Double XLife

Les origines féministes de «deux litres d’eau par jour»

Erika Janik, mis à jour le 04.03.2014 à 10 h 11

Les conceptions de charlatans sur la guérison par l’eau ont permis aux femmes de progresser dans le monde de la médecine. Plongez dans cette histoire méconnue et découvrez notamment Mary Gove Nichols...

Une jeune fille dans une fontaine de Londres, juillet 2013. REUTERS/Andrew Winning

Une jeune fille dans une fontaine de Londres, juillet 2013. REUTERS/Andrew Winning

De nos jours, alors que la plupart de nos concitoyens emmènent une bouteille d’eau partout avec eux pour pouvoir boire leurs deux litres recommandés quotidiennement, il est évident que l’eau est importante pour la santé. Mais pour les hydropathes du XIXe siècle, l’eau représentait bien plus qu’une boisson sans sucre et sans calorie: c’était un bien public capable de guérir la plupart des maladies et de venir à bout des autres maux socioculturels qui menaçaient la santé et la stabilité de la nation.

Cependant, il existait d’autres façons de profiter des bienfaits de l’eau dont on pouvait faire l’expérience au travers de rituels élaborés tels que des bains, des douches, des plongées, des suées et des enveloppements.

Cette diversité de manières de se baigner, ainsi que l’idée même de se baigner était alors très inhabituelle pour les plupart des Américains de l’époque. En 1835, un lecteur s’interrogeait dans un courrier publié dans le Boston Moral Reformer:

«L’hiver dernier, j’ai pris l’habitude de prendre un bain chaud toutes les trois semaines. Est-ce trop fréquent pour garder cette habitude toute l’année?»

Même si elle permettait de soigner certaines maladies, l’hydropathie[1] faisait surtout office de mode de vie basé sur l’eau. Elle reposait sur une idée radicale: changer le monde grâce au bien-être de chacun, qui ne pourrait être atteint que grâce à la substance la plus pure que la nature puisse offrir.

L’hydropathie est née des observations et des expériences menées par Vincent Priessnitz. C’était un paysan né en 1799 dans une ferme de Gräfenberg, en Silésie autrichienne, l’actuelle République tchèque. Priessnitz a découvert le potentiel de l’eau comme remède universel lors d’un accident survenu sur sa ferme en 1816.

Un héritage de la Ligue de tempérance

Un jour, alors qu’il formait des balles de foin, un cheval qui tirait une voiture s’est emballé et a renversé le jeune adolescent qu’il était. Il s’en est sorti avec plusieurs côtes cassées et un bras gauche contusionné. Le médecin de la ville voisine lui avait dit que la gravité de ses blessures l’empêcherait probablement de pouvoir retravailler un jour. Mais Priessnitz a refusé d’accepter ce pronostic. Il s’est enveloppé de draps humides et s’est très peu nourri tout en absorbant de grandes quantités d’eau froide. Pour replacer ses côtes cassées, il a pressé son abdomen contre une chaise en respirant profondément, ce qui a permis à l’expansion de sa poitrine de remettre ses côtes en place. Priessnitz s’est finalement remis de ses blessures, et le succès de son traitement l’a conduit à élargir ses recherches sur le pouvoir guérisseur de l’eau.

Priessnitz n’a pas simplement voulu guérir des maladies grâce à l’hygiène, mais il a aussi cherché à prévenir leur apparition grâce à un mode de vie plus sain basé sur une bonne alimentation et de l’exercice physique. Il a affirmé que la saleté et la malnutrition rendaient le corps plus enclin à contracter des maladies.

Dans l’Encyclopédie de l’hydropathie, l’hydropathe américain Russell Trall expliquait que la maladie était «produite par un mauvais air, une mauvaise lumière, de l’eau ou de la nourriture impures, une alimentation excessive ou de mauvaise qualité, l’indolence ou l’épuisement, ou encore le mauvais contrôle de ses passions». Pour Russel Trall, on pouvait tout expliquer grâce aux «habitudes volontaires non physiologiques». En d’autres termes, on tombe malade quand on est paresseux, quand on ne fait pas d’exercice et quand on ne mange pas correctement. Ce sont les mêmes idées qu’on retrouve de nos jours dans les débats sur l’obésité.

