«Sophie Gourion malhonnête»: quand une agence a décidé de pourrir mon e-réputation

Quand on évoque le cyber-harcèlement, on l’associe souvent à l’adolescence.

On imagine alors un jeune garçon un peu asocial et mal dans sa peau, victime de la cruauté de ses camarades, derrière son écran. On visualise les brimades subies par une adolescente dont les photos dénudées auraient été dévoilées sur le Net.

Pas étonnant, puisque près d'un quart des moins de 18 ans dit avoir déjà été victime d'insultes ou de rumeurs sur les réseaux sociaux.

Je ne pensais donc pas, à 40 ans, être un jour personnellement victime de cyber-harcèlement. Et pourtant.

En tant que blogueuse non-anonyme, j’ai bien sûr été parfois victime d’invectives. On m’a lancé qu’Hitler n’avait pas fini son travail. On m’a menacé de bain d’acide et de viol collectif. On m’a souhaité une hystérectomie sans anesthésie.

Mais désormais, l’affaire prend une tournure plus inquiétante alors que j’apprends qu’une agence spécialisée en référencement a décidé de pourrir mon e-réputation.

Tout commence en aout 2013. Interpellée par le billet de la blogueuse Diké au sujet d’un article pour le moins nauséabond, je décide d’en parler sur mon blog. L’article, «Comment bien baiser», posté sur le site Seduction By Kamal constituait en effet une incitation sans ambiguïté au viol et à la violence envers les femmes («Montrez-lui qu’elle n’a pas vraiment le choix», «Ne lui demandez pas si vous pouvez la pénétrer comme un animal sauvage, faites-le!», «Vous décidez [...] tout est entre vos mains (ou vos cuisses devrais-je dire)»). D’autres blogueuses ont ensuite relayé le billet et demandé le retrait de l’article incriminé.

En guise de réponse à Diké, Alexandre Chombeau, dirigeant de l’agence CSV chargée du référencement pour le site Seduction by Kamal, s’est fendu d’un billet pour le moins insultant. La blogueuse serait frustrée sexuellement et il lui proposait pour y remédier des sex-toys afin d'«élargir (son) étroitesse d'esprit».

Il n’a fallu que quelques instants pour qu’Alexandre Chombeau réalise la portée de ses écrits et décide de supprimer son billet de blog, ignorant le dévastateur effet Streisand

Trop tard, le post, récupéré par le cache de Google, avait déjà fait le tour des réseaux sociaux.

Sa seule réponse consista alors à menacer de procès quiconque écrirait sur le sujet. Devant l’ampleur de la mobilisation médiatique, il a néanmoins été contraint de retirer plus tard l’article incitant au viol du site Seduction by Kamal.

Mais aujourd’hui, près de 6 mois après, l’affaire prend une tournure différente.

Un internaute, que je ne connais pas, m’informe par mail qu’Alexandre Chombeau a payé des internautes pour que «Sophie Gourion malhonnête» apparaisse dans les suggestions Google lorsque l’on tape mon nom.

Les suggestions Google ce sont les qualificatifs associés à une recherche. Dans mon cas, quand on tape «Sophie Gourion», sont associés sur Google de façon automatique les mots «blog», «Twitter», «Slate», «ego» (une partie du nom de mon blog). Ces suggestions reflètent les activités de recherche de l'ensemble des internautes et le contenu des pages Web indexées par Google.

Il est cependant très facile d’influencer les mots associés (ce blog promet ainsi le mode d’emploi pour «pourrir définitivement la réputation de quelqu’un pour 5€»). Il suffit ainsi de s’inscrire sur Amazon Mechanical Turk (une place de marché qui propose des «micro-tâches» rapides à exécuter) et de proposer aux internautes de taper l’expression associée (ici «Sophie Gourion malhonnête») moyennant une rétribution.

100 mots tapés reviendraient ici à 5 dollars et suffiraient à modifier les résultats de recherche.

Une manœuvre très rapide à mettre en place mais difficilement réversible. Martine Aubry en a d’ailleurs fait les frais en 2011, son nom étant associé au mot «alcool» à la suite d'une mobilisation d’internautes[1].

