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La preuve par Michael Sam: il faut que les homosexuels s'embrassent plus souvent en public, beaucoup plus souvent

Mark Joseph Stern, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 07.08.2014 à 14 h 45

En public, les marques d'affection homosexuelles sont encore extraordinairement rares en 2014, du fait d'une longue et écrasante histoire d'hostilité envers les gays.

A Malaga, en Espagne, en janvier 2014. REUTERS/Jon Nazca

A Malaga, en Espagne, en janvier 2014. REUTERS/Jon Nazca

Samedi dernier, en apprenant qu'il allait rejoindre l'équipe des St. Louis Rams, le joueur de football américain Michael Sam, ouvertement gay, a embrassé son petit ami en direct devant les caméras. Globalement, rien de neuf sous le soleil: à l'annonce d'un recrutement, les sportifs concernés embrassent leur partenaire, tout le temps – la petite différence ici, c'est que le partenaire de Sam est un homme. 

Leur baiser a donc fait rapidement le tour du monde. Comme on pouvait le prévoir, le geste a suscité des réactions franchement écœurantes et écœurées. Mais certains commentateurs ont fait état d'une hostilité légèrement plus nuancée: un soutien en principe à Sam, mais un malaise en pratique face à sa sexualité. 

Une telle dichotomie suscite une question intéressante: est-il possible d'être favorable aux droits des homosexuels, tout en étant dégoûté par les homosexuels? A un niveau rationnel, être mal à l'aise face au baiser homo de Sam pourrait trahir une homophobie larvée, un deux poids deux mesures face aux marques d'affection en public, déconseillées uniquement aux couples gay. 

Bon nombre de réactions au baiser de Sam précisent que n'importe quel baiser en public est dégoûtant, et que la sexualité de Sam n'a rien à voir là-dedans. Sauf que c'est tout bonnement faux. Nous sommes constamment inondés de baisers hétérosexuels; quand nous allumons la télé; quand nous allons à une rencontre sportive; quand nous sortons dans la rue. Les hétérosexuels ont le droit de s'embrasser à peu près n'importe où, à peu près n'importe quand, et le font sans la moindre hésitation – il n'y a que les plus puritains des réactionnaires pour s'en offusquer. Tel est l'un des privilèges majeurs de l'hétérosexualité.

Facile donc d'arguer que les homosexuels ont droit à la même tolérance quand ils manifestent leur affection en public, et de dire que toute personne pensant le contraire n'est qu'un homophobe sentencieux et borné. Mais la réalité n'est pas aussi simple. 

Le mariage gay – comme l'a très bien dit l'an dernier Samuel Alito, juge à la Cour Suprême  – est encore plus récent que les téléphones portables; l'acceptation générale des droits des homosexuels l'est encore davantage et ne remonte, au mieux, qu'à 2010. Que des Américains acceptent aujourd'hui l'idée de droits égaux pour les homosexuels ne veut pas forcément dire qu'ils sont prêts à en accepter les conséquences logiques – par exemple que des individus homosexuels s'arrogent les mêmes droits et les mêmes privilèges que des individus hétérosexuels. 

L'un de ces privilèges consiste à pouvoir embrasser votre partenaire en public sans craindre l'agression verbale ou physique. Soutenir les droits des homosexuels, c'est soutenir les homosexuels. Et vous ne pouvez pas soutenir les homosexuels si leurs baisers, une marque d'affection aussi basique qu'inoffensive, vous dégoûtent. 

Pour autant, d'un point de vue émotif, je peux comprendre pourquoi, face à un baiser homo, le premier réflexe d'un hétéro autrement parfaitement bien intentionné peut tirer vers le malaise. En public, les marques d'affection homosexuelles sont encore extraordinairement rares en 2014, du fait d'une longue et écrasante histoire d'hostilité envers les gay. Embrasser son partenaire en public est vraiment loin d'être quelque chose d'anodin. 

Même dans des séries télé ostensiblement gay-friendly, comme Modern Family, l'Amérique n'a qu'un aperçu tout riquiqui de l'affection homosexuelle. La boucle rétroactive est donc évidente: tant que les homos n'oseront pas s'embrasser en public, les hétéros seront mal à l'aise quand ils les verront s'embrasser; et tant que les hétéros seront mal à l'aise à voir des homos s'embrasser, les homos n'oseront pas le faire.

Il n'y a qu'une seule façon de sortir de l'impasse: il faut que les homos s'embrassent davantage. L'Amérique hétéro doit voir des marques d'affection homo, et les Américains LGBTQ sont les seuls à pouvoir les lui montrer. Les couples homo ne devraient pas rechigner à partager un baiser en public, qu'importe qu'ils se fassent regarder de travers ou déclenchent l'ire de Twitter. 

Il y a encore dix ans, on disait aux homosexuels de cacher leur sexualité de peur qu'ils ne « l'imposent » à tout le monde. Aujourd'hui, on nous dit de ne pas s'embrasser en public – et la logique est toujours exactement la même. Il n'y a aucune raison d'accepter un argument aussi pathétiquement irrationnel et aussi manifestement pernicieux. Nous devrions tous remercier Michael Sam pour avoir suscité le débat avec son mémorable (et très innocent) petit bisou. Mais si nous voulons réellement rendre justice au legs d'ores et déjà admirable de Sam, il ne faut pas s'arrêter là: il faut suivre son exemple. Ce geste, nous nous le devons à nous-mêmes.

Mark Joseph Stern
Mark Joseph Stern (21 articles)
Journaliste
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