L’héritage le plus frappant de l’hydropathie de nos jours est sans doute la croyance populaire qu’il faut boire deux litres d’eau par jour. Cette notion est apparue et a connu de plus en plus de ferveur à la fin du XIXe siècle grâce à la Ligue de tempérance. Dans les années 1910 et 1920, les journaux et magazines étaient remplis d’articles qui conseillaient de boire deux litres d’eau par jour pour être en bonne santé. Même si les scientifiques et les médecins continuent de débattre pour savoir quelle quantité d’eau est nécessaire quotidiennement, l’idée de boire des fluides régulièrement pour garder la forme est indiscutable.

L'incroyable parcours de Mary Gove Nichols

La guérison par l’eau de Priessnitz est devenue célèbre dans tout l'occident. Ses visiteurs se sont émerveillés devant sa capacité à diagnostiquer les maladies et à prescrire un traitement en observant la qualité et l’apparence de la peau d’un patient. Il ne prenait jamais le pouls, n’examinait jamais la langue et ne demandait jamais aux patients de quoi ils souffraient. En 1840, déjà près de 1.700 patients par an se rendaient à Gräfenberg pour le consulter.

Le succès de Priessnitz a fait naître de nombreux imitateurs et admirateurs. La première cure des Etats-Unis a ouvert ses portes en 1843, suivie par une deuxième la même année. Toutes deux se trouvaient à New York et étaient dirigées par des médecins classiques pleins d’illusions. Mais c’est Mary Gove Nichols et son mari, Thomas, qui ont rendu l’hydropathie célèbre. Mary Sargeant Neal est née en 1810 à Goffstown, dans le New Hampshire. Elle était la fille précoce d’un libre-penseur qui l’a encouragée à développer son esprit vif et curieux. A l’adolescence, elle dévorait les livres de médecine que son frère ramenait de l’université, fascinée qu’elle était par le fonctionnement du corps humain. Elle se demandait peut-être aussi pourquoi elle trouvait si peu d’information sur la santé des femmes.

Un mauvais mariage en 1831 avec Hiram Gove, qui méprisait ses lectures et sa passion pour l’écriture, a contribué à faire de Mary une championne des droits des femmes et une grande réformatrice de la santé publique. Pour soulager une souffrance mentale et physique, Mary a défié son mari en se tournant vers les livres de médecine qui l’avaient tant passionnée quand elle était enfant. Elle a découvert Sylvester Graham, un des précurseurs de la diététique, de l’alimentation végétarienne et de la réforme hygiénique qui était certain que le bien-être et le bonheur des femmes reposaient sur la liberté qu’elles pouvaient acquérir grâce à une bonne hygiène personnelle.

Enthousiasmée par sa nouvelle découverte, Mary voulait parler aux autres femmes du salut qui pouvait être atteint grâce à la connaissance et la prise en main de leur propre corps.

En 1838, Mary s’est fait un nom en donnant une conférence (ce qui représentait déjà un scandale en soi pour une femme) sur les sujets choquants qu’étaient la santé, l’anatomie et la physiologie féminines. La santé féminine était un sujet rarement, voire jamais, abordé à l’époque, et encore moins en public. Comme il n’y avait pas de femmes médecins, de nombreuses femmes ne connaissaient rien de leurs problèmes de santé et souffraient en silence pour éviter d’être examinées par des hommes, car c’était jugé incorrect par les conventions sociales.

Des centaines de ces femmes se sont entassées dans les salles de conférence pour écouter cette jeune femme fine aux cheveux sombres et aux yeux bruns exubérants parler du corps féminin d’un air ouvert et intelligent.

