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Le smartphone des parents est mauvais pour les enfants: ce qui se cache derrière cette étude

Louise Tourret, mis à jour le 28.04.2014 à 10 h 08

S'il s'appuie sur des réalités scientifiques, ce travail va surtout dans le sens du totalitarisme parental qui consiste à affirmer que les parents (surtout les mères) se doivent corps et âmes à leurs enfants. Et la peur est le ressort qui fait adhérer les parents à ce genre théorie.

Smartphone / 	sleepyneko via FlickrCC License by

Smartphone / sleepyneko via FlickrCC License by

Le téléphone des parents est mauvais pour les enfants! C’est ce que dénonce avec force le docteur Jenny Radesky au micro de la chaîne de radio publique américaine NPR.

La pédiatre, spécialiste du développement infantile, a fait une étude anthropologique (en général cela signifie que l’étude est réalisée sur un nombre non significatif d’individus, en l’occurrence il s’agit de 55 cas) et a relevé que de nombreux parents ignoraient tout bonnement leur enfant au profit de leur téléphone mobile.

Et elle fournit un exemple frappant:

«Un bébé faisait des mimiques et des sourires à sa maman mais celle-ci n’y prêtait pas attention, en fait, elle regardait une vidéo sur YouTube.»

En France, c’est plutôt le comportement des enfants avec le portable qui inquiète, mais il y a fort à parier que le sujet a un bon potentiel chez nous, la mauvaise mère ayant toujours mauvaise presse. Un exemple? Cette fille sur laquelle la France entière est en train de tomber  en cette fin du mois d’avril. Ivre morte en boîte de nuit, elle a laissée sa fillette dormir dans un local attenant non chauffé. La fillette, dont les jours ne sont pas en danger, a dû être hospitalisée.

Emmener sa gamine de 3 ans en boîte relève indubitablement d’une immense absence de sens des responsabilités, mais on pourrait au passage s’interroger sur la maturité d’une jeune fille devenue mère a seulement 18 ans et sur l’absence de père dans cette histoire. Il n'en est rien, ce fait divers, qui n’a pas de grande signification sociale et qui est rapporté sans aucun contexte, a été relayé par toutes les radios et la majorité des quotidiens. Cela s'explique par le fait que de tels évènement flattent la bonne conscience collective. La mauvaise mère est un personnage que nous adorons détester.

C’est un peu le même ressort qui est activé avec la maman rivée à son smartphone, celle qui regarde son écran au lieu de sourire à son mignon et innocent bébé est une inconsciente, un monstre, son enfant sera sûrement asocial, délinquant, criminel. De toute façons, c’est toujours la faute des mères!

Il faut tout de même dire que les allégations du docteur Radesky reposent sur des réalités scientifiques reconnues, même si elles ne sont pas bien expliquées sur NPR.

Si l’inattention est nocive pour nos chères têtes brunes (désolée les gars mais nous sommes carrément majoritaires) c’est parce que l’être humain a besoin d’interactions pour grandir. La parole et les échanges visuels aident le cerveau à se développer comme la lumière fait pousser les plantes.

Et s’il fallait le prouver, c’est chose faite depuis la découverte des neurones miroirs, les mécanismes du développement du cerveau humain reposent en partie sur l’imitation. Les neurones miroirs jouent donc un rôle fondamental dans l’apprentissage, et ça commence par des échanges du type de ceux qu’on a avec les bébés: je te souris, tu me souris. Et sachez que si vous bâillez quand vous voyez quelqu’un bâiller, c’est peut-être aussi à cause de ces neurones. Pour l’instant, il n’y a que les interactions humaines qui permettent de déclencher cela. Donc regarder son bébé, oui c’est très important.

Mais faut-il pour autant regarder tout le temps son bébé? C’est vrai que l’image du nourrisson fixant sa mère qui regarde son smartphone a quelque chose de très angoissant et triste. Mais la mère en question est-elle par principe coupable? Que véhicule-t-on comme masses de clichés en accusant une inconnue de ne pas être assez attentive?

Peut-être a-t-elle envie de se détendre après une journée épuisante justement parce qu’elle s’occupe de son enfant. Peut-être qu’elle se sent seule. Le smartphone est aussi une bénédiction pour ceux qui passent plusieurs heures par semaine au square! Bien sûr que la vie numérique est envahissante, mais être parent consiste-t-il à avoir les yeux en permanence rivés sur son enfant? Nous devrions nous méfier comme de la peste de ce genre de conceptions; elles sont le ferment de l’esclavage parental et particulièrement maternel.

Et quand on veut culpabiliser les parents en général, on sort l'arme lourde. Pour la journaliste de NPR, le téléphone rompt la communication familiale et rend les enfants tristes, c’est aussi le sens du témoignage de la psychologue Catherine Steiner-Adair.

