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Alimentation: «La défiance est désormais la règle, la confiance, l’exception»

Lucie de la Héronnière, mis à jour le 27.03.2014 à 9 h 51

Fork!/ Joshua Rappeneker via Flickr CCLicence By

Fork!/ Joshua Rappeneker via Flickr CCLicence By

Pourquoi cette peur au ventre?, c’est le titre du dernier ouvrage (paru en février aux Editions JC Lattès) de Patrick Denoux, professeur de psychologie interculturelle à l’université Toulouse Le-Mirail. Sous-titré «Cultures et comportements face aux crises alimentaires», le livre s’interroge sur nos paniques vis-à-vis de l’alimentation, dans un contexte de «scandales» assez réguliers, lasagnes de bœuf au cheval et autres poulets à la dioxine:

«Dans cette culture de la peur, les craintes, envahissantes et déchaînées, ne sont plus des alarmes qui nous protègent. Dès lors, la question n’est plus pourquoi un tel affolement, mais: que faire de toutes ces peurs? Comment s’en préserver?»

«La défiance est désormais la règle, la confiance, l’exception», écrit donc Patrick Denoux. A la suite de différentes crises sanitaires, mêlées à un flot d’injontions à manger sain et à avaler ceci ou cela pour être beau et fort («l’alimentation est devenue le vecteur d’un auto-modelage tout aussi fantasmatique que lucratif»), on en revient presqu'à redouter, comme dans les sociétés traditionnelles, l’empoisonnement (mais plus aux pesticides qu'au cyanure!). Paradoxalement, on ne craint plus la famine, on a accès une quantité phénoménale d’aliments aux provenances diverses et variées, avec une traçabilité globalement bonne, mais on a la frousse:

«Les sociétés d’abondance sont historiquement passées du risque de ne pas manger au risque de mal manger. L’alimentation y est maintenant largement perçue, non plus comme une condition de survie, mais comme une confluence de risques toxicologiques».

L’auteur analyse très bien nos réactions (sans nier, masquer ni même exagérer les risques potentiels ou avérés), nos peurs (pas toujours rationnelles) nichées dans l’assiette, les mécanismes qu’on développe pour les contrer. Tout ceci étant lié au fait qu’un aliment est pour nous à la fois une «une construction mentale» et une «production culturelle».

Cette peur alimentaire, vue comme un changement culturel important dans notre rapport à l’alimentation, génère plusieurs comportements et phénomènes extrêmes. Patrick Denoux s’attarde notamment sur l’orthorexie, l’obsession du manger sain (on en parlait par ici en 2012 avec Camille Adamiec, auteure d’un mémoire sur la question), qui se traduit par la recherche constante et envahissante de «bonne» nourriture, considérée comme «saine». Une «névrose culturelle» qui entraîne un comportement auto-réglementé par de nombreuses contraintes désociabilisantes... Patrick Denoux se penche aussi, entre autres, sur les alicaments (face à la peur, on se tourne vers une «alimentation-santé») et sur le développement d’une sorte d’interdit sur la consommation de viande.

Comment faire pour tenter de faire évoluer cette tendance à la crainte? Peut-être en apprivoisant mieux le risque alimentaire, suggère l'auteur, puisqu’il est impossible de le supprimer. Ce qui passerait notamment par l’éducation nutritionnelle et gustative. Ou, comme il l'explique dans une interview donnée à la Mission d'animation des Agrobiosciences, par une bonne articulation interculturelle, entre les trois systèmes de valeurs qui régissent notre rapport à l'assiette, sans s'enfermer dans un seul de ces modèles: la tradition (les nourritures héritées de générations passées, avec une forte appartenance), l'industrie et la santé. 

Lucie de la Héronnière
Lucie de la Héronnière (148 articles)
Journaliste
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