Pendant l’été 1845, Mary, enfin libérée de son mari, a voyagé jusqu’à Brattleboro, dans le Vermont, pour visiter l’institution d’hydropathie d’un des disciples de Priessnitz, le docteur Robert Wesselhoeft, qui était aussi une des cures les plus exclusives et les plus chères qu’on pouvait trouver aux Etats-Unis. Impressionnée par ce qu’elle avait vu, elle a commencé à étudier pour devenir docteur en hydropathie, en offrant à ses patients des leçons de physiologie en échange de son éducation.

La méthode du linge humide

Tandis qu’à l’origine, le système de Priessnitz préconisait l’utilisation externe et interne de l’eau, la plupart des hydropathes américains pensaient que celle-ci fonctionnait le mieux quand on l’appliquait progressivement sur la peau. Le linge humide est devenu la méthode standard d’application.

Tout d’abord, un assistant trempait un linge de coton ou de lin dans de l’eau froide avant de l’étaler sur plusieurs couvertures épaisses en laine. Le patient était ensuite enveloppé avec le drap et les couvertures par le même assistant qui les fixait à l’aide d’épingles ou de bande adhésive. Les patients se mettaient ensuite à trembler et restaient allongés sur des lits en plumes pour une durée qui pouvait aller de 25 minutes à plusieurs heures selon la gravité de leur état. Une fois qu’ils avaient bien sué, l’assistant les déballait avant de les plonger dans un bain d’eau froide puis de les sécher très brusquement. Pour les patients les plus affaiblis, le traitement à base de drap humide pouvait être trop intense. Il existait une alternative qu’on appelait la robe humide: une large chemise de nuit qui permettait aux patients de se passer des services d’un assistant et de se déplacer confortablement tout en absorbant de l’eau. La plupart de ces patients gardaient également leur tenue pour dormir, même si leurs nuits devaient être particulièrement humides et moites.

Wesselhoeft enseigne à ses étudiants, y compris Mary, l’art de la prescription individuelle, le fait d’adapter les cures aux symptômes, à l’endurance et à l’âge de chaque patient. «Un même traitement peut guérir une personne et n’avoir absolument aucun effet sur une autre», note-t-elle un peu plus tard.

En 1846, après avoir passé trois mois à Brattleboro, Mary part pour New York où elle donne des conférences, rédige des articles et publie des livres sur la santé et l’hydropathie.

Même si elle n’a jamais fait d’études de médecine, elle mène déjà à la fin des années 1840 une vie de médecin et s’est forgé une réputation d’experte médicale digne de confiance. Son mari, Hiram Gove, lui accorde enfin le divorce en 1847. La même année, elle rencontre un jeune écrivain, Thomas Low Nichols, qu’elle admire pour son talent et ses opinions progressistes sur les femmes. Ils se marient un peu plus tard dans l’année, en juillet. Inspiré par les travaux de sa femme en hydropathie, Thomas s’inscrit en école de médecine pour étudier «les erreurs et les absurdités» de la médecine classique, et obtient son diplôme à l’université de New York en 1850.

La plupart des hydropathes pensaient que les seules qualifications nécessaires pour exercer étaient un engagement personnel aux principes de l’hydropathie, et une volonté ainsi qu’une capacité à les utiliser de manière responsable. Contrairement à la médecine classique, les hydropathes donnaient moins d’importance et d’autorité au médecin pour créer des patients indépendants et capables de se diagnostiquer et de se traiter tout seuls. Les patients avaient ainsi une responsabilité importante dans leur propre guérison.

Pour la plupart, être une femme était une maladie en soi

«Si un patient comprend bien sa maladie, et possède l’énergie nécessaire pour suivre une cure, écrit Mary, alors celle-ci peut être suivie partout, sans que ça n’ait d’influence sur le traitement.» Elle raconte l’histoire de patientes qui ont réussi à se guérir elles-mêmes malgré leur état de faiblesse, et ce, grâce à leur «énergie indomptable». Les hydropathes pensaient que les habitudes d’hygiène étaient mieux maîtrisées grâce à une volonté forte et un certain contrôle de soi, une idéologie qui rappelle de plus larges croyances sociales qui concernent la responsabilité personnelle et l’amélioration sociale.