«Quand vous écrivez un SMS ou que vous répondez à un email, la partie de votre cerveau qui est impliquée est celle dédiée à l’action, avec une notion d’urgence de terminer la tâche et une pression temporelle. Ainsi nous sommes plus irritables quand nous sommes interrompus. De plus, quand les parents se concentrent d’abord sur leur monde virtuel, au lieu de se concentrer sur leur enfant, cela induit des conséquences émotionnelles profondes pour ce dernier. Nous nous conduisons d’une manière qui finit par faire sentir aux enfants qu’ils ne comptent pas, qu’ils ne nous intéressent pas, qu'ils ne méritent pas davantage d’attention que quiconque ou quoi que ce soit, n’importe quelle sonnerie peut interrompre nos moments avec eux

La psychologue a interrogé 1.000 enfants âgés de 4 ans à 18 ans pour savoir ce qu’ils pensaient du téléphone de leurs parents:

«Pour beaucoup, les mots relatifs aux sentiments qu’il impliquait était “triste, fou, en colère et seul”. Un enfant de 4 ans appelait le smartphone de son père “le téléphone stupide”. D’autres se souvenaient avoir joyeusement jeté le téléphone dans les toilettes, l’avoir placé dans le four ou tenté de le planquer. Une fille a même déclaré: “Je me sens ennuyeuse. Ennuyeuse parce que mon papa répond à tous les textos, tous les appels, tout le temps, même sur le télésiège”.»

Mouais... les parents savent aussi que les enfants adorent jouer avec leur appareil et que ça peut même leur coûter cher! Mais il demeure qu’il est est de bon ton de dire que le téléphone est une calamité pour les enfants, c’est même parfois très drôle:

Mais qu’est-ce qui permet de dire que regarder un écran ce serait pire que de lire un journal?! Les parents plongés dans leurs quotidiens ou leurs magazines, c’est pas une honte ça? Peut-être ne faut-il pas dire ça parce que la presse est en crise...

Vous avez déjà rencontré des enfants fous de lecture, du type totalement hermétiques à la discussion depuis qu’ils savent lire, qui n’écoutent pas quand on leur parle, qui refusent de dormir le soir et qu’il faut supplier pour qu’ils lâchent leurs bouquins à table? Moi oui. Quelqu’un a-t-il déjà pondu un papier pour dénoncer les dangers de la lecture?! Imaginez:

«Isolement, fatigue, problèmes de vision, préservez-vous et protégez vos enfants des dangers des livres!»

D’ailleurs, on me dirait qu’il y a un complot entre les éditeurs et les opticiens que ça ne m’étonnerait guère.

Trêve de plaisanteries, il y a vraiment une idéologie inquiétante, très présente dans le monde anglo-saxon, et qui traîne dans la tête de certains éducateurs et membres des professions médicales, on pourrait appeler cela le totalitarisme parental. Il consiste à affirmer que les parents, en fait surtout les mères, se doivent corps et âmes à leurs enfants. Et la peur est le ressort qui fait adhérer les parents à ce genre théorie. C’est une façon détestable de prendre les parents pour des imbéciles.

Cela étant, rien ne nous oblige à tomber dans le panneau.

Il n’est pas anormal de trouver qu’on s’ennuie parfois avec un enfant, qu’on n’est pas libre de ses mouvements. Est-ce qu’on peut en tant que parents en 2014 encore dire que les conversations des gamins ne sont pas toujours passionnantes, qu’on préfère parfois lire un bon article, discuter avec un ami, jouer à 2048... que les gamins peuvent aussi apprendre seuls en observant le monde extérieur, en regardant le paysage, en exerçant leur imagination et bien sûr en jouant sans être sollicités voire étouffés par un déluge d’attentions parentales?

Il est aussi toujours possible de demander à d’autres gens de s’en occuper (merci papy, mamie et les copains) ou quand c’est possible, payer des gens pour le faire à notre place! Après tout, des générations de paysans, de bourgeois et d’aristocrates ont élevé leurs enfants comme cela. On ne le répétera jamais assez, il n’y a pas d’idéal éducatif, c’est une affaire de conviction et de style de vie et de possibilités.

Il y a aussi d’autres façons de parler aux parents qu’en les culpabilisant ou leur indiquant des façons de faire univoque. D’autres travaux, ceux-là menés sur des dizaines de milliers d’adolescents, montrent qu’il est très important de privilégier des moments (des moments!) d’échanges libres avec ses enfants.

Ainsi, une étude de l’OCDE indique que les discussions, mêmes informelles, ont une incidence très bénéfique sur les résultats scolaires:

«Tous les parents peuvent aider leur enfant à tirer le meilleur parti de ses capacités en passant du temps à parler et lire avec lui –et ce même, voire particulièrement, dès son plus jeune âge. (...) Nul besoin d’avoir écrit une thèse ou de passer des heures avec leur enfant pour faire la différence. En effet, nombre des activités parent-enfant qui sont associées à de meilleures performances en compréhension de l’écrit chez les élèves ne nécessitent qu’un investissement de temps relativement limité et aucune connaissance spécialisée. En revanche, ces activités requièrent un intérêt réel et un engagement actif de la part des parents.»

Louise Tourret
Louise Tourret (167 articles)
Journaliste
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