par le malt, les marques de whisky préfèrent louer les qualités «féminines» de leur produit, sa rondeur voluptueuse, sa douceur vanillée, sa légèreté qui le fait disparaître dans un cocktail, son ravissant flacon…

Dernièrement, un bartender investi de la noble mission de convertir les femmes au whisky m’expliquait comment il leur vantait la séduction de telle bouteille, «si jolie, tellement semblable à un parfum» pour les convaincre de céder aux charmes d’un blend japonais.

L’industrie des spiritueux —et en premier lieu du whisky–, en voulant s’adresser aux femmes, empile les poncifs ridicules et les stéréotypes maladroits. A croire qu’au paléolithique, déjà, Cro-Magnon s’est redressé un tumbler de Jack au poing, et Cro-Mignonne avec une coupette de cosmopolitan entre deux doigts.

On oublie que le goût est un acquis culturel, qui se forge et s’éduque. Et que si les femmes se tournent plus volontiers vers des spiritueux doux ou légers, c’est parce que des décennies d’injonction sociale les ont longtemps convaincues que les créatures douces, fragiles et bien éduquées n’étaient pas supposées apprécier l’alcool.

Alors résumons une bonne fois pour toutes : il n’existe pas par nature de «whisky féminin», de «scotch de fille», de «bourbon de nana». Il existe en revanche des whiskies légers et des whiskies puissants, des whiskies doux et d’autres secs, des whiskies fruités, floraux, tourbés, céréaliers, boisés, soufrés… Mais, qu’on sache, le «whisky de gonzesse» n’est toujours pas un goût identifié dans la roue des arômes étalonnant les single malts.

Oh, et quand une femme a envie de discuter parfum, elle pousse la porte de Sephora, pas celle d’un bar ou d’un caviste.

Christine Lambert

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