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L’homme qui révolutionna les règles des femmes indiennes

Emily Bazelon, mis à jour le 16.03.2014 à 14 h 41

C’est l’histoire de l’obsession d’un inventeur ostracisé qui se termine en triomphe grâce à l’invention d’une machine simple et peu coûteuse, produisant des serviettes hygiéniques propres et bon marché destinées à remplacer les linges souillés, la sciure, les feuilles d’arbre et la cendre que les femmes utilisaient pour absorber leur flux menstruel.

Des femmes hindoues au dernier jour de la fête Durga Puja à Calcutta en octobre 2013. REUTERS/Rupak De Chowdhuri

Des femmes hindoues au dernier jour de la fête Durga Puja à Calcutta en octobre 2013. REUTERS/Rupak De Chowdhuri

Mon héros de la semaine s’appelle Arunachalam Muruganantham, et c’est l’homme qui a permis aux femmes indiennes d’avoir leurs règles en toute sécurité. L’odyssée de Muruganantham pour inventer une serviette hygiénique abordable pour les Indiennes des zones rurales a duré dix ans et fait l’objet d’un étonnant article de BBC Magazine.

C’est l’histoire de l’obsession d’un inventeur ostracisé qui se termine en triomphe grâce à l’invention d’une machine simple et peu coûteuse, produisant des garnitures périodiques propres et bon marché destinées à remplacer les linges souillés, la sciure, les feuilles d’arbre et la cendre que les femmes utilisaient pour absorber leur flux menstruel.

C’est un véritable progrès en termes de santé publique.

Une enquête de 2011 citée par la BBC révèle que seules 12% des Indiennes utilisent des serviettes hygiéniques, pour des raisons de coût et de coutumes. Et comme le rapporte la BBC, «les femmes qui utilisent des linges sont souvent trop gênées pour les faire sécher au soleil, ce qui signifie qu’ils ne sont pas désinfectés. Environ 70% de toutes les maladies affectant l’appareil reproducteur en Inde sont causées par une mauvaise hygiène menstruelle –également susceptible d’affecter la mortalité maternelle».

Quitté par sa femme, accusé d'être pervers

La quête de Muruganantham pour sauver les femmes de son village, dont la sienne, l’incita à faire des trous dans une vessie de porc, à la remplir de sang de chèvre et à essayer de marcher, de faire du vélo et de courir en la portant sous ses vêtements pour tester la capacité d’absorption de son premier prototype de serviette hygiénique.

Les habitants de son village le taxèrent de «pervers», raconte-t-il, et décrétèrent qu’il avait été ensorcelé. Sa femme le quitta. Et au début, ses garnitures, faites en coton, ne fonctionnaient pas. Muruganantham n’arrivait pas à comprendre ce qui n’allait pas. Il écrivit à un professeur, qui l’aida à entrer en contact avec des entreprises fabriquant des serviettes hygiéniques. Elles lui envoyèrent un échantillon de leur matière première qui s’avéra être de la cellulose, extraite d’écorce d’arbres. L’article de la BBC, écrit par Vibeke Venema, raconte:

«Quatre ans et demi plus tard, il réussit à inventer une méthode peu coûteuse pour produire des serviettes hygiéniques. Le processus comprend quatre étapes simples. Tout d’abord, une machine qui ressemble à un broyeur ménager décompose la cellulose dure en une matière floconneuse, assemblée en paquets rectangulaires par une autre machine.

Ces paquets sont ensuite enveloppés dans du tissu non-tissé et désinfectés par une machine à ultra-violets. Une heure suffit pour apprendre l’intégralité du processus

Et voilà le happy end: l’invention de Muruganantham a remporté le prix national de l’innovation. Son épouse est revenue. Il a construit 250 machines qu’il a apportées dans d’autres villages ruraux pauvres. Aujourd’hui, on en recense 1 300. Les femmes inventent leurs propres marques et font fonctionner les machines pour leur usage personnel et pour la vente; Muruganantham leur a donc également fourni un moyen de gagner leur vie. Il projette à présent de s’implanter dans d’autres pays, comme le Kenya, le Nigeria, les Philippines et le Bangladesh.

La géniale invention de Jorge Odón

Mais qu’est-ce qui pousse des hommes ordinaires d’autres pays à résoudre les problèmes de santé féminins ignorés par les grosses multinationales? On pense à la plaisanterie sur les raisons pour lesquelles personne n’a encore inventé la pilule contraceptive pour homme –parce que personne ne se sent assez concerné pour s’y mettre.

La géniale contribution de Muruganantham me rappelle le dispositif obstétrique inventé par le mécanicien argentin Jorge Odón, destiné à sauver les bébés coincés dans le vagin. Comme le racontait le New York Times l'automne dernier, Odón fit un jour le lien entre la manière de sortir un bouchon du fond d’une bouteille de vin et le moyen d’aider un bébé coincé à sortir:

«Avec le dispositif Odón, on glisse un sac en plastique placé à l’intérieur d’un cylindre en plastique lubrifié autour de la tête du bébé et on le gonfle. Le sac accroche la tête du bébé, et il ne reste plus qu’à tirer pour le faire sortir. Les médecins pensent que ce dispositif a un potentiel énorme pour sauver des bébés dans les pays pauvres, et peut-être pour réduire le nombre de naissances par césarienne dans les pays riches.»

Le dispositif a été approuvé par l’Organisation mondiale de la Santé, et une entreprise de fabrication de seringues a lancé la production. Là encore, il s’agit d’améliorer la santé des femmes et même de leur sauver la vie, ainsi que celle de leurs bébés. Voilà ce que rapporte le New York Times:

«Environ 5,6 millions de bébés sont mort-nés ou meurent rapidement après la naissance, et environ 260.000 femmes meurent en couches. L’arrêt du travail, qui peut se produire quand la tête du bébé est trop grosse ou que les contractions d’une mère épuisée s’arrêtent, est un facteur majeur

Existe-t-il une récompense que les femmes du monde entier pourraient accorder à Arunachalam Muruganantham et à Jorge Odón? Et à part la pilule pour homme, que pouvons-nous espérer qu’ils inventent maintenant?

Emily Bazelon

Traduit par Bérengère Viennot

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