Dans le cas présent, on peut constater que «Chombeau Alexandre» a payé 0,05 dollar pour promouvoir «Sophie Gourion malhonnête» et 0,04 dollar pour promouvoir sa société:


Cliquez sur l'image pour la voir en grand

Que cherche-t-il à faire?

Quand on tape son nom sur Google, sont immédiatement associés les mots «viol», «entrepreneur», «Lille», «Twitter», «Facebook». 

Sa stratégie s'est donc déroulée en 2 temps: d'abord payer des internautes pour taper sur Google des requêtes destinées à «chasser» ou du moins faire reculer la requête «viol» («Alexandre Chombeau Twitter», «Alexandre Chombeau blog», «Alexandre Chombeau csv», «Alexandre Chombeau entrepreneur»).

Il est néanmoins très difficile d'influer sur la première suggestion Google car celle-ci est fonction de 2 facteurs: le nombre de requêtes tapées par les internautes, mais également le volume de pages existant sur le Net incluant les mots «viol»+ «Alexandre Chombeau». Dans ce cas précis, la quantité d'articles reprenant ces termes étant importante, il était difficile de faire passer le mot «viol» en seconde position uniquement grâce à des requêtes Google tapées par des internautes.

Il est en revanche plus facile de faire apparaître une suggestion que d'en faire disparaître une. Il est donc plus simple de me calomnier en associant l'adjectif «malhonnête» à mon nom. Pourquoi moi plutôt qu'une autre blogueuse? Car je suis la seule dans cette affaire à ne pas avoir choisi l'anonymat.

Cette technique s'apparente au «Google bombing» («bombardement de Google»). Contacté par Slate, Google nous a répondu faire le nécessaire pour se prémunir de ces pratiques. La manoeuvre consiste à influencer les résultats que va remonter le moteur de recherche américain, le plus souvent en associant certains termes à un site particulier. Le procédé fait périodiquement parler de lui, par exemple lors d'élections: «miserable failure» renvoyait en 2005 au site de la Maison Blanche ou, plus subtil, «trou du cul» à la page Facebook de Nicolas Sarkozy en 2010. Automatiser et financer la requête associant le nom d'une personne à un mot bien précis, comme «malhonnête», n'est qu'une autre manière de parvenir à ce résultat.

Quand on sait que 44% des recruteurs disent rechercher des informations sur les candidats sur Internet, la manipulation n'est pas sans conséquence...

Une fois la nouvelle encaissée, j’ai décidé de réagir. J’ai immédiatement tweeté la copie d’écran en mentionnant l’agence CSV. 

Cette réaction a eu pour conséquence l’effacement très rapide de la commande sur Amazon Mechanical Turk par l’agence. Je ne sais néanmoins pas combien de personnes ont pu taper «Sophie Gourion malhonnête» avant la suppression de la commande. Pas plus que je n’ai connaissance des mots qui ont été commandés antérieurement. Je le découvrirai sans doute dans les prochains jours, avec une certaine appréhension je l’avoue.

J’ai également écrit cet article dans la foulée afin de récupérer les internautes qui taperaient «Sophie Gourion malhonnête» sur Google. Et qui découvriront à cette occasion les agissements de l’agence CSV et le préjudice que j’ai pu subir.

Alexandre Chombeau a finalement décidé de m’écrire ce mail (je conserve l'orthographe et la syntaxe d'origine):

«On m'a averti par email de ce qu'il s'est passé sur Amazon. N'étant pas l'auteur des propos, je souhaiterais vous rencontrer afin de déposer une plainte pour usurpation d'identité et ainsi tirer au claire cette nouvel affaire. Nullement question de va france, comme vu sur certains messages, je suis actuellement en vacance. Bien qu'il y ai de l'auto promo, je n'en suis pas l'auteur.»

Mais bon, nous avons affaire à un expert du bad-buzz...

Sophie Gourion

[1] La Cour de cassation a récemment considéré que la juxtaposition de mots par Google Suggest ne constituait pas de la diffamation. Mais cet arrêt est à rebours de la jurisprudence, comme on avait pu le voir avec les suggestions accolant le mot «juif» à des noms de personnalités. Retourner à l'article

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