En 1851, Mary et son mari ouvrent la première école de médecine hydropathique du pays, l’Institut américain d’hydropathie, situé à New York. Les Nichols s’inquiétaient de la mauvaise utilisation de l’eau froide, sans parler des charlatans qui se faisaient passer pour des hydropathes pour se remplir les poches. Ils pensaient que pour utiliser le pouvoir de l’eau, il fallait s’adresser à des experts. En revanche, plus que d’apprendre aux gens à se servir de l’eau, Nichols voulait surtout offrir une éducation médicale aux femmes pour fournir au pays les femmes médecins dont il avait besoin.

 A quelques exceptions près, la plupart des écoles médicales du pays refusaient à l’époque d’accueillir les femmes. De manière générale, la médecine classique considérait que le fait d’être une femme était déjà en soi une maladie.

Pendant la cérémonie inaugurale de l’Institut américain d’hydropathie, Mary prononça un discours intitulé «La femme médecin» dans lequel elle insistait sur l’importance des femmes dans la médecine. Plutôt que de rejeter les a priori culturels sur les capacités naturelles des femmes à s’occuper des autres, elle insistait sur l’importance unique de ces talents dans la profession. La vision progressiste des Nichols était bien sûre en parfait accord avec l’intérêt de l’hydropathie pour la compréhension des femmes et de leur santé. Les hydropathes étaient d’accord avec les clichés féminins concernant leur capacité à prendre soin des autres. En revanche, ils ne voyaient pas ça comme une raison pour justifier l’exclusion des femmes de la profession médicale.

Encourager les femmes à s’impliquer dans l’hydropathie a contribué à assurer la santé financière des différentes cures du pays. Pour attirer les femmes et leur argent, les hydropathes avaient besoin d’assistantes et de femmes médecins. Les patientes ont d’ailleurs toujours été plus nombreuses que les patients dans les instituts d’hydropathie. Ce n’est pas difficile à comprendre. Pour la plupart de ces patientes, ces cures représentaient la première occasion de leur vie, et peut-être la dernière d’ailleurs, pendant laquelle leurs besoins pouvaient passer avant ceux de leurs enfants et de leurs maris.

L’hydropathie a fait le choix radical de classifier les différentes étapes de la vie d’une femme: pour les hydropathes, la puberté, la menstruation, la grossesse et la ménopause n’étaient pas des maladies redoutées qui demandaient des interventions, mais des événements naturels dans la vie d’une femme. Celle-ci n’était pas faible et ne tombait pas malade à cause de son sexe mais pour une raison extérieure, tout comme pour les hommes. Les hydropathes ont encouragé les femmes à avoir un rôle actif dans leur propre santé et à maximiser leur bien-être grâce à un régime équilibré, une activité physique régulière et d’autres habitudes d’hygiène. Tous ces éléments ont bien sûr permis aux femmes d’avoir un peu plus de contrôle sur leur vie.  L’hydropathie a fourni un refuge pour les femmes progressistes et a permis à une majorité des premières femmes médecins aux Etats-Unis d’exercer leur profession.

Erika Janik

Traduit par Hélène Oscar Kempeneers

Ce texte est un extrait de Marketplace of the Marvelous: The Strange Origins of Modern Medicine (Le Marché aux merveilles: les origines étranges de la médecine moderne), un ouvrage d’Erika Janik publié chez Beacon Press.

[1] NDLE: dans la version originale, l'auteure emploie le terme «hydropathy», l'ancien terme pour désigner ce que l'on appelle aujourd'hui l'hydrothérapie. En français, il nous reste l'adjectif «hydropathe». Mais pour conserver l'idée du terme plus ancien, nous utilisons «hydropathie», comme traduction littérale d'«hydropathy». Retourner à l